A la dérive, de Ambrose Bierce – éd. Le Castor Astral

A la derive Ambrose Bierce Le Castor AstralAmbrose Bierce n’exagère jamais – même quand ses ours font la taille d’une maison, « disons, une petite de deux étages avec un toit en mansarde ». Ambrose Bierce aime quand ses congénères font de l’humour – même si les blagues en question tournent soit au meurtre, soit à un massacre d’Indiens. D’ailleurs, Ambrose Bierce a le plus grand respect pour son lecteur – sauf, certes, quand il finit une nouvelle sur une chute qui nous laisse délibérément rongés par la curiosité, en ne nous donnant que la moitié de la réponse espérée. Mais par-dessus tout, Ambrose Bierce est un écrivain fondateur des Lettres américaines avec un grand L, et à ce titre, ses intrigues sont un modèle de classicisme. Pas le genre d’auteur qui manquerait de sérieux au point de raconter des histoires avec un géant « si grand qu’il devait utiliser une échelle pour enfiler son chapeau » ou une nuée de personnages « honnêtes, comme tous les idiots ». Non non, vraiment pas le type capable d’écrire six pages sur le chien le plus long du monde…

L’Amérique de Bierce (1842-1913?), c’est une sorte de nation en germe, encore dominée par des contrées quasi moyenâgeuses peuplées de paysans un peu simplets, où tout reste encore possible. Sorcières, nains, princesses, animaux fabuleux : mêlant influences européennes (de Swift à Voltaire) et tradition folklorique locale, Bierce signe des contes farfelus dans lesquels l’absurde, le rire et le macabre deviennent des armes redoutables pour mettre à mal les superstitions éculées. A l’image de ce narrateur qui abat les personnages de son récit au cours d’une partie de chasse, Bierce désacralise le monde pour mieux fusiller l’orgueil déplacé des hommes qui donnent l’impression de rejouer indéfiniment les mêmes rôles depuis la nuit des temps, coincés dans leur esprit étriqué et rétrograde. Son édito satirique daté du 3 mai 3873, qui remet le présent dans une perspective très, très lointaine, résume bien son entêtement à nous remettre sans cesse à notre place. Au point que du haut de leurs 150 balais, les histoires anticonformistes de ce grand sceptique n’ont pas pris une ride.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) et préfacé par Thierry Beauchamp, octobre 2014, 200 pages, 14 euros.

Aujourd’hui est le jour où tu rejoins tes semblables, de Marion Balac – Super Loto éditions

Aujourdhui est le jour ou tu rejoins tes semblables Marion Balac Super Loto editions« La pluie avait tout balayé. Impossible de retrouver la moindre trace de qui que ce soit. (…) Je marchais en vain, je tournais en rond. » Coincé sur une sorte d’île luxuriante cernée par les océans et dominée par d’imposantes montagnes, un personnage cherche son chemin. Perdu, il tente d’avancer dans une forêt touffue, étouffante même, juste traversée par de mystérieuses formes blanches. Il erre, retombe toujours au même endroit. Le temps passe, l’angoisse grandit. Quand il retrouve son ancien campement, il a l’air « déserté depuis des siècles ». Dans son dos, des yeux l’observent, tandis que le paysage donne l’impression de se déplacer.

Des dessins, un monologue intérieur. Marion Balac signe un ouvrage dont la simplicité n’a d’égal que l’intelligence avec laquelle le récit est mené, par petites touches qui s’emboîtent progressivement pour créer une tension nimbée d’étrangeté. Aux pages recouvertes de cette forêt animiste répondent des planches très épurées, parsemées d’images morcelées ; à la nature grise et sombre répondent des espaces vides, d’un blanc lumineux. Le dessin devient même invisible lorsqu’il est simplement réalisé par gaufrage du papier, ajoutant à l’atmosphère fantomatique de ce livre chuchoté.

Comme dans les contes pour enfants, la forêt apparaît ici comme un rite initiatique, un entre-deux duquel il faut s’extirper pour atteindre un ailleurs inconnu. Avec beaucoup de délicatesse, Marion Balac parle du manque, de l’attente, de l’espoir et de la mort sans jamais en toucher un mot. Juste en dessinant des arbres, des feuilles, des rivières, des cailloux, et en s’insinuant dans la tête de ce personnage, naufragé dans des limbes ensorcelés.

Octobre 2014, 78 pages, 22 euros.

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Dame un beso & Maximal Spleen, éd. Misma

Dame un beso, de El Don Guillermo

Dame un beso El Don Guillermo Misma“Ca sent l’herbe séchée, la terre chauffée au soleil, l’air salé… Non c’est pas ça, c’est l’odeur des souvenirs.” Dame un beso, l’histoire de deux homosexuels qui retournent dans l’Espagne où ils passaient leurs vacances, chaque été, étant gamins. Deux amants qui à l’époque n’étaient qu’amis, et s’amusaient avec la belle Cristina, la petite Espagnole qui vendait des glaces sur la plage, dont ils étaient tous les deux amoureux. Et là, des années plus tard, voilà qu’après une nuit sur la plage, ils se réveillent aux côtés de la fameuse Cristina. La petite Espagnole a grandi mais est toujours aussi jolie, et son retour inattendu au milieu du couple de vacanciers va faire glisser leur trio vers un jeu amoureux.

Avec une grande sensibilité, El Don Guillermo raconte cet été pas comme les autres avec une infinie délicatesse. Au fil de chapitres courts (qu’on avait pu lire dans la revue Lapin notamment), il tresse une histoire pleine de silences et de moments intimes, sans jamais se départir d’un humour qui dégonfle toutes les situations, et capte à merveille l’ambiguïté de ce trio qui se cherche à tâtons – enfin quatuor, il ne faudrait pas non plus oublier le chien moche. Baigné par la lumière douce d’une Espagne hantée par la nostalgie de l’enfance, Dame un beso raconte l’amour, l’amitié, l’âge adulte avec une poésie et une légèreté que peu d’auteurs savent atteindre.

Dame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo MismaDame un beso El Don Guillermo Misma

Mai 2014, 200 Pages, 20 euros.

 

Maximal Spleen, de Simon Hanselmann

Maximal Spleen Simon Hanselmann MismaDans un style complètement différent, Megg la sorcière (verte et avec un grand chapeau pointu comme il se doit) et Mogg le chat qui parle (un chat noir évidemment, pour être bien sûr de porter malheur) nous entraînent dans leurs aventures trash. De leurs journées, ils ne font que picoler, fumer des joints, se faire des bangs (voire s’adonner à des jeux sexuels zoophiles), et martyriser leur pote Owl, le hibou géant un peu bêta.

Si l’on croit d’abord pénétrer dans un univers simplement drôle et provocant, parodie d’une série de livres anglais pour enfants des années 1970, on s’aperçoit vite que l’humour jusqu’au-boutiste de Simon Hanselmann cache une profonde noirceur. Le rire devient jaune, révélateur du mal-être d’une jeunesse en décrépitude, assommée par l’ennui et l’inaction. Dans le monde de l’Australien, malgré son dessin attachant, les sorcières sont bien loin des contes de fée, et les forêts magiques ont été rasées pour laisser place à des banlieues sinistres. Dépressifs, célibataires, accros à toutes les substances possibles et imaginables, les personnages semblent avoir été achevés par le monde moderne. D’un autre côté, avec un titre comme Maximum Spleen, on était prévenus.

Traduit de l’anglais (Australie) par Renaud, avril 2014, 180 pages, 25 euros.

Codex Comique, de Dan Rhett – éd. Arbitraire

Codex Comique Dan Rhett ArbitrairePour ceux qui l’ignoreraient encore, Arbitraire est d’abord une revue de bande dessinée, parmi les plus inventives et les plus attrayantes. Dernier paru, le numéro 11 impose une fois encore un contenu hirsute et exigeant. Au programme, des invités de la qualité de Martes Bathori, Benoît Preteseille, François De Jonge ou le très recherché Capron, encadrés par les auteurs de la bande Arbitraire dont Pierre Ferrero (auteur du Marlisou), magnifiquement mis en valeur dans des pages imprimées en rouge sur gris, mais aussi Antoine Marchalot et son humour biscornu, ou Charles Papier et Géraud, qui avaient chacun sorti en fin d’année dernière un volume en solo.

De plus en plus, Arbitraire devient aussi une maison d’édition à part entière. Un nouveau pas est franchi avec la parution de ce Codex comique, élégant petit volume cartonné et toilé, qui regroupe les étranges histoires de l’Américain Dan Rhett, réalisées entre 2006 et 2009. Etranges histoires, car l’on croise ici une faune disparate. Cochons-garous, pantins de bois, super-héros poètes, fantômes squelettes, aliens et femmes-serpents se télescopent dans un bric-à-brac de références. Contes pour enfants, comics, mythologie : Dan Rhett passe tout à la moulinette pour en extraire des récits extravagants, loin des habituels canons narratifs. Les situations s’enchaînent avec une logique farfelue, qui voit par exemple un gnome agressé par des mini-magiciens débarquer dans un salon par un vortex interdimensionnel pendant qu’une famille regarde la télé, ou un singe tromper la vigilance des humains en se déguisant trop bien. Le dessin naïf, primitif même, confine à l’art brut, et ajoute encore à la spontanéité des intrigues tordues de l’Américain.

“Et donc, qu’est-ce que ça apporte à l’histoire ?” demande un personnage au début du recueil. La réponse, c’est qu’il ne faut pas se poser la question, mais se laisser porter par ces pages construites comme des rêves d’enfant, où le mot FIN peut survenir au détour de chaque planche – à moins qu’un nouveau rebondissement, irrationnel évidemment, ne vienne relancer la machine. Codex comique se traverse comme une sorte de voyage improvisé, une errance loufoque dans une contrée dont le charme ingénu donne envie de s’y attarder

Codex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett Arbitraire

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Thomas, janvier 2013, 180 pages, 13 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > La critique de Marlisou, de Pierre Ferrero, l’interview de Benoît Preteseille, ou les critiques de Trans Espèces Apocalypse et de Hoïchi le-sans-oreilles de Martes Bathori.

Paolo Pinocchio, de Lucas Varela – éd. Tanibis

Paolo Pinocchio Lucas Varela Tanibis couvertureSans foi ni loi, Paolo Pinocchio n’a plus grand-chose à voir avec le petit pantin dont le nez s’agrandissait à chacun de ses mensonges. Dans sa version adulte, il n’a même jamais le nez qui diminue. Jouisseur, voleur, perfide, misanthrope, pervers, la créature imaginée par Collodi ne semble plus taillée dans le bois, mais dans le cynisme le plus cru. Chacun de ses séjours sur terre se solde par une condamnation à mort, mort qui le conduit directement aux Enfers. Jusqu’à ce qu’il trouve un nouveau moyen de s’extraire du domaine du Diable pour aller semer la zizanie ailleurs. Au passage, il file un coup de main à Casanova, croise Dante en excursion dans les parages, et multiplie les aventures rocambolesco-débiles, guidé par son égoïsme ou ses pulsions sexuelles immodérées. Le pantin ne montre pas que le bout de son nez, la belle au Bois Dormant et le petit chaperon rouge l’ont appris à leurs dépens.

On l’aura compris : sous le crayon de Lucas Varela, Pinocchio devient un personnage excessif, corrompu, une fripouille toujours prête à profiter de son prochain. Mais il s’affirme aussi, paradoxalement, comme une figure libertaire infatigable, un insoumis dont la rébellion ne s’essouffle jamais. Ce qui le rend, assez rapidement, très attachant. Dans un décor qui doit autant à Hellboy qu’à Jérôme Bosch, l’Argentin arrive à trouver, entre trash, parodie et satire sociale, un ton extrêmement drôle. Les planches foisonnent de petits détails humoristiques, et le rythme des pérégrinations infernales de Pinocchio ne retombe jamais, porté par des dialogues irrésistibles. Comme dirait l’intéressé : “Punaise ! Je ne pensais pas être si bon dans le rôle du héros !”

Paolo Pinocchio Lucas Varela Tanibis extrait dessinTraduit de l’espagnol (Argentine) par Claire Latxague, juin 2012, 84 pages, 16 euros.

La Geste d’Aglaé, de Anne Simon – éd. Misma

La Geste d Aglae Anne Simon Misma couverture Quel est le point commun entre les chansons de geste moyenâgeuses qui contaient les exploits de Roland et de ses potes, le féminisme mordant d’une Olympe de Gouges et l’imagination pop des Beatles ? Anne Simon bien sûr ! Fusion bigarrée d’univers disparates, La Geste d’Aglaé mêle avec bonheur la mythologie antique, l’Histoire du XIXe siècle, et même, donc, la chanson Being for the Benefit of Mr. Kite ! des Beatles (on peut voir ici la version Misma). Toute l’intelligence d’Anne Simon réside dans l’extraordinaire amalgame qu’elle tisse entre ces influences éparses, façonnant un récit mené d’une main de maître, sur le rythme passionnant d’un soap pétri de rebondissements. C’est drôle et prenant, certes, mais c’est surtout subversif et ingénieux.

Trahie par son fugace premier amour, froidement rejetée par son père alors qu’elle est enceinte, Aglaé la nymphe aquatique conçoit très jeune une haine farouche des hommes. Devenue une mère frustrée (au point de lire Les Hauts de Hurlevent), la voilà du jour au lendemain reine du Pays Marylène, après avoir décapité (au couteau de cuisine) le tyrannique souverain qui avait osé enlever ses filles muettes (qui, du coup, retrouvent la parole). Des bas-fonds d’un royaume autoritaire aux fastes des palais marbrés, Aglaé fait donc le grand saut, bien décidée à en profiter pour libérer ses sujets – et particulièrement les femmes – du joug de son La Geste d Aglae Anne Simon Misma extraitprédécesseur.

Au-delà de la fantaisie de cette intrigue peuplée de figures curieuses et/ou amusantes (avec une mention spéciale à l’odieux enfant-patate), et rendu plus dynamique encore par la grâce de son dessin, Anne Simon impressionne par la justesse qu’elle atteint dans la composition de ses personnages, arrivant à rendre compte avec beaucoup d’aisance de la complexité des sentiments qui les animent. Reine révolutionnaire ou mère soumise, Antigone sanguinaire ou Aphrodite romantique, Aglaé atteint, au fur et à mesure des épisodes, une profondeur et une richesse extraordinaires, incarnation de la schizophrénie que la société moderne exige désormais des femmes. Si bien que le manichéisme initial aux faux airs de conte de fée s’estompe bien vite, au profit d’une relecture rusée, contemporaine et iconoclaste de ces histoires où “ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”. Mais ça, c’était avant qu’Aglaé n’empoigne son couteau…

La Geste d Aglae Anne Simon Misma extrait

Février 2012, 120 pages, 14 euros.

Mistero doloroso, de Anna Maria Ortese – éd. Actes Sud

Mistero doloroso Anna Maria Ortese Actes SudVraisemblablement écrit au cours des années 1970, Mistero doloroso était depuis resté caché dans les archives d’Anna Maria Ortese. Dans cette novella posthume d’une centaine de pages, l’écrivain italienne (1914-1998) s’attaque au mystère douloureux de l’amour. Comme dans un conte de fée, la petite Florida croise le regard d’un prince dans la Naples francophone de la fin du XVIIIe siècle, où se côtoient faste et misère. L’envoûtement est immédiat. Lui, harcelé par toutes les beautés de la ville, s’étonne d’être aimanté par le regard gris de la jeune roturière. Quant à elle, une force inédite la terrasse. Malheureusement, nous ne sommes pas dans un conte où l’amour triompherait toujours, mais une société lâche et hypocrite, peuplée de “femmes vêtues de soie et d’orgueil”.

A travers l’exploration du sentiment amoureux par l’innocente Florida, l’Italienne raconte avec une finesse d’orfèvre la révélation, la découverte, la prise de conscience d’une fillette qui, brusquement, devient une femme en apprivoisant cette sensation nouvelle. Et bouleverse par là même son entourage : le regard épouvanté de sa mère, qui comprend soudain que sa fille a laissé place à “une adulte inconnue et sans bonté”, ne s’y trompe pas. Car dès sa naissance, cet amour impossible, mort-né, engendre autant de bonheur que de souffrance.

Le raffinement exquis de l’écriture, très classique à première vue mais parsemée de comparaisons lumineuses et d’images inopinées, se plie aux moindres soubresauts des personnages, qui semblent s’exprimer par leurs émotions, plutôt que par leurs actions ou leurs mots. Comme si Anna Maria Ortese éprouvait un nouveau langage intense, à la croisée du réalisme et de l’onirisme, pour tenter de raconter l’indicible, de capter les tressaillements de la chenille qui devient papillon, abandonnant le cocon de l’enfance pour voler de ses propres ailes. Et se jeter dans le vide.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, janvier 2012, 100 pages, 15 euros.

Pierre-Crignasse, de Fil & Atak – éd. Frémok

pierre crignasse struwwelpeter atak fil hoffmann fremok couverture Gamin allergique à l’autorité qui refuse de se coiffer et de couper ses ongles, le Struwwelpeter est devenu l’un des livres pour enfants les plus célèbres du monde. Imaginé par Heinrich Hoffmann au milieu du XIXe siècle, il fête sa centième édition dès 1876. Depuis, il a été traduit dans plus de 35 pays : en France, on l’affuble tour à tour du nom de Pierre l’Ebouriffé, Crasse-Tignasse ou Pierre-Crignasse. Aujourd’hui, les Berlinois Fil et Atak signent leur propre version de l’ouvrage du Docteur Hoffmann, catalogue d’enfants turbulents, désobéissants, roublards, mutins et récalcitrants. Chaque petit récit s’achève sur une morale drôle et cruelle, qui fait que la noirceur d’Hoffmann déconcerte toujours autant. Friedrich martyrise les animaux ? Il se fait mordre par un chien. Pauline joue avec des allumettes ? Elle finit dévorée par les flammes. Konrad refuse d’arrêter de sucer ses pouces ? On les lui coupe aux ciseaux. Et ainsi de suite pour Philipp, Hans, Kaspar… Les adultes, eux, paraissent ridicules, faibles et dénués d’autorité. “Les grands débloquent on dirait bien”, constate même un lapin (qui a failli tuer un chasseur).

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannMais derrière l’apparente sévérité, presque sadique, avec laquelle les garnements sont punis, la présente version met en valeur la fantaisie débordante d’Hoffmann, qui s’était lancé dans l’écriture de ses “histoires drôles et images cocasses” en réaction à la fadeur de la littérature enfantine. Très fidèles aux histoires originelles, Fil et Atak ajoutent leur grain de sel, manigançant de nouveaux prolongements aux aventures inventées il y a plus d’un siècle et demi. Par exemple, un cartable tombé dans le Rhin devient prétexte à une hilarante invasion de Peaux-Rouges asservissant l’Allemagne dans une joyeuse critique de la colonisation, qui ne jure absolument pas avec le ton d’Hoffmann puisqu’il abordait déjà, à l’époque, le thème du racisme. Ainsi, l’intrusion de Fil et Atak dans l’univers de Struwwelpeter se fait avec subtilité, sans tomber dans la modernisation forcée.

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannContrepoint idéal aux vers faussement désuets (et magnifiquement traduits en français) de Fil, Atak fait admirer ses couleurs flamboyantes, chaleureuses et expressives, ses compositions faussement naïves fourmillant de références, d’apparitions et de détails furtifs. Popeye, Tintin, Tic et Tac, mais aussi le Voyageur au-dessus d’une mer de nuages de Caspar David Friedrich, jouent à cache-cache dans un décor habité par une généalogie de héros de la culture pop. En superposant plusieurs couches de dessins, Atak donne encore plus l’impression que ses pages sont hantées par des nuées de personnages invisibles. Dans le même temps, alter ego des auteurs, un chat noir qui fume comme un pompier (emprunté au dessinateur underground américain Kaz) et un blanc qui rappelle Maneki-Neko (le chat porte-bonheur japonais) déambulent gaiement parmi ces exubérantes peintures. Seule l’ultime histoire est inventée de toutes pièces par Fil et Atak : elle met en scène Justin, petit garçon bien élevé qui reçoit à Noël la console de jeu qu’il attendait. Un gamin sans histoires pour une histoire sans folie ni rebondissement. Même le dessin, sobre et géométrique à la Chris Ware, a perdu sa frénésie, comme si le monde moderne avait désenchanté les enfants. Les morveux vicieux et les punitions féroces de Pierre-Crignasse nous manquent déjà…

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmann 3Traduit de l’allemand par Maud Qamar avec la collaboration du Professeur A, novembre 2011, 96 pages, 24 euros.

Saint-Genès ou la vie brève, de Roland Cailleux – éd. Le Dilettante

saint genes la vie breve roland cailleux reedition couverture le dilettanteSaint-Genès ou la vie brève est un livre qui se mérite. Initialement paru en 1943, sous l’Occupation, ce texte méconnu déconcerte : le ton hors du temps paraît classique au point d’en être désuet, et le sujet, la jeunesse d’un poète en herbe, est depuis bien longtemps un cliché de la littérature. Pourtant, dès le deuxième chapitre, Roland Cailleux (1908-1980) bouleverse tout. Au journal intime à la première personne succèdent des dialogues dignes d’une pièce de théâtre. Il en sera ainsi au cours des treize chapitres qui composent l’ouvrage :  chaque partie marque un changement radical de la forme littéraire adoptée. Echanges épistolaires, extraits des poèmes du jeune héros, point de vue d’un nouveau personnage, conte de fées… Le récit passe sans effort du je au il, du on au tu. Cailleux a compris que le genre romanesque incarnait la liberté ultime de l’écrivain, et en use avec talent.

Cette constante réinvention n’est pas sans conséquence sur la lecture, évidemment. Du fait de la désarticulation du roman, la tension narrative ne peut progresser, puisqu’à l’arrivée d’un nouveau chapitre correspond donc une remise à zéro des compteurs. Au lieu d’être porté par le tempo de la trame, Saint-Genès ou la vie brève baigne dans une lenteur inhabituelle, un engourdissement aux airs de rêve : l’auteur donne l’impression que la vie de son poète, hésitante, se construit sous nos yeux. A travers ce récit initiatique, il évoque l’éducation, la religion, ses amitiés, ses voyages, ses lectures. Rien de foncièrement nouveau ; toutefois, l’ami de Gide, Breton ou Vialatte parvient à faire mouche, notamment grâce à un sens de l’observation aussi aiguisé que cruel. Et souvent, presque sans que l’on s’y attende, surgissent des pages prodigieuses, sur l’amour, la mort ou la solitude, peut-être parmi les plus belles du XXe siècle, à l’image de l’ultime chapitre, d’une beauté confondante.

Réédition, avril 2011, 450 pages, 25 euros. Préface de Michel Déon.

Les Monstres aux pieds d’argile, de Alexandre Kha – éd. Tanibis

les monstres aux pieds d argile kha alexandre taniabis bd couvertureAlexandre Kha a cette indéfinissable manière de faire de chacun de ses livres une petite parenthèse de délicatesse et d’humanité. Après L’Attrapeur d’images (2009), livre illustré dominé par les figures de Jules Verne et de Chris Marker, il revient avec une vraie bande dessinée, encore une fois très marquée par la littérature. Kha met en scène des personnages marginaux, déformés, maudits, échappés des textes de Kafka, Hoffmann ou Chamisso.

Souvent proches du conte, ses récits baignent dans un onirisme dont la grande douceur est mise à mal par un pessimisme qui finit toujours par prendre le dessus. Le vert qui domine les pages, d’abord moelleux et plein de vie, devient froid comme la lumière blafarde d’un néon à mesure que le mal-être s’immisce dans le moindre recoin de l’ouvrage. Un singe doit imiter les hommes pour survivre, un pauvre type a perdu son ombre, un monstre passe sa vie à se cacher des autres, un autre va trop vite pour pouvoir s’intégrer dans l’univers qui l’entoure : chaque portrait évoque la différence, l’exclusion, sans pour autant que l’album paraisse moralisateur. La légèreté de ces petites histoires et l’agilité du dessin qui leur donne vie suffit pour que ces Monstres aux pieds d’argile conservent de bout en bout leur souffle fragile. Et dégagent, à l’arrivée, une sensation d’optimisme diffuse, fugace et poétique.

les monstres aux pieds d argile kha alexandre taniabis bd extrait minotaure> Pour lire un extrait de l’album : cliquez ici.

Mai 2011, 70 pages, 16 euros.

Krotokus Ier, de Caryl Férey – éd. Pocket Jeunesse

On connaissait ses thrillers tranchants, nerveux et dépaysants. Voici l’autre Caryl Férey, tout aussi attachant – et, bonne nouvelle pour les âmes sensibles, moins inquiétant. Krotokus Ier, saigneur (sic) de l’île de Croland, est un lion qui bouffe tout, un despote fainéant et belliqueux qui fait régner sa loi au mépris de ses compatriotes. Pour ne pas perdre le trône, il doit, selon la coutume, marier son fils au plus vite. Pas de chance : non seulement le fils n’a pas l’air de beaucoup aimer les filles, mais en plus, la promise a été enlevée ! C’est parti pour 200 pages de poursuites et de grand n’importe quoi. Soutenu par les illustrations de Christian Heinrich, Férey dynamite tous les fantasmes enfantins (les pirates, les explorateurs, les animaux humanisés, les dinosaures, les contes de fées…) pour nourrir un roman hilarant. Facile à lire, plaisant, Krotokus Ier se distingue par son écriture très libre, relevée par un soupçon d’argot familier qui le rend beaucoup plus pétillant que nombre de romans destinés à la jeunesse. Les expressions sont détournées, les jeux de mots s’enchaînent, le second degré s’en mêle, et les adultes ne sont pas en reste puisqu’un paquet de clins d’œil et de sous-entendus leur sont destinés. De ses polars, Férey a gardé son sens du rythme inégalable, mais aussi, plus étonnant, son ton politisé : le monde des animaux devient vite le lieu d’une satire sociale fine et amusante (on ne pensait pas croiser de si tôt un T-Rex réac’ et xénophobe) sans jamais devenir bêtement moralisateur. Un texte enlevé, malin et truffé de bonnes idées.

Illustrations de Christian Heinrich, novembre 2010, 220 pages, 14,90 euros. A partir de 9 ans.