Deux livres sur Topor dessinateur

Topor dessinateur de presse – éd. Les Cahiers dessinés

Topor dessinateur de presse Les Cahiers dessines« La pure imagination n’existe pas. Si je devais définir l’imagination, je dirais qu’il s’agit plutôt de souvenirs mélangés. C’est une faculté qui, comme le rêve, permet de déplacer cette hiérarchie des valeurs qui dominent la vie courante. » C’est avec son ton inhabituel, qui pervertit le simple comique pour s’aventurer dans les contrées de l’étrange, du saugrenu, du cruel, que Topor se fait rapidement remarquer dès ses premiers dessins – et notamment avec cette une de la revue Bizarre en 1958, à tout juste vingt ans. On est loin de la caricature politique qui semble être devenue la seule forme de dessin tolérée dans la presse. D’ailleurs, Topor, l’actualité l’« emmerde ». A part De Gaulle, il est incapable de dessiner le moindre homme politique. Même lorsque ses dessins sont réalisés à chaud, il fait un pas de côté, livrant une vision plus décalée, plus atemporelle, plus poétique des événements qu’il couvre.

Roland Topor couverture magazine Bizarre juillet 1958

Ce recul, Topor le conserve même dans ses habitudes de travail : il ne s’intègre jamais vraiment aux rédactions avec lesquelles il collabore, gardant toujours la même ligne, reconnaissable, quel que soit celui qui commande ses dessins. Parce qu’il préserve jalousement sa liberté (et qu’il préfère travailler dans son lit), où qu’il soit publié, il fait toujours du Topor. C’est-à-dire du noir, souvent en relation avec le corps – un corps mutilé, profané, déformé, expulsant de sécrétions répugnantes.

La quantité de dessins réunis dans ce somptueux ouvrage, publiés à travers le monde dans des journaux aussi variés que Elle ou Le Fou parle, permet d’apprécier l’incroyable vitalité de celui qui grandit clandestinement, enfant juif dans une France occupée. De cet épisode terrifiant découle la peur viscérale, agressive et menaçante, qui pèse sur chacun des traits de Topor. Et qui libère, forcément, un rire salutaire.

Octobre 2014, 368 pages, 35 euros. Préface de Jacques Vallet. Texte d’Alexandre Devaux. Interviews de Willem, Picha et Poussin.

 

Strips panique, de Roland Topor – éd. Wombat

Strips panique Roland Topor WombatEcrivain, cinéaste, scénariste, dessinateur, peintre, oui, on savait, mais auteur de bande dessinée, ça, c’est moins connu. Il est vrai qu’en bon collaborateur de Hara-Kiri ou de Charlie Mensuel, Roland Topor a eu plusieurs fois l’occasion d’appréhender un médium dont il n’était pourtant pas un grand amateur. Instinctivement, la répétition des dessins et l’aspect besogneux du travail de dessinateur de BD l’ennuie au plus haut point. Mais c’est peut-être cette réticence à y passer trop de temps rend ses histoires dessinées encore plus intéressantes. Car s’il s’appuie souvent sur des compositions assez archaïques, « pas si éloignées de ce que Töpffer entendait par histoires en estampes » (Christian Rosset, dans la postface), Topor cache, derrière son minimalisme, une grande science de la mise en scène – il suffit d’admirer ses strips typographiques pour en être convaincu.

De toute façon, pour mettre en image ses histoires sombres, rien ne vaut son petit trait noir, un peu gratté, un peu rachitique, discret mais hargneux. Entre ce type qui ne veut pas mourir (et qui se met tous ses concitoyens à dos), ce bébé qui se réveille avec sur la tempe un pistolet tenu par sa mère ou ce fils d’ivrogne qui cherche à se débarrasser de son père brutal, la mort et la violence sont partout, jusqu’à éclabousser la page de rouge sang (Erik). Maître de l’humour noir, pourfendeur de la connerie humaine, roi du gag cathartique (qui atteint son paroxysme avec le sadique La Vérité sur Max Lampin, personnage agoni d’insultes scandaleuses comme des graffitis rageurs dans les toilettes publiques), Topor signe ici des petits bijoux empoisonnés qui n’ont rien perdu de leur subversion.

Septembre 2014, 160 pages, 15 euros. Postface de Christian Rosset.

Portrait photo roland topor

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le roman Mémoires d’un vieux con et le recueil de nouvelles Vaches noires, de Roland Topor : cliquer ici.

RENCONTRE AVEC SOURDRILLE / Entre Bataille et Batman

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxAvec son dessin racé, Les Idoles malades est un album subtil et ingénieux, construit comme un mille-feuille. Au premier abord, on s’amuse de voir l’auteur détourner Batman, pasticher Walt Disney ou Winsor McCay, transformer l’univers des fables en une sarabande sadomasochiste débridée. Mais plus on pénètre dans le livre, plus le propos prend de l’ampleur, dévoilant d’autres couches, d’autres lectures, d’autres angles d’attaque. Alors que son habile utilisation de l’autofiction permet d’approcher des pulsions qui nous dirigent, son exploration du monde du rêve fait écho au surréalisme de Georges Bataille, et son humour réjouissant cache un pessimisme latent. Auteur caméléon, provocant, enjôleur et dérangeant, admiré par Robert Crumb himself, le discret Sourdrille signe l’un des ouvrages les plus remarquables de l’année.

Vous vous appuyez sur le pastiche pour raconter vos histoires, multipliant les clins d’œil et les références. Pourquoi utilisez-vous ce cadre plutôt que d’en créer un nouveau ?

On pourrait comparer ça à l’envie de revêtir des costumes. Rien que par plaisir, j’aime emprunter l’univers des autres et me mettre à la place du dessinateur, par goût de l’imitation. Partant de là, je me réapproprie les choses. Le pastiche est souvent mon point de départ de manière assez ludique et gratuite : je travaille minutieusement, l’exécution de mon dessin est assez laborieuse, alors j’ai aussi besoin de m’amuser. J’aime tourner les choses en dérision, corrompre les idoles, les dézinguer et y coller mes propres thèmes. Il ne faut pas oublier que derrière chaque détournement, il y a un hommage : je reprends ce que j’aime. Je me vois comme un enfant qui enfile un déguisement de Zorro.

Comment choisissez-vous les univers que vous allez détourner ?

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxC’est vraiment spontané, ça dépend de ce que je lis, du film que je regarde et de l’envie graphique qui va en découler… Lire un livre peut me donner envie de dessiner une forêt, et je pars là-dessus, presque en improvisant, sans trop savoir où ça va me mener. Après, j’ai des images récurrentes (comme la forêt justement, ou la mer) qui reviennent dans mes planches comme des leitmotiv, ainsi que des thèmes qui hantent tous mes récits : la sexualité, la prédation, la domination, la soumission, les rapports de force…

Cet art du pastiche est quelque chose de très ancien dans la bande dessinée. Dès les années 1920, les dirty comics ou les Tijuana Bibles détournaient les classiques ou s’amusaient à dégrader les célébrités par la provocation et par le sexe. Vous vous inscrivez dans cette tradition ?

J’ai des goûts qui remontent à loin, oui. Je ne me reconnais pas du tout dans ces références à la culture contemporaine, éphémère, cette culture pop ou post-moderne dont l’art est très friand depuis les années 1990. Je veux aller plus loin et m’attaquer à une culture qui est ancienne, intégrée même si elle n’est pas consciente, car elle date d’il y a presque un siècle (Walt Disney, Winsor McCay, etc.). Ca me permet en plus de m’inscrire dans une sorte de culture collective : reprendre un univers connu installe une connivence avec le lecteur. J’ai vraiment envie que la personne qui lit mon histoire soit brossée dans le sens du poil, qu’elle puisse pénétrer dans mon univers grâce à son apparence familière… Et soudain, je pars à rebours de ce que le lecteur attendait, en abordant des thèmes un peu moins “populaires”, pourrait-on dire… C’est une façon de le malmener un peu. Lire la suite

Maxi Cula, de Namio Harukawa – éd. United Dead Artists

Maxi Cula Namio Harukawa United Dead ArtistNamio Harukawa est monomaniaque. Il passe son temps à dessiner des femmes aux seins prodigieux, aux hanches phénoménales, propulsées par un fessier aux dimensions inouïes. Ces silhouettes gigantesques, tout en chair, sont flanquées d’un homme, souvent chétif et dégarni, immanquablement écrasé sous le derrière cyclopéen de la demoiselle. Entre érotisme et dégoût, le dessinateur nippon multiplie les variations sur cette image provocante de la femme dominatrice, glissant parfois vers la scatologie ou donnant à ses mantes religieuses des airs de mères nourricières déviantes, dans un renversement des clichés de la pornographie.

Tabouret humain, pot de chambre ligoté, sex-toy domestiqué : les débouchés professionnels masculins paraissent assez limités dans le monde d’Harukawa. Les hommes, tenus en laisse, le dos zébré par les traces de fouet, sont-ils les victimes consentantes d’un jeu sadomasochiste, poussant à l’extrême un fantasme qu’on croirait échappé de la tête de Robert Crumb ? Sont-ils des prisonniers d’un cauchemar SF, parfois forcés d’accomplir leur besogne lubrique une arme sur la tempe, pointée par une surfemme génétiquement modifiée ? Sur les rares planches où l’on aperçoit leur visage, on a plutôt l’impression de voir des êtres misérables, humiliés, réduits à l’état d’objets de plaisir par des créatures à l’autorité écrasante.

Maxi Cula Namio Harukawa United Dead ArtistAlors, féministe, le Japonais ? Sans doute – avec beaucoup d’ironie, les donzelles à la croupe majestueuse sont souvent affublées de déguisements pleins de misogynie (uniformes d’infirmières ou oreilles de bunnies de Playboy). Le regard de ces matrones callipyges, qui nous regardent avec une pointe de fierté ou baissent des yeux dédaigneux vers leurs frêles victimes, joue avec le lecteur, ajoutant à l’outrance de la situation. Harukawa s’amuse à varier les plaisirs, mettant en scène des personnages récurrents, ou ajoutant un invité dont on ne peut que deviner le rôle (mari trompé ou voyeur jaloux, fille choquée par les activités de maman ou copine de jeu ?). Il insinue dans ses pages traversées par une violence contenue un humour salvateur, comme lorsque la vamp joufflue semble avoir “avalé” la tête de son serviteur, ou qu’une main lui tend un téléphone avec détachement, en pleine séance de dégustation.

Mais par-dessus tout, c’est le trait exquis de l’auteur qui rend ses dessins si fascinants. Magnifiquement rendue par la qualité des reproductions de l’éditeur, son esthétique léchée façonne des formes avec une incroyable volupté, travaille les lumières ou le grain charnu des chairs avec une précision académique. Son noir et blanc rehaussé d’un rose tendre, qui vire parfois au rouge, enveloppe ses compositions d’une douceur inquiétante, en complet décalage avec les scènes qu’elles dévoilent. Entre érotisme et dégoût, Namio Harukawa signe un ouvrage somptueux, aussi bizarre qu’intrigant.

Septembre 2012, 156 pages, 20 euros.

L’Expérience Oregon, de Keith Scribner – éd. Christian Bourgois

Experience Oregon Keith Scribner Christian BourgoisExpérience. Prenez un couple de New-Yorkais sur le point d’avoir son premier enfant. Enfouissez-le au fin fond de l’Oregon, au nord des Etats-Unis, sur la côte Pacifique. Là où il pleut huit mois sur douze. Là où les membres du Club des Lesbiennes motocyclistes font des barbecues le dimanche. Professeur d’université spécialisé dans les mouvements de masse et le radicalisme politique, Scanlon, le mari, trouve dans la région un sujet d’étude rêvé : hostile à la mondialisation, le nord-ouest américain, repaire de hippies sur le retour et d’anarchistes tatoués, est tenté par l’indépendance depuis des dizaines d’années. Laissez-le mijoter pendant que Naomi, sa femme, ex-créatrice de parfums qui a perdu son odorat des années plus tôt, retrouve brutalement son nez grâce au déménagement. Pour autant, elle n’est pas vraiment emballée par les bienfaits de la campagne… Afin de compliquer un peu les choses, mettez-leur dans les pattes une jolie mère célibataire à la tête du mouvement séparatiste local (pour lui) et un jeune anarchiste fanatique plein d’admiration (pour elle). Secouez. Observez.

Résumé ainsi, on dirait un bête récit sur la fidélité conjugale et les vertus des produits bio. Erreur. Car Keith Scribner déplie constamment son intrigue pour ajouter de nouvelles dimensions à son Expérience. La famille, l’amour et le couple sont envenimés par l’ambiance insurrectionnelle qui transpire de cette bourgade faussement tranquille. Avec, en toile de fond, le portrait acide d’un Etat américain monolithique, dont l’autorité s’effrite chaque jour un peu plus. Pour plonger ses personnages dans un dilemme constant, Scribner s’appuie sur une écriture sensuelle à l’extrême, guidée par les arômes que perçoit l’odorat surdéveloppé de Naomi. La lecture devient alors une expérience sensorielle, physique : les personnages s’affirment non seulement par leur grande finesse psychologique, mais aussi, chose beaucoup plus rare dans la littérature, à travers leurs corps, qui n’hésitent pas à aller à l’encontre des esprits qui les dirigent.

Roman suave et volatil, L’Expérience Oregon sonde ce perpétuel combat que se livrent, en chacun de nous, idéalisme et pragmatisme, engagement militant et confort personnel, famille et individu. En allant au plus près de ce déchirement entre l’espoir et les convictions, entre ce que l’on est certain de vouloir et ce que l’on n’ose pas désirer, Keith Scribner réussit à cerner ce qui, finalement, fait l’essence d’une vie : les renoncements qui la jalonnent.

The Oregon Experiment. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Marny, août 2012, 530 pages, 21 euros.

Mimodrames, de H. M. Bateman – éd. Actes Sud/L’An 2

Mimodrames Henry Mayo Bateman Actes Sud An 2 couvertureMéconnu en France, Henry Mayo Bateman (1887-1970) est considéré de l’autre côté de la Manche comme l’un des dessinateurs humoristiques les plus inventifs du siècle dernier. Ce grand admirateur du Français Caran d’Ache doit avant tout sa célébrité à son dessin extraordinaire. Car ici, point de paroles : mis à part le titre, Bateman conçoit ses bandes dessinées comme des petits sketches muets. Pour s’exprimer, ses personnages n’ont plus que leur corps, qui se déforme, se hérisse, s’amollit, se redresse brutalement, se plie, se métamorphose. L’Anglais modèle ces corps avec une frénésie et un sens du mouvement qui n’a rien à envier au dessin animé. En une posture, une expression, il arrive à caractériser les figures qu’il esquisse, dévoilant leur timidité, leur colère ou leur appartenance sociale.

Parfois, H. M. Bateman abuse de son talent visuel pour livrer quelques pages sans autre profondeur que celle du gag immédiat, comme ce type qui doit se dépêtrer avec une chaise longue récalcitrante. Mais le plus souvent, ce peintre frustré arrive à croquer avec beaucoup d’esprit la société anglaise de l’époque. S’il n’a rien d’un iconoclaste, Bateman se permet quand même de railler gentiment les bonnes manières de la bourgeoisie et la rigidité des conventions sociales. Et lorsqu’il pimente ses pantomimes d’une touche d’absurde, il atteint des sommets. La noirceur du Garçon qui embua une vitrine au British Museum, l’ironie de La bonne avait de l’humour, ses saillies contre la bêtise de l’orgueil masculin, ou cette glissade insensée d’un badaud dans la rue qui plonge la ville entière dans le chaos sont autant de planches magistrales, pièces de théâtre de poche qui se régalent de jeter un grain de folie dans les rouages bien huilés de cette bonne vieille Angleterre.

Mimodrames Henry Mayo Bateman Actes Sud An 2 extrait dessinMimodrames Henry Mayo Bateman Actes Sud An 2 extrait dessinMimodrames Henry Mayo Bateman Actes Sud An 2 extrait dessin

Edition bilingue français-anglais, avril 2012, 120 pages, 22,50 euros. Introduction de Anthony Anderson.

A mon corps désirant, de Alberto Ruy-Sánchez – éd. Galaade

A mon corps desirant Alberto Ruy Sanchez Galaade couverture“La vie n’obéit-elle pas, en réalité, à la logique des songes ? Narrer d’une manière réaliste, comme le font certains romanciers et conteurs, n’est qu’une convention comme une autre, un artifice adopté par ceux qui ne peuvent admettre ni le délire qu’est la vie, ni l’immense défi qu’est toute tentative de la comprendre”. La réalité ne se cantonne pas au visible. L’acte sexuel ne se cantonne pas à la rencontre physique de deux corps. La vie n’est pas seulement ce qu’on en voit, elle est aussi ce que l’on peut sentir. Imaginer. Croire. Et Alberto Ruy-Sánchez s’en fait l’interprète. Entre roman et essai, il rassemble une mosaïque de récits, de situations, de souvenirs, de réflexions philosophiques ou de lectures éparses qui se répondent, se réverbèrent dans des personnages passés et présents, comme autant de morceaux d’une œuvre brisée dont on tenterait de retrouver la forme originelle. Ou les indices dispersés qu’un enquêteur amasserait pour trouver une piste. Chez Alberto Ruy-Sánchez, l’écriture n’a de cesse de percer un secret : celui de l’amour et du désir.

Plutôt que d’aligner les poncifs ou de glisser vers une pornographie terre-à-terre, il trouve le moyen de s’approcher de son sujet avec subtilité, changeant continuellement son arme d’épaule pour essayer de recomposer, sur le papier, la sensualité d’un monde dérobé. Une poignée d’orchidées, les mots du poète arabe du XIe siècle Ibn Hazm, les tatouages des yakuzas japonais ou l’art de la poterie deviennent autant de portes d’entrée vers l’indicible. De l’Amérique latine au Maroc, de l’islam au christianisme, l’auteur de 9 fois 9 choses que l’on dit de Mogador, armé de sa prose ondoyante, sans âge, cartographie le désir en suivant les courbes de la peau. Car ce sont les doigts de la main qui orchestrent ce Kama Soutra involontaire, avec une logique presque mathématique, tissant sa toile autour du chiffre 5. Au fil des phrases somnambules du conteur mexicain, le lecteur n’a plus qu’à se laisser guider. “Il disait que caresser doucement le corps aimé c’était aussi avancer à tâtons dans le noir, déchiffrer du bout des doigts l’obscurité d’où surgirait peut-être la lumière intérieure partagée, comme il déchiffrait du bout des doigts les propriétés intimes de la terre.”

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, mars 2012, 300 pages, 22 euros.

Baby Leg, de Brian Evenson – éd. Le Cherche-Midi/Lot 49

Baby Leg Brian Evenson Le Cherche Midi Lot 49 couvertureViolent, morbide, grotesque, peuplé de freaks échappés d’un film de Tod Browning, l’univers de Brian Evenson a de quoi désarçonner le lecteur habitué aux intrigues ficelées et aux dénouements où tout s’explique. Autant le dire tout de suite : Baby Leg pousse encore plus loin cette logique, déroulant un récit minimaliste, qui pourrait, pour schématiser, ressembler à la colonne vertébrale de La Confrérie des mutilés (2008), polar dérangé, critique de l’obscurantisme religieux dans lequel Kline le détective manchot essayait d’échapper à une secte d’amputés volontaires. Epurée à l’excès, l’intrigue ne contient plus ici que la fuite désespérée de Kraus (toujours ce K kafkaïen, décidément), poursuivi par un docteur sadique, et aidé par une mystérieuse femme armée d’une hache, et dont une des deux jambes a été remplacée par une jambe de bébé. Ah, et précisons aussi : Kraus a une main coupée au niveau du poignet… Comme un hamster dans sa roue, le fugitif semble condamné à revivre inlassablement les mêmes événements : l’enfermement, l’évasion, la survie, avant que les méchants ne le rattrapent de nouveau. Tout est à refaire.

Qui poursuit Kraus ? Pourquoi a-t-il eu la main sectionnée ? Qui est la fille à la jambe de bébé ? Les habitués d’Evenson trouveront sans doute des allusions religieuses, quelques symboles glissés ici et là, coutumières chez cet ancien mormon exclu de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. A part ça, pas grand-chose. Les frontières entre rêve et réalité sont tombées, Kraus ne sait plus s’il vit ou fantasme ses mésaventures, passé et présent se confondent, les morts se relèvent, l’espace et le temps se distordent, les mêmes lieux et les mêmes personnages reviennent, immuablement, mais différemment, endossant d’autres significations. Et au milieu, s’agitent ces corps mutilés, déformés, qui partent en morceaux, souffrent, sont hantés par des membres fantômes…

Comme dans un jeu vidéo halluciné, Brian Evenson nous enferme dans son monde en forme d’asile psychiatrique, sans que l’on ne soit jamais sûr de savoir s’il est sérieux ou s’il se fout de nous, son texte prenant tantôt des allures de farce malsaine, tantôt des airs de fable paranoïaque. Alors tant pis si le sens de tout cela reste impénétrable : la littérature biscornue et dérangeante d’Evenson vaut pour les sensations presque physiques qu’elle provoque, et cette graine de bizarre qu’elle laisse traîner dans notre esprit, et qui persiste longtemps après avoir refermé le livre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, janvier 2012, 100 pages, 12,80 euros.

Même les chiens, de Jon McGregor – éd. Christian Bourgois

Meme les chiens Jon McGregor Christian Bourgois couverture“Ils défoncent la porte fin décembre et emportent le corps.” Dès les premiers mots, Jon McGregor débute la description du dernier voyage de la dépouille de Robert Radcliffe, retrouvé mort chez lui quelques jours après Noël. Un périple jusqu’à la crémation, émaillé par l’enquête de la police, la lente autopsie du cadavre, les conclusions du coroner. Mais si ce voyage-ci sert de fil rouge au roman, c’est bien un autre voyage, plus intime, plus vivant, qui intéresse l’écrivain de Nottingham. Des narrateurs mystérieux, “nous” omniscient que l’on devine être les amis de Radcliffe (à moins que ce ne soient leurs fantômes), dévoilent la vie du défunt, le gentil Robert, un peu trop porté sur la bouteille, qui constate un matin que sa femme s’est enfuie emportant avec elle Laura, leur petite fille.

La descente aux enfers, l’attente désespérée, l’enlisement encore plus profond dans l’alcool, le retour de la fille, désormais grande : le chœur sait tout, raconte tout. Y compris la vie de ces marginaux, toxicomanes pour la plupart, qui gravitent autour de Robert, vivent chez lui, se droguent dans sa cuisine, chacun trouvant en l’autre de quoi oublier son infinie solitude. Jon McGregor se charge de nous faire partager ces vies disloquées, ruinées par la drogue, dans lesquelles subsistent quelques traces d’amitié, voire d’amour. Sans jamais détourner les yeux malgré la laideur de certaines situations effroyables, il s’appuie sur son écriture sensible pour fouiller les décombres de ses personnages. Son style éclaté se convulse d’une histoire à l’autre, tressaute au gré des élucubrations d’un drogué en manque. La syntaxe se détériore, les phrases sont lacérées, déchiquetées par le malheur mais toujours sauvées par l’espoir. Ambitieux, Même les chiens impose sa musicalité nerveuse et parvient, hormis quelques passages un peu répétitifs, à tenir sur la longueur son audacieux travail littéraire.

Traduit de l’anglais par Christine Laferrière, septembre 2011, 280 pages, 18 euros.

Le Désert et sa semence, de Jorge Barón Biza – éd. Attila

le desert et sa semence Jorge Baron Biza attila couverture lorenzo mattottiUn jour, le père, homme politique argentin et écrivain atypique, vitriole le visage de la mère, femme engagée, adversaire d’Eva Perón, avant de se mettre une balle dans la tête. Voilà l’événement auquel assiste le jeune Jorge Barón Biza, vingt-deux ans, au début des années 1960. En 1998, il décide d’en faire un roman. Partant du jour de l’accident, Jorge Barón Biza (Mario dans le livre) raconte son voyage, aux côtés de sa mère Eligia, pour tenter de réparer son visage délabré. De Buenos Aires à Milan, le fils assiste à la difficile reconstruction de sa mère, tandis que, la nuit, il s’abîme dans l’alcool, sillonnant les bas quartiers des villes qu’il traverse.

Pour échapper au pathos et parvenir à raconter cette histoire tragique, Jorge Barón Biza opte pour une écriture froide, clinique, ponctuellement relevée par les intrusions du cocoliche, cette langue hybride mêlant italien, espagnol, allemand ou anglais, que les traducteurs ont soigneusement restituée. Ce ton changeant imprime sur le roman une atmosphère étrange : les descriptions de la blessure de la mère se métamorphosent au fil des pages. La corrosion du vitriol dégage d’abord un érotisme inattendu, dans la première scène, lors de “l’ardent strip-tease” de la victime, arrachant les vêtements qui la brûlent. Ensuite, elle évoque les faces composites des tableaux d’Arcimboldo, assemblages de fruits qui forment des personnages appétissants et inquiétants à la fois. Puis les cicatrices s’apparentent à une géologie labyrinthique, territoire inconnu, encore à découvrir. Tout le roman semble reposer sur l’évolution de l’architecture des traits tourmentés d’Eligia : de leur réparation dépend l’affirmation de l’identité de tous les personnages.

Le rythme vaporeux, irréel du récit se calque sur les errances de Mario. Hanté par la figure de son père dont il ne comprend pas le geste, constamment au chevet de sa mère, il tente de retrouver une figure maternelle dans ce visage neuf qui se construit, opération après opération, pour enfin comprendre qui il est, et trouver le moyen d’accepter ce lourd héritage familial. Alors il boit, suit une prostituée chez ses clients, tente de se lier avec une jeune fille, joue les guides improvisés pour des touristes… Chaque jour, il semble changer de peau pour trouver la sienne.

Texte bizarre, magnétique, terrifiant par instants, magnifique d’autres fois, Le Désert et sa semence se lit autant comme un roman autobiographique aux relents œdipiens que comme un ouvrage politique : le parallèle constant entre Eligia et sa rivale Eva Perón lie étroitement la brûlure de l’acide et la déliquescence de l’Argentine. Comme si le monde entier était connecté aux courbes ravagées d’un visage maternel.

Traduit de l’espagnol (Argentine) par Denis et Robert Amutio, août 2011, 320 pages, 19 euros. Postface de Daniel Link, couverture et poster de Lorenzo Mattotti.

Carnets de massacre, 13 contes cruels du Grand Edo, de Shintaro Kago – éd. Imho

Carnets de massacre est interdit aux moins de 18 ans et, soyons clairs, ne s’adresse qu’à un public très averti. Sadique, pervers, scabreux, terrifiant, éminemment sexuel : Shintaro Kago ne fait pas dans la demi-mesure. Des maris font des concours pour savoir qui a la femme la plus défigurée (n’hésitant pas à “peaufiner” le résultat), une prostituée arrive à faire passer sa langue dans tout son corps à cause d’une malédiction ancestrale, un petit pantin de bois devient un émule de Jack l’Eventreur… On avance timidement dans ce recueil insane, tant le mangaka pousse dans ses dernières extrémités le genre ero-guro, cher à l’écrivain Edogawa Rampo, entremêlant érotisme, horreur et grotesque.

Heureusement, Kago n’est pas seulement fasciné par les corps amputés ou déformés. Il possède aussi un humour dévastateur. Ainsi la prostituée finit par avoir la langue si longue qu’elle la découpe, inventant alors… le papier toilette. Armé de son imagination débordante (et complètement tordue), l’auteur nippon fomente un univers fantastique certes épouvantable, mais qui ne se départit jamais d’un second degré plein d’autodérision ou d’une critique piquante des obsessions humaines, situant ses récits au Moyen Age pour mieux refléter les débordements de notre monde actuel. Dans Les Capsules surprise de Sôbei, une des histoires du volume, il raille par exemple avec virulence la société de consommation : des femmes sont devenues des distributeurs automatiques, expulsant de leur vagin des babioles que la population s’empresse d’acheter.

Kago sait provoquer le lecteur en l’emmenant le plus loin possible, prenant un malin plaisir à mettre en place un cadre familier pour mieux le pervertir ensuite : de Pinocchio à la Justine de Sade en passant par les contes traditionnels japonais ou les films de zombies, il multiplie les clins d’œil parodiques. Et plus l’on avance dans ce recueil, plus il paraît à l’aise. Son trait appliqué s’affirme, même s’il est encore perfectible, et les nouvelles deviennent de plus en plus riches, l’outrance trouvant un bel équilibre avec la drôlerie, si bien que dans les dernières pages, qui referment l’histoire de chaque personnage croisé dans ce manga, il arrive à nous terrifier en nous faisant rire en même temps. Un manga déviant, décalé et dérangeant.

Traduit du japonais par Aurélien Estager, novembre 2010, 164 pages, 18 euros. Interdit aux moins de 18 ans.

Terra Maxima, de Ludovic Debeurme – éd. Cornélius

Que ceux qui ne connaissent pas encore le travail de Ludovic Debeurme se méfient de cette couverture rose Barbie. Ici, les princesses, délaissées, n’ont pas de bras et hurlent leur désespoir, tandis que les princes, informes et dégénérés, sont martyrisés par leurs enfants. Dans la continuité de son précédent ouvrage réalisé avec le chanteur Nosfell, Debeurme construit ce livre d’images comme l’exploration silencieuse d’un ailleurs, monde parallèle ou cauchemar enfoui, continent oublié répondant au nom de Terra Maxima. Sans un mot, hormis un court texte qui fait office d’introduction, l’auteur du Grand Autre sculpte des personnages repoussants, des corps déformés, amputés, abîmés, aux proportions corrompues. Il esquisse des visages meurtris, images de souffrance ou de résignation, de cruauté ou de solitude. Le décor glacé se résume à quelques cailloux, des forêts crépusculaires peuplées de troncs d’arbres morts, et cette mer immense, qui semble marquer les limites de la “Grande Terre” désincarnée.

Pourtant, rapidement, la fascination succède à l’horreur suscitée par ces figures difformes. Le dessin atteint une délicatesse sidérante, proche de la gravure. En mettant sa virtuosité technique au service du laid, du bizarre et du monstrueux au lieu de servir la beauté, cet admirateur de Jérôme Bosch trouble nos habitudes esthétiques. Impossible de détacher le regard de ces énigmatiques saynètes. Sans que l’on ne parvienne toujours à en déterminer l’origine, ces dessins exhalent une force d’attraction viscérale, qui résonne en nous de manière presque subconsciente. Chaque planche stimule l’imagination, nous poussant à inventer le conte qu’illustrera tel ou tel tableau – l’alternance entre les compositions pleine page et des recadrages serrés permet d’ailleurs d’avoir deux perspectives différentes sur le même dessin, et rend encore plus forte notre envie d’expliquer chaque image.

Se plonger dans cet ouvrage revient finalement à regarder dans les yeux ce que l’on passe notre temps à éviter : l’anormalité et l’étrangeté d’abord, mais aussi, dans leur sillage, le reflet de nos peurs, de nos tabous, de la maladie, de la destruction inéluctable de notre corps. Et de la mort, qui, invariablement, contamine chaque trait de crayon de sa présence lancinante.

Novembre 2010, 96 pages, 35 euros.