Pelote dans la fumée, tome 1, de Miroslav Sekulic-Struja – éd. Actes Sud BD

Pelote dans la fumee tome 1 ete automne Miroslav Sekulic-Struja Actes Sud BDCa commence par une longue descente, du sommet des immeubles noirâtres, des grues échevelées et des cheminées qui recrachent leur fumée noire, jusqu’à la plage, lumineuse et colorée, qui s’étend aux pieds de la ville. Et tout de suite, Miroslav Sekulic nous happe. Chaque case est un véritable petit tableau fourmillant de détails, un canevas étourdissant, pétri de couleurs contrastées et de figures cocasses. Les cadrages dynamiques, souvent frontaux, permettent aux graphismes pourtant chargés de ne jamais être lourds, et confrontent sans cesse les personnages avec le décor qui semble les avoir pris au piège. On pense à la peinture de Georg Grosz et ses corps abîmés – estropiés, poivrots, clochards.

On y pense d’autant plus que dans cette cité industrielle croate bordée par les flots, Miroslav Sekulic a choisi de se concentrer sur les laissés-pour-compte, calant son intrigue autour d’un orphelinat où sont regroupés Pelote et ses amis. Une bande de gamins abandonnés qui entretiennent ce qui leur reste de fierté en se castagnant avec leurs rivaux, en chapardant de quoi survivre. Dans le dédale de la ville basse, ils trouvent de quoi rêver un peu, renouant avec l’insouciance enfantine que la misère leur a volé trop tôt. Eux n’ont connu que la violence, la faim, l’alcoolisme et la solitude.

Dans la première partie de ce qui sera un diptyque, l’auteur balance habilement son intrigue entre présent et flash-back, entre un réalisme rugueux et des parenthèses oniriques particulièrement réussies. Partant de l’histoire d’une famille démembrée par la pauvreté, Sekulic évite tout misérabilisme, parvenant à entretenir la flamme qui habite ces gamins résolus à ne pas se laisser abattre par l’adversité. Un premier album comme on en lit rarement.

Pelote dans la fumee tome 1 ete automne Miroslav Sekulic-Struja Actes Sud BDPelote dans la fumee tome 1 ete automne Miroslav Sekulic-Struja Actes Sud BD

Traduit du croate par Aleksandar Grujicic, novembre 2013, 128 pages, 24 euros.

Karaoké Culture, de Dubravka Ugresic – éd. Galaade

Karaoke Culture Dubravka Ugresic GalaadeEn septembre dernier, Philip Roth publiait dans le New Yorker une lettre ouverte à Wikipédia. Après avoir tenté de corriger une information erronée le concernant sur l’encyclopédie en ligne, l’écrivain américain s’était vu rétorquer qu’il n’était pas une “source crédible”. Cette mésaventure a priori cocasse résume bien le nouvel équilibre qui s’est établi dans la culture depuis le développement d’Internet : “Le rapport de force, autrefois dominé par l’Auteur et l’Oeuvre, a été renversé au profit du Destinataire.” Désormais les élites culturelles ont été balayées, la dictature de la compétence renversée, le tout au profit d’un amateurisme omnipotent, incarné par Wikipédia : une encyclopédie faite par les amateurs (des “AA” : auteurs anonymes), avec une hiérarchie de l’information inexistante (d’ailleurs la biographie de Philip Roth est moins étoffée que celle de Paris Hilton), qui sera lue par des amateurs, valorisant ainsi le contenu qu’ils ont eux-mêmes créé.

Dubravka Ugresic n’invente rien. Son appréciation du phénomène Internet et ses exemples, très parlants, elle les trouve sur YouTube, Twitter, Facebook, à la télévision ou chez Emir Kusturica, Henry Darger ou Valentina Hasan. Par contre, surmontant l’habituel avis réactionnaire de ceux qui ont grandi avant l’apparition de l’ordinateur, elle réussit à trouver le concept qui lui permet de tout connecter pour appréhender les nouveaux rapports entre technologie et culture. Grâce à l’image simple et populaire du karaoké, elle met le doigt sur le paradigme qui scelle tous les aspects découlant de la domination du web et de la mentalité individualiste narcissique de notre époque. Résumé par un slogan provocant – “Je suis inculte, et alors ? J’ai encore le droit de m’exprimer !” –, cette nouvelle conception a bouleversé le champ culturel devenu, à l’image du jeu vidéo Second Life, un gigantesque karaoké où, dans un brouhaha informe, tout le monde peut s’emparer du micro, même s’il n’a rien dire.

Corrosif, drôle et enlevé, Karaoké Culture tire également profit du point de vue discordant de son auteur. Née en 1949, Dubravka Ugresic a vécu dans la Yougoslavie de Tito, ce qui lui permet une analyse provocante : cette culture faite par tous à destination de tous apparaît comme l’aboutissement de l’idéal communiste. L’essayiste croate rappelle surtout, dans une conclusion d’un pessimisme radical, combien, derrière sa démocratie revendiquée, cette culture karaoké s’avère en réalité vide, tiède, et mollement étouffante : “AA n’incite pas aux révolutions, il est bien trop conformiste pour flanquer une gifle à quiconque. De toute façon, flanquer une gifle est un geste d’auteur. AA est un enfant de son époque, ses gestes – au-delà de sa rhétorique révolutionnaire auto-adulatrice occasionnelle – ne sont ni grands, ni forts, ni subversifs, ni stupéfiants. (…) Nous voulions la liberté, nous avons eu la liberté de jouer, et nous avons même cru que le jeu se limitait à être libre de faire le clown.”

Traduit de l’anglais par Pierre-Richard Rouillon, octobre 2012, 130 pages, 10 euros.