Jimjilbang, de Jérôme Dubois – éd. Cornélius

Jimjilbang Jerome Dubois Cornelius

En voyage, il y a ceux qui ont rendez-vous en terre inconnue, qui se plongent dans la culture locale, qui essaient d’apprendre la langue du cru et s’excitent à l’idée de goûter des plats étrangers. Et puis il y a les autres. Le personnage mis en scène dans Jimjilbang est de ceux-là. Quand il débarque en Corée du Sud, lui se braque tout de suite. A la curiosité, il préfère la méfiance. A l’enthousiasme, un cynisme désabusé, qui rend son séjour rapidement exécrable. Rien ne l’intéresse, rien ne retient son attention, rien n’est jamais comme il faut. « Usant. Prévisible. Banal. » Avec sa tête de cachet d’aspirine, il râle parce que personne ne parle français, parce que les restaurants sont des bouis-bouis répugnants, parce que la ville est laide.

Loin de l’Asie colorée et de ses grandes villes à la frénésie contagieuse, la Corée de Jérôme Dubois paraît ouatée. Silencieuse. Les lignes géométriques du dessin lui confèrent la froideur de l’acier, que le découpage mécanique rend encore plus glaçante. Le noir et blanc, capable de virer à l’expressionnisme lorsqu’une ruelle se transforme en une gueule infecte, déploie ses ombres inquiétantes. La réticence du touriste rongé par la solitude se mue petit à petit en un malaise palpable, voire en une paranoïa oppressante. « Vous me faites peur. Vous êtes des sadiques. » Pas besoin de beaucoup de mots : Jérôme Dubois sait, à travers ses compositions blafardes, diffuser une atmosphère étrange, qui pourrait basculer à tout moment vers le drame.

Jimjilbang Jerome Dubois Cornelius

Avril 2014, 114 pages, 22,50 euros.

Monsieur Han, de Hwang Sok-yong – éd. Zulma

Il y a quarante ans tout juste, en 1970, paraissait Monsieur Han. L’histoire d’un médecin de Pyongyang inspirée du destin de l’oncle de l’auteur. Menacé de mort à la fin des années 1940, Han se voit forcé de fuir vers le sud d’un Etat fraîchement coupé en deux, à hauteur du fameux 38e parallèle. Dans ce récit très ramassé, d’à peine plus de 130 pages, Hwang Sok-yong dit toute l’incongruité des conflits qui bouleversent la vie des peuples sans jamais s’en préoccuper. Coincée malgré elle au cœur de la guerre froide, la péninsule asiatique se mue en un monde absurde, mis sens dessus dessous par la volonté d’une poignée de dirigeants : du jour au lendemain, les Coréens deviennent étrangers dans leur propre pays ; des familles éclatées ne se reformeront jamais. Les ressortissants du Nord sont harcelés, rejetés, toujours suspects dans cette Corée du Sud obnubilée par la paranoïa rouge. Monsieur Han se retrouve ainsi incarcéré et torturé sans raison valable, victime innocente d’une bande d’exploiteurs qui profitent de la tension ambiante pour régler leurs comptes. C’est le règne de l’incompréhension, sudistes et nordistes semblent ne plus parler la même langue, ne jamais avoir vécu côte à côte. Et l’écrivain n’est pas tendre avec les nouvelles entités : l’ancienne Corée est partagée entre une dictature hypocrite au communisme mensonger, et une démocratie rongée par la corruption et la violence militaire, qui a mis ses principes entre parenthèses.

Présentant ce récit comme une “chronique” pour insister sur sa réalité, Hwang Sok-yong arrive à condenser dans Monsieur Han un portrait minutieux de la scission coréenne, vu à travers les yeux de ceux qui sont réduits au silence, de ceux que l’on n’écoute jamais. L’écriture est sèche, subtile, riche de sous-entendus. L’écrivain coréen ne s’appesantit jamais, évite les analyses et les émotions pour se concentrer sur la figure de Monsieur Han, témoin d’une nation estropiée qui marche sur la tête. Sans avoir l’air d’y toucher, ce roman aborde une foultitude de thèmes qui réapparaîtront ensuite comme des leitmotivs dans toute l’œuvre de Hwang Sok-yong – comme le sexe et la prostitution, au coeur de son dernier ouvrage, Shim Chong, fille vendue (2009). Quarante ans après sa parution, Monsieur Han a donc non seulement conservé son intensité, mais a en plus gagné, avec l’âge, une portée universelle.

Réédition, présenté et traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, octobre 2010, 152 pages, 16,50 euros.