Pourquoi il faut penser à nettoyer son aquarium, de Amandine Ciosi – éd. Ion

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion couvertureOui, il faut penser à nettoyer son aquarium. Pourquoi ? Pas tant à cause des moisissures, de la vitre qui s’assombrit ou des bactéries diverses qui s’accumulent, non. Si l’on ne lave pas régulièrement son aquarium, c’est à des intrusions beaucoup plus surprenantes que l’on va avoir affaire. Flamants roses en apnée, sauterelles petit tuba au bec : ils sont nombreux à s’incruster parmi les poissons multicolores et les algues frémissantes. Et puis, ça empire. Bientôt, un crabe à moustache fait des combats de boxe avec un chimpanzé, des saltimbanques en robe léopard font des acrobaties avec des pieuvres en haut de forme, tandis que des danseuses en tutu dressent des hippocampes. La faune et la flore de l’aquarium entament un ballet gracieux avec les personnages d’un cirque fantaisiste.

Pourquoi il faut penser a nettoyer son aquarium Amandine Ciosi Ion extrait dessin

Amandine Ciosi, illustratrice pour la jeunesse et pour la presse (Le Monde, XXI, Le Magazine littéraire…), donne vie à un univers sous-marin complètement barré, glissant petit à petit vers des situations aberrantes pétries de détails farfelus, aux compositions surréalistes. Son trait ondoyant, ses couleurs resplendissantes, ses agencements débridés éclaboussent les pages comme autant de fragments d’un rêve enchanteur et versatile – ou d’un vieux Disney sous LSD. Avec en plus, cette propension qu’a la dessinatrice à enfouir dans ses planches une bizarrerie, une sensualité, une excentricité qui laissent penser que ce livre splendide n’est pas seulement destiné aux enfants, et qu’il cache bien des choses derrière son exubérance bariolée. En tout cas, c’est sûr : les divagations d’Amandine Ciosi nous donnent envie d’acheter un aquarium, juste pour voir ce qui se passe quand on ne le lave pas…

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Novembre 2011, 40 pages, 9 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’interview de l’éditeur de Ion : Benoît Preteseille.

RENCONTRE AVEC BRECHT EVENS / “Quelque chose de cosmique”

Brecht Evens les Amateurs extrait dessinIl y a deux ans, personne ne connaissait Brecht Evens. Deux albums plus tard, Les Noceurs (janvier 2010) et Les Amateurs (novembre 2011) en ont fait l’un des auteurs les plus éblouissants de la bande dessinée. La faute d’abord à son esthétique incomparable, innervée par une aquarelle resplendissante et sensuelle. Mais surtout, derrière la beauté de ces explosions de couleurs qui rappelle Soutine ou Chagall, Brecht Evens arrive à raconter beaucoup, à coucher sur le papier des dialogues qui semblent toujours sur le point de s’évaporer, des chuchotements fragiles, donnant à ses personnages une densité pénétrante. Bienvenue l’univers frénétique et émouvant de Brecht Evens.

La première chose qui frappe, quand on ouvre un de vos albums, c’est cette peinture flamboyante. Chez vous, la couleur ne remplit pas des formes, elle n’est pas inféodée au dessin. Comment avez-vous choisi cette technique ?

brecht evens les noceurs couverture actes sud bdC’est le fruit de longues recherches, frustrantes, qui datent de l’époque où je travaillais sur Les Noceurs. Avant, j’étais un dessinateur “à trait”, j’avais une approche classique du dessin de bande dessinée. Mais quand je colorais un dessin, c’était n’importe quoi, je n’arrivais pas à mettre des couleurs dans les formes, je faisais des trucs horribles… Jusqu’à ce qu’une amie me dise de limiter mes couleurs : certains tons devaient dominer. Elle m’a conseillé de commencer en faisant d’abord un croquis des couleurs que j’allais utiliser. Ça a été le déclic. J’ai trouvé l’équilibre. Au final, c’est comme si je dessinais avec un trait classique, à part que je commence tout de suite au pinceau. Mon trait reste assez brutal. Spontané.

Du coup, les couleurs sont devenues votre principal outil pour définir les personnages, nous faire comprendre leur état d’esprit. Elle sont devenues votre langage.

Tout à fait. Et même au premier sens du terme, puisque dans les dialogues, les phrases ont la même couleur que le personnage qui les prononce. C’est un code très pratique, qui permet de toujours savoir qui parle, et de combiner le texte avec n’importe quel dessin. Je peux placer les dialogues où je veux sur ma page, et l’on a l’impression que les personnages sont beaucoup plus libres. J’ai essayé de me rapprocher de ce qui se passe dans la vraie vie : on est rarement éloquent ; la plupart du temps, on ne finit pas ses phrases, on est timide, on n’ose pas parler franchement… Dans mes histoires, il y a beaucoup de manipulations entre les personnages, et ça se ressent grâce aux phrases mutilées qu’ils prononcent.

C’est pour cette raison que vous avez décidé de vous passer de ce qui fait traditionnellement la bande dessinée, c’est-à-dire les bulles et les cases ?

brecht evens les noceurs actes sud bd extrait dessinPour les bulles, il y a aussi une autre raison, plus terre-à-terre : je ne sais pas faire de belles bulles… Je préfère voir les mots flotter dans l’air. Quant aux cases, je ne trouve pas très intéressant de faire que chaque page ressemble à un gaufrier. Si les personnages bougent, la case les enferme. Moi, j’aime les voir évoluer sur la page – page qui est déjà une sorte de case, en plus.

Grâce à cette liberté, vous pouvez vous permettre de faire de grandes fresques sur des doubles pages.

Je dois même parfois me retenir pour ne pas finir avec une bande dessinée de 500 pages en couleur qui serait beaucoup trop chère à publier… J’adore prendre la place de faire des grands dessins. Mais je pense que si j’en abusais, le rythme deviendrait bizarre. J’aurais du mal à raconter mes histoires. En tout cas, ça n’aurait pas pu marcher pour Les Noceurs ou Les Amateurs, qui contenaient tellement de dialogues et de petites actions qu’il fallait que je sois tout de même très dense. Et puis finalement, la bande dessinée, c’est ça : plusieurs dessins sur une même page. Lire la suite

RENCONTRE AVEC PIERRE LA POLICE / “Des clowns dans un film porno”

nos meilleurs amis et l acte interdit pierre la police couverture chiensCe n’est pas tous les jours que l’on peut déclarer son amour à la Police. Pourtant, il est difficile de résister aux attraits de Pierre La Police, incontestablement l’un des hommes les plus drôles du monde libre. Son humour étrange et transgressif, son art de la phrase à côté de la plaque ou du rebondissement qui tourne court font de chacun de ses ouvrages un chef-d’œuvre d’absurde et de bancal. Mais derrière la bonne tranche de rigolade, La Police se livre aussi à un passionnant travail sur le langage, les rapports entre texte et image ou le conditionnement du lecteur, qu’il cherche sans cesse à surprendre, à chahuter pour mieux contrecarrer ses habitudes. La réédition chez Cornélius de Attation !, Top Télé Maximum et L’Acte interdit nous offre l’occasion de prendre cyber-contact avec l’énigmatique Pierre La Police.

Trois albums viennent donc de ressortir dans une version très différente des premières éditions. Pourquoi avoir choisi de les retravailler ?

Ces livres étaient épuisés depuis un certain temps et Cornélius avait prévu de les rééditer. Il m’est difficile et douloureux de regarder mon travail passé. J’ai toujours envie de le corriger, d’en réparer les erreurs et les imperfections, de tout effacer et recommencer. J’ai donc pensé à une solution toute simple qui consisterait à étrangler mon éditeur avec une lanière de cuir pendant son sommeil afin de régler cette question. Plutôt que de devoir effacer des indices et faire disparaître un cadavre, j’ai pensé qu’il serait peut-être plus simple de réactualiser ces livres afin de les rendre plus proches de mon travail actuel. Comme Cornélius partageait ce point de vue, nous avons travaillé de concert sur ces trois titres. L’exemple le plus radical est celui du livre Attation ! pour lequel nous n’avons gardé que 3 dessins de l’édition originale tout en augmentant le nombre de pages de 64 à 96. Il s’agit donc d’un nouveau livre s’avançant masqué sous un ancien titre.

Vos travaux reposent sur une déconstruction du langage. Vous utilisez une syntaxe presque normale, qui sera toujours subtilement déviante. D’où vient cette fascination pour les mots  ?

nos meilleurs amis et l acte interdit pierre la police extrait dessin loup de merJe trouve les perversions du langage toujours intéressantes. Parmi les motifs récurrents, il est toujours frappant d’assister au spectacle de la vampirisation des mots, lorsque ceux-ci sont littéralement vidés de leur sens pour ne laisser place qu’à des formules toutes faites et communément admises, des simplifications, des raccourcis qui mènent à d’autres raccourcis. A cet égard, j’avoue un goût certain pour l’émission Le Jour du Seigneur à la télé le dimanche matin ainsi que pour le journal de Jean-Pierre Pernaut. J’ai une bibliothèque pleine d’ouvrages compilant des noms de médicaments, de substances chimiques telles que dichlorofluorobenzène ou hydroxyphenoxypropionate, des brochures spécialisées d’une secte astrophysicienne prônant le retour au cannibalisme, des Témoins de Jéhovah, de la Scientologie, des magazines traitant de la filière bois, du fétichisme des poils sous les bras et bien sûr toute la collection des Marketing Magazine. Lire la suite