Scottsboro Alabama, de Lin Shi Khan & Tony Perez – éd. L’Echappée

Scottsboro Alabama Lin Shi Khan Tony Perez L'EchappeeLe 25 mars 1931, une poignée d’hommes et de femmes s’infiltrent dans un train de marchandises pour gagner la ville de Birmingham, espérant y trouver, pourquoi pas, de meilleures conditions de vie. Découverts par la police ferroviaire, les hobos blancs sont expulsés de la ville, tandis que les neuf jeunes noirs du groupe, âgés de treize à dix-neuf ans, sont jetés en prison, accusés d’avoir violé les deux femmes blanches présentes. Quatre jours plus tard, le procès est bouclé ; huit d’entres eux sont condamnés à mort.

Heureusement, l’intervention de l’International Labor Defense, un groupe communiste qui avait déjà participé à la défense de Sacco et Vanzetti, parvient à donner à cet événement local – et tragiquement banal – une résonance nationale, et même internationale. Secourus par des avocats expérimentés et soutenus par une large campagne populaire, les « neuf de Scottsboro » bénéficient d’un procès en appel, puis d’un autre. Surtout, ils deviennent le symbole de cette justice blanche du Sud rongée par un racisme accablant, mais aussi de l’oppression de toute une frange pauvre de l’Amérique, noirs et blancs confondus, martyrisée par la crise de 1929.

Scottsboro Alabama Lin Shi Khan Tony Perez L'EchappeeMiraculeusement retrouvé à la fin des années 1990 dans une bibliothèque de l’université de New York, ce livre de linogravures fut réalisé en 1935, alors que ce fait divers crucial pour la cause noire aux Etats-Unis n’avait pas encore connu ses derniers dénouements juridiques. Lin Shi Kahn et Tony Perez, artistes sur lesquels nous n’avons presqu’aucune information, construisent un récit en trois parties, élargissant l’histoire de Scottsboro à celle de la communauté afro-américaine en général, de son déracinement africain par les marchands d’esclaves à son combat pour l’égalité et la dignité, aux côtés des blancs miséreux.

Magnifiques, alternant entre un trait rageur, caricatural et violent et des compositions plus allégoriques, les 118 linogravures rappellent comment ce principe de narration imagée participa au bouillonnement du prolétariat de l’entre-deux-guerres. Si, contrairement aux travaux muets de Lynd Ward ou Frans Masereel par exemple, les illustrations sont ici accolées à des textes simples, percutants et directs, on retrouve dans Scottsboro Alabama la même ambition de s’adresser au plus grand nombre en optant pour un art dépouillé, puissant et particulièrement évocateur. Quatre-vingts ans plus tard, devenu entre les mains des éditions L’Echappée un objet superbe, ce pamphlet aussi beau qu’incisif dégage toujours la même virulence, à l’heure où l’affaire Ferguson fait la une de nos journaux télévisés.

Scottsboro Alabama Lin Shi Khan Tony Perez L'Echappee

Traduit et postfacé par Franck Veyron, octobre 2014, 192 pages, 20 euros. Préface de Robin D.G. Kelley, introduction de Andrew H. Lee, avant-propos original de Michael Gold.

Hérétiques, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Par Clémentine Thiebault

Heretiques Leonardo Padura MetailieLa Havane 1939. Le jeune Daniel Kaminsky vit chez son oncle Joseph installé à La Havane « la ville assourdissante », loin des « silences pâteux » du quartier des bourgeois juifs de la Cracovie de son enfance. En cette aube marquée, il va avec les autres, espère l’arrivée du S.S. Saint Louis parti de Hambourg quinze jours plus tôt avec à son bord 937 juifs autorisés à émigrer par le gouvernement national-socialiste. Dont son père, sa mère et sa sœur et ce trésor qui se transmet dans la famille depuis le XVIIè siècle : un petit Rembrandt qui assurera la survie. Mais l’autorisation de débarquer ne viendra jamais et, refoulés, le bateau et ses occupants disparaîtront vers l’Allemagne.

La Havane 2007. Depuis presque vingt ans qu’il a quitté la police, Mario Conde, maintenant 54 ans, se consacre toujours à l’achat et à la vente de livres d’occasion et rêve encore un peu de devenir écrivain « comme ce petit salaud d’Hemingway ou ce con de Salinger ». Mais les temps sont durs, et l’horizon du Conde « aussi sombre que l’horizon collectif ». « Le pays se désintégrait à vue d’œil et accélérait sa reconversion en un pays différent, plus ressemblant que jamais à l’enclos de combats de coqs auquel son grand-père Rufino comparait souvent le monde. » Dénuement collectif et dèche nationale, logique de subsistance. Au point de devoir envisager un changement d’activité pour surmonter la Crise (avec majuscule), et ne pas crever la bouche ouverte. « Moi j’achète et je revends des livres ou je cherche des histoires perdues. »

Arrive alors celle, inespérée, du fils de Daniel Kaminsky qui revient à Cuba pour tenter de découvrir comment le Rembrandt familial que tous croyaient disparu a pu se retrouver mis aux enchères à Londres. Le Conde « si porté sur les solutions romantiques et inutiles » plonge donc dans les histoires embrouillées d’une famille juive, « pleines de fautes et d’expiations », de souvenirs et d’oubli, de courages et de lâchetés. De Cuba jusqu’à Amsterdam, dans l’atelier de Rembrandt. En une fresque historique (et un peu policière) incroyablement ample qui affirme brillamment ce principe (tranquillement) marxiste conservé pour ses livres, selon lequel la littérature doit changer la conscience du lecteur et donner une image précise d’un contexte historique déterminé.

Et Mario Conde retrouvé, éprouvé, mais décidé plus que jamais à résister à ce temps qui ne laisse plus d’espace pour les rituels et les raffinements. Faire face à cet « Homme Nouveau sécrété par la réalité de l’environnement : insensible à la politique, shooté au plaisir ostentatoire de vivre, porteur d’une morale utilitaire ». Encore lire de bon livres, manger, boire, écouter de la musique et philosopher – « en clair, dire des conneries » - avec ses amis les plus vieux et les plus tenaces en ces « conciles de pratiquants fondamentalistes de l’amitié, de la nostalgie et des complicités ». Comprendre et refuser, se souvenir et choisir maintenant « qu’on découvre que ce monde était rempli de gens corrompus, de putes, de drogués, de dégénérés qui prostituent des gamins, des crapules auxquelles on aurait donné le bon dieu sans confession parce qu’ils disaient toujours oui ». Car ils seront plusieurs, nombreux d’époques et de lieux à pouvoir souligner ce qu’évoque Daniel dans sa lettre à Elias, « le point le plus regrettable sur lequel il ne pouvait être d’accord, avait un rapport avec ce qu’il considérait comme un profond sens de l’obéissance qui avait évolué vers l’acceptation de la soumission comme stratégie de survie ».

Herejes. Traduit de l’espagnol (Cuba) par Elena Zayas, août 2014, 620 pages, 23 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le précédent roman de Leonardo Padura: L’homme qui aimait les chiens.

La révolution fut une belle aventure, Paul Mattick – éd. L’Echappée

La révolution fut une belle aventure Paul Mattick L Echappee“Pour moi, la révolution fut surtout une grande aventure. Nous étions tous fous d’enthousiasme pour la révolution, d’autant plus que nous n’étions pas patriotes pour un sou.” Fruit de plusieurs entretiens avec le théoricien marxiste Paul Mattick (1904-1981), cet ouvrage s’étale du sortir de la Première Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1930. Il montre un Mattick agitateur social, occupant les rues de Berlin puis les boulevards de Chicago, après son départ pour les Etats-Unis en 1926.

Plus qu’un livre historique, La révolution fut une belle aventure est le témoignage ardent et pugnace d’une époque où tout semble possible. Celle de ces bandes de gamins qui fuient la violence des professeurs à l’école (“La peur nous empêchait de penser et d’apprendre”), et volent de la nourriture pour survivre dans une Allemagne de Weimar où l’on se balade avec des sacs à dos remplis de billets. Celle des “expropriateurs”, Robins des bois communistes qui pillent pour redistribuer les richesses aux ouvriers qui ne parviennent plus à trouver de travail, au risque de finir fusillés par des forces de l’ordre sans scrupules. Aux Etats-Unis ensuite, à l’heure de la crise de 1929, Hattick participe aux manifestations de chômeurs, se rapproche des Industrial Workers of the World (IWW) et monte des revues, là encore, au risque de se faire abattre comme un chien – “Ce sont vraiment des habitudes propres à la société américaine. (…) Il suffit de te tirer dans le dos et c’est réglé. Ni vu ni connu. Pas besoin de te faire un procès ou de t’expulser.”

Militant et essayiste, côtoyant autant les ouvriers que les intellectuels, intéressé par la théorie comme par la pratique (le dernier chapitre, sous forme d’interview, revient en profondeur sur cette dualité), Paul Mattick est resté antibolchévique : il a toujours soutenu les mouvements ouvriers sans leur imposer les orientations d’un parti, héritage de Rosa Luxembourg et de l’auto-émancipation. Du coup, les souvenirs de cet autodidacte, s’ils sont parfois elliptiques (mais la précision des annotations rendent la lecture aisée) sont toujours pleins de ferveur, et décrivent la frénésie de l’entre-deux-guerres sans s’enfermer dans le prisme d’une idéologie. Ce qui leur donne, souvent, une vigueur intemporelle : “Je suis persuadé que sans crise, il n’y a pas de révolution. (…) La classe dominante peut contrôler consciemment la politique, mais nullement l’économie. Et la crise viendra de l’économie.”

Traduit de l’allemand par Laure Batier et Marc Geoffroy, octobre 2013, 196 pages, 17 euros. Préface de Gary Roth. Notes de Charles Reeve.

L’Ile invisible, de Francisco Suniaga – éd. Asphalte

L Ile invisible Francisco Suniaga AsphalteAu large du Venezuela, Margarita fait figure de paradis. Le ciel est bleu, la mer est bleue, et même l’odeur de l’air est bleue (paraît-il). De quoi ravir les vacanciers, nombreux sur ce rocher perdu au bout du chapelet des Petites Antilles. Seulement, lorsque Frau Kreutzer débarque de Düsseldorf pour lever le voile sur la mort de son fils Wolfgang, qui avait ouvert un bar de plage sur cette terre pardisiaque, on comprend que derrière le charme de ce morceau de terre débonnaire aux allures de carte postale, se cache une tout autre île, invisible. “L’autre île, que l’on suppose dans la violence de l’aube, dans le soleil blanc et atroce du midi et dans la lumière rouge du crépuscule colérique qui, le soir, refuse de disparaître et embrase le ciel avant de mourir.”

Qui dit mort mystérieuse dit enquête, et L’Ile invisible aurait pu être un roman policier – il en utilise de nombreux ressorts. Mais c’était sans compter sur le pouvoir d’inertie de Margarita, embourbée dans les lenteurs administratives, le clientélisme et la pauvreté d’un Etat qui n’a de socialiste que le nom. Impossible dans ces circonstances, pour l’avocat Benítez, de mener à bien son investigation. Impossible, pour Francisco Suniaga, d’écrire un polar, alors que les personnages peinent à contrôler leur propre vie. Alors le récit, envoûtant, se métamorphose, se dilue, laisse des questions en suspens. Il glisse vers l’enquête littéraire lorsque Benítez tente de comprendre pourquoi il a rêvé en anglais. Change de ton, entre le journal intime, le récit à la première personne, ou une narration plus classique. Ausculte les vicissitudes des habitants désenchantés, floués par le rêve communiste, rappelant les personnages du Cubain Leonardo Padura.

Si elle transpire partout, la violence reste le plus souvent embusquée. Une violence “qui se devine sous la peau des hommes”, et menace d’éclater à tout instant, pure, brutale, mortelle. Celle des combats de coqs qui fascinaient tant Wolfgang, métaphores de la condition humaine, et soupape de sécurité d’une société qui, sinon, risquerait d’exploser. La “furie aveugle des coqs” pour canaliser, un temps au moins, celle des hommes.

La otra isla. Traduit de l’espagnol (Venezuela) par Marta Martínez Valls, septembre 2013, 250 pages, 21 euros.


POURSUIVRE AVEC >
Notre article sur L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura.

Les Cobayes, de Ludvik Vaculik – éd. Attila

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le FurLorsque Vachek, modeste employé de banque un brin colérique, décide d’offrir un cobaye à son fils, il ne se doute pas à quel point l’arrivée de ce rongeur dans la famille va bouleverser sa quiétude. Car en fait de cadeau à son fils, c’est surtout lui, Vachek, qui va se passionner pour cette bestiole impassible, rapidement rejointe par un, puis deux petits acolytes. Vachek passe son temps à les observer, à jouer avec eux, à faire des expériences, comme si rien d’autre ne comptait plus vraiment. Au point de se mettre à écrire un livre, sorte de journal sur ces cobayes, dans lequel il nous parle aussi de son travail dans cette banque bizarre, où les employés volent quotidiennement de l’argent.

Prix Nocturne 2011, Les Cobayes n’est pas une critique frontale de la dictature. Ecrit deux ans après la désillusion du Printemps de Prague de 1968, le roman porte en lui le goût de l’amertume et de la déception. Auteur du célèbre “Manifeste des deux mille mots”, Ludvik Vaculik enthousiasma le Prague de 1968 en demandant l’avènement d’un “socialisme à visage humain”. Mais en 1970, le vent a tourné, et la révolution inachevée paraît bien loin. Etroitement surveillé par Moscou, exclu du parti communiste, Vaculik peine à renouer avec l’écriture. Il y parvient finalement avec ce texte déroutant, dans lequel l’étrange contamine sournoisement le réel. Rédigé dans la clandestinité et diffusé en samizdats, loin des circuits officiels, Les Cobayes rend compte d’un monde gris, dénué de sens : la ville apparaît en perpétuel chantier, l’économie ressemble à un jeu sans queue ni tête. Et Vachek et ses cochons d’Inde d’inverser peu à peu leurs rôles – “Je ne peux m’empêcher parfois d’imaginer que je suis petit et qu’il y a un grand cobaye”, confesse le père de famille.

Dans une veine insaisissable, marquée par Franz Kafka, Vaculik tresse un roman déréglé, dont l’écriture elle-même finit par se brouiller. Vachek sombre-t-il dans la folie ou est-ce ce monde terne et sans issue qui se détraque ? Subtil, l’écrivain tchèque opte pour une mise en scène très sobre, instillant l’inquiétude (et même l’angoisse) dans des scènes curieuses où Vachek semble glisser vers le sadisme, s’amusant avec ses animaux de compagnie tel un dictateur avec ses victimes, comme pour se venger de ceux qui le tiennent en cage, lui et les siens. “Le plus difficile, mes enfants, c’est de changer délibérément de vie. On a beau estimer que l’on conduit sa locomotive soi-même, c’est toujours quelqu’un d’autre qui se charge de l’aiguillage, quelqu’un qui en sait moins que soi.”

Réédition. Traduit du tchèque par Alex Bojar et Pierre Schumann-Aurycourt, janvier 2013, 260 pages, 20 euros. Illustrations de Jérémy Boulard Le Fur.

Les Cobayes Ludvik Vaculik Attila Jeremy Boulard Le Fur POURSUIVRE AVEC > un autre candidat du Prix Nocturne 2011 : Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil.

Karaoké Culture, de Dubravka Ugresic – éd. Galaade

Karaoke Culture Dubravka Ugresic GalaadeEn septembre dernier, Philip Roth publiait dans le New Yorker une lettre ouverte à Wikipédia. Après avoir tenté de corriger une information erronée le concernant sur l’encyclopédie en ligne, l’écrivain américain s’était vu rétorquer qu’il n’était pas une “source crédible”. Cette mésaventure a priori cocasse résume bien le nouvel équilibre qui s’est établi dans la culture depuis le développement d’Internet : “Le rapport de force, autrefois dominé par l’Auteur et l’Oeuvre, a été renversé au profit du Destinataire.” Désormais les élites culturelles ont été balayées, la dictature de la compétence renversée, le tout au profit d’un amateurisme omnipotent, incarné par Wikipédia : une encyclopédie faite par les amateurs (des “AA” : auteurs anonymes), avec une hiérarchie de l’information inexistante (d’ailleurs la biographie de Philip Roth est moins étoffée que celle de Paris Hilton), qui sera lue par des amateurs, valorisant ainsi le contenu qu’ils ont eux-mêmes créé.

Dubravka Ugresic n’invente rien. Son appréciation du phénomène Internet et ses exemples, très parlants, elle les trouve sur YouTube, Twitter, Facebook, à la télévision ou chez Emir Kusturica, Henry Darger ou Valentina Hasan. Par contre, surmontant l’habituel avis réactionnaire de ceux qui ont grandi avant l’apparition de l’ordinateur, elle réussit à trouver le concept qui lui permet de tout connecter pour appréhender les nouveaux rapports entre technologie et culture. Grâce à l’image simple et populaire du karaoké, elle met le doigt sur le paradigme qui scelle tous les aspects découlant de la domination du web et de la mentalité individualiste narcissique de notre époque. Résumé par un slogan provocant – “Je suis inculte, et alors ? J’ai encore le droit de m’exprimer !” –, cette nouvelle conception a bouleversé le champ culturel devenu, à l’image du jeu vidéo Second Life, un gigantesque karaoké où, dans un brouhaha informe, tout le monde peut s’emparer du micro, même s’il n’a rien dire.

Corrosif, drôle et enlevé, Karaoké Culture tire également profit du point de vue discordant de son auteur. Née en 1949, Dubravka Ugresic a vécu dans la Yougoslavie de Tito, ce qui lui permet une analyse provocante : cette culture faite par tous à destination de tous apparaît comme l’aboutissement de l’idéal communiste. L’essayiste croate rappelle surtout, dans une conclusion d’un pessimisme radical, combien, derrière sa démocratie revendiquée, cette culture karaoké s’avère en réalité vide, tiède, et mollement étouffante : “AA n’incite pas aux révolutions, il est bien trop conformiste pour flanquer une gifle à quiconque. De toute façon, flanquer une gifle est un geste d’auteur. AA est un enfant de son époque, ses gestes – au-delà de sa rhétorique révolutionnaire auto-adulatrice occasionnelle – ne sont ni grands, ni forts, ni subversifs, ni stupéfiants. (…) Nous voulions la liberté, nous avons eu la liberté de jouer, et nous avons même cru que le jeu se limitait à être libre de faire le clown.”

Traduit de l’anglais par Pierre-Richard Rouillon, octobre 2012, 130 pages, 10 euros.

Le Voyage imaginaire, de Léo Cassil – éd. Attila

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Attila couverture Julien Couty“Les cinq parties du monde appartenaient aux grandes personnes. Elles disposaient de l’histoire, galopaient à cheval, chassaient, commandaient des navires, fumaient, construisaient pour de vrai, faisaient la guerre, aimaient, sauvaient, enlevaient, jouaient aux échecs. Et les enfants, on les mettait au coin.” Afin de combattre cette crasse injustice, le jeune Lolia et son petit frère Osska imaginent le pays de leurs rêves : la Schwambranie. Ils inventent une géographie, une faune, des dynasties belliqueuses et un panthéon de personnages farfelus à cette île en forme de molaire perdue au milieu de l’océan. Dans ce Neverland manichéen où les méchants ont des noms de médicaments (empruntés aux ordonnances de papa), et où Don Quichotte, Sherlock Holmes et Robinson Crusoe sont toujours là pour donner un coup de main en cas de besoin, Lolia et Osska s’évadent. Mais nous sommes en Russie, en 1917, et la révolution éclate brutalement. Les guerres chimériques sont rattrapées par les vrais combats : “La réputation de la guerre est fortement entamée par la présence du sang”, constate tristement Lolia. Le tsar est renversé, l’idyllique Schwambranie bouleversée.

Chef-d’œuvre d’imbrication, Le Voyage imaginaire, originellement paru en France en 1937, est une poupée russe qui mêle autobiographie, roman initiatique, récit historique, conte et éloge de la révolution. A l’image des mots-valises qui parsèment le langage fantaisiste de Léo Cassil, le réel et l’imaginaire s’emboîtent, s’enchevêtrent, s’influencent. Alors que la mutation brutale imposée par les révolutions de 1917 font de la Schwambranie un endroit rétrograde, le monde réel, sens dessus dessous, gonflé par un vent de liberté, paraît bien plus romanesque. Les repères deviennent flous, le temps semble se dissoudre. Vu à travers les yeux d’un enfant, Russie et Schwambranie se font écho, comme si tout cela n’était qu’un jeu.

Le Voyage imaginaire Leo Cassil Julien Couty AttilaIndéniablement partisan, Léo Cassil a trouvé dans la révolution un espoir infini. S’il élude certains aspects autoritaires du nouveau régime, il ne nie pas la faim, le froid, la pauvreté, la misère sanitaire, ou l’antisémitisme lancinant. Lorsqu’il enjolive le nouvel ordre, l’écrivain russe n’oublie jamais de verser dans une ironie qui n’épargne personne, pas même les nouveaux venus, comme ce commissaire à l’éducation passablement idiot qui n’a visiblement jamais entendu parler de Gogol. Alors, même si “les contes ne finissent bien que dans les livres”, Léo Cassil tente de croire jusqu’au bout à son utopie, espérant que l’insouciance triomphera… Document fascinant sur une époque de basculement (et rendu plus intéressant encore par l’appareil critique de l’éditeur et la matérialisation des coupes de la censure opérées en 1955), Le Voyage imaginaire est avant tout une œuvre pleine d’esprit. Une ode à la liberté, à ranger aux côtés de Peter Pan, Don Quichotte, Alice au pays des merveilles et Les Voyages de Gulliver.

Réédition, traduit du russe par Véra Ravikovitch et Henriette Nizan, mars 2012, 260 pages, 18 euros. Illustrations de Julien Couty. Postfaces de Vladimir Tchernine et Benoît Virot.

Aux armes défuntes, de Pierre Hanot – éd. Baleine

Aux armes défuntes Pierre Hanot Baleine couverture1948. Frustré d’avoir passé la Deuxième Guerre mondiale dans les geôles nazies, le sous-lieutenant Polmo s’embarque pour l’Indochine, bien décidé à revenir en héros, le torse clignotant de médailles. Avant même d’avoir débarqué en Asie, il se trouve embringué dans une sarabande déréglée, rendue plus effrénée encore par la verve de Pierre Hanot. La traversée épique sur un rafiot qui rend l’âme à Djibouti, la légion étrangère, la crasse, l’entassement, l’ennui, la folie qui guette les soldats, jusqu’à ce sapeur qui bute deux cuistots avant de retourner l’arme contre lui… Gouailleuse sans pour autant sombrer dans l’argot lourdingue “à la Audiard” que l’on subit trop souvent, l’écriture vive et sonore tire son pouvoir évocateur des images, des couleurs, des bruits qu’elle accumule. De la guerre d’Indochine, on aperçoit l’opium à gogo, les prostituées en batterie qui enchaînent soixante-dix passes par jour, les Viêts insaisissables, cachés dans les entrailles de leur terre natale, la barbarie des affrontements… Et puis soudain, ce récit mené à une vitesse folle fait un tête-à-queue.

De 1948, l’action fait un saut inattendu, et rebondit en l’an 2109. Polmo, ressuscité après un siècle et demi de congélation, découvre un monde loqueteux et cloisonné. Devenu “agent de sécurité low cost », il n’a plus qu’à pourrir parmi les rebuts de cette société masculine, où les femmes, devenues trop rares, ne sont plus qu’un lointain rêve, tandis que le sexe est désormais un concept abstrait. “Polmo n’y entrave que dalle à toute cette technologie, mais comme les chiens qui n’ont pas besoin de s’y connaître en mécanique pour aller se promener dans l’auto du maître, il y va à l’instinct”. Idem pour le lecteur. Avec une aisance étonnante, Pierre Hanot nous embarque alors dans une aventure burlesque au XXIIe siècle, nourrie à la science-fiction, à Robinson Crusoé et à George Orwell. Pastiche rocambolesque, farce subversive, Aux armes défuntes est un texte saugrenu et décomplexé, comme peu de romans osent l’être.

Février 2012, 220 pages, 16 euros.

Dans l’Etat le plus libre du monde, de B. Traven – éd. L’Insomniaque

dans l etat le plus libre du monde b traven ret marut insomniaque couvertureFormidable romancier, B. Traven a toujours fait preuve, dans ses récits, d’un engagement virulent. La Révolte des pendus, narrant le soulèvement d’ouvriers indiens à l’aube de la révolution mexicaine, en est le meilleur exemple : avec une hargne partisane, ce roman dénonce l’inhumaine exploitation des travailleurs, torturés, spoliés, otages d’un système de dettes qui les oblige à se soumettre à des tâches inhumaines. Or, avant de devenir l’un des auteurs le plus célèbres du XXe siècle, Traven fut un des agitateurs politiques les plus en verve dans l’Allemagne de la fin de la Grande Guerre, puis sous la République de Weimar. A l’époque, ce personnage insaisissable était connu sous le nom de Ret Marut.

A la tête du journal Der Ziegelbrenner (“le fondeur de briques”), dont il est d’ailleurs à peu près le seul contributeur, Marut-Traven fait de chacun de ses articles un brûlot véhément contre le pouvoir en place. Alors que la Bavière passe sous un joug de plus en plus autoritaire, qui n’hésite pas à exécuter ses opposants politiques, il enchaîne les articles durs, cinglants, acides. La presse ? En l’état, il faut l’anéantir, ou redonner aux journalistes leur indépendance perdue depuis que la publicité a fait son entrée dans les pages des périodiques. Une deuxième guerre mondiale ? C’est pour bientôt, si l’on ne combat pas les va-t-en-guerre, déjà prêts, en 1919, à en découdre une nouvelle fois. La bourgeoisie ? Elle mérite d’être passée au fil de l’épée vu son comportement sanguinaire et tyrannique.

On l’aura compris, Ret Marut n’est pas du genre à faire dans la demi-mesure. “Le gouvernement peut me tuer. Je n’y perds rien. Mais le gouvernement perd un homme, qu’il comptait gouverner. Et qu’est un gouvernement sans homme à gouverner ?” Revendiquant son indépendance, Marut prône l’insoumission, humilie le gouvernement, incendie la justice. Malgré leur militantisme corrosif, ses textes ne perdent pas leur perspicacité, l’analyse socio-politique qu’ils développent n’en apparaît que plus pertinente. Et parfois, derrière l’insolence et le combat, il laisse entrevoir, comme dans le récit de sa capture, l’écrivain qui est en lui, le B. Traven encore en germe.

Réédition, traduit de l’allemand et préfacé par Adèle Zwicker, avril 2011, 100 pages, 8 euros.

Weather Underground, Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, de Dan Berger – éd. L’Echappée

waether underground echappee dan berger couverturePeu connu en France, le Weather Underground fut pourtant l’un des groupes contestataires les plus actifs de la fin des années 1960 à la fin des années 1970. Alors que la plupart des protestataires de l’époque étaient issus des minorités noires (Black Panthers), indiennes (AIM, American Indian Movement) ou portoricaines (Young Lords) entre autres, le Weather Underground se distingue d’abord parce qu’il regroupe des étudiants blancs de la middle class. Férocement antiracistes, bien décidés à renverser le gouvernement, ils revendiquent fièrement leur solidarité avec les autres mouvements d’émancipation. De quoi inquiéter le FBI, terrifié de voir des Blancs joindre les rangs de ses opposants les plus farouches, et ainsi fissurer “l’unité de façade de la nation blanche”. Les Weathermen repensent d’ailleurs la lutte des classes, soulignant le paradoxe des ouvriers blancs, prolétariat exploité, mais également privilégié par rapport à leurs confrères de couleur : “Les travailleurs blancs d’Amérique s’étaient historiquement ralliés à l’empire dans le but d’obtenir quelques miettes de privilège blanc”.

Combattant l’impérialisme américain tant dans le monde (Guerre du Vietnam, coup d’Etat au Chili…) que sur son propre territoire, lorsqu’il harcèle, emprisonne et assassine des représentants des Black Panthers par exemple, le WU naît d’une colère : celle de constater que la gauche officielle, par son silence accablant, soutient de fait la politique belliqueuse et répressive du pays. Face à l’invraisemblable violence des forces de l’ordre (notamment lors d’une manifestation pendant la convention démocrate de Chicago en 1968, qui marqua à vie le journaliste Hunter Thompson, d’une brutalité telle qu’on la qualifia d’“émeute policière”), le groupe choisit de rendre coup pour coup. Il veut attaquer l’Amérique de l’intérieur, ouvrir un nouveau front en son sein. Ses membres passent dans la clandestinité, multiplient les attentats audacieux entre autres contre le Capitole, le Pentagone, le département d’Etat, s’attachant à ne jamais faire de victimes.

Prenant soin de ne pas réduire le Weather Underground à une simple organisation terroriste, ce qui est souvent le cas aujourd’hui, surtout depuis le 11 Septembre, Dan Berger s’applique à rendre compte de l’évolution du mouvement. Il explore sa pensée à la fois syncrétique et novatrice, mais échafaude surtout une réflexion riche sur cette période où il semblait possible de changer le monde. Certes militant, son essai n’en reste pas moins critique et nuancé, trouvant la bonne distance pour traiter d’un sujet complexe. En retraçant le destin de l’organisation armée dont le nom est tiré d’une chanson de Bob Dylan, il se penche sur la question des droits civiques, sur le système carcéral, sur le racisme plus ou moins latent de la société américaine, l’écoeurante sauvagerie des forces de l’ordre, les autres groupes de l’époque, la question du recours à la violence… Au point de reconnecter, adroitement, les problématiques du Weather Underground avec le contexte actuel. Et de faire de cet ouvrage non seulement le fruit d’un travail historique captivant, mais aussi le point de départ d’une nouvelle réflexion, encore à construire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Aurélie Puybonnieux, avril 2010, 600 pages, 24 euros.

Hell’s Angels, de Hunter Thompson – éd. Folio

hells angels hunter thompson poche folio couverture harley davidsonParu en 1965, Hell’s Angels assoit la célébrité d’un journalisme nouveau, dit “Gonzo”. Hunter S. Thompson réinvente le reportage, collant son sujet au plus près et s’appuyant sur la fiction pour approcher au mieux la réalité. Il passe ainsi une année à côtoyer les fameux barbus en Harley Davidson, à les suivre dans leurs périples, à batailler pour défendre sa ration de bière, gagnant peu à peu leur confiance. Comme toujours avec Thompson, la subjectivité revendiquée de son travail finit par déboucher, à force de nuances et de contradictions, sur un portrait d’une qualité remarquable. Alors que la plupart de ses confrères, et même les plus sérieux (New York Times et compagnie), s’embarquent en 1965 dans une paranoïa délirante, considérant les anges du bitume comme des tueurs patentés, des hordes de Barbares motorisés toujours prêts à mettre à feu et à sang des villages d’innocents citoyens américains, Thompson choisit un angle discordant. Au lieu de se contenter des dépêches officielles et des rapports d’une police qui, visiblement, raconte n’importe quoi pour dissimuler son ignorance, le futur auteur de Las Vegas Parano prend le taureau par les cornes, et signe un livre aussi riche qu’excitant.

hells angels hunter thompson sonny barger harley davidsonA cause d’une poignée de faits divers sordides pour lesquels ils sont souvent tenus responsables à tort, les Hell’s Angels deviennent la nouvelle terreur des routes américaines, victimes d’une campagne de presse alarmiste décuplée par un sensationnalisme malsain. Alors qu’en mars 1965, les motards en noir sont si peu nombreux qu’ils sont sur le point de disparaître, cette pub inattendue leur redonne un coup de fouet, si bien qu’ils deviennent en quelques semaines, renversement de situation, les nouveaux rebelles de l’Amérique alternative. Idoles des étudiants de Berkeley, plus populaires que les Beatles, ils partagent des soirées avec Allen Ginsberg ou Ken Kesey, troquant même leur sacro-sainte bière contre du LSD, beaucoup plus tendance.

Plus qu’une enquête sur le gang des Angels, qui s’avèrent rapidement crétins, brutaux, voire pathétiques, Hunter Thompson transcende son sujet pour montrer comment ces sauvages deviennent l’un des catalyseurs de la société changeante des années 1960 – bien malgré eux d’ailleurs. Fabriqués par le cinéma et les médias, les Hell’s Angels se font dépasser par l’image de Robins des bois qu’on leur affuble. Ils tentent tant bien que mal de s’y conformer, avant de sombrer bien vite, comme lorsqu’ils se retrouvent à tabasser des étudiants dont ils étaient les idoles aux côtés des forces de l’ordre qu’ils exècrent pourtant.

Hunter S Thompson carte de presse presscard journaliste gonzo

Avec son style enlevé, son ironie grinçante et un sens inné de l’image cartoonesque, Hunter Thompson déconstruit un mythe de l’Amérique moderne. Il tente de comprendre comment les Etats-Unis arrivent à se fabriquer des héros cathartiques, fascinant cette “nation de débiles et de trouillards, souffrant d’une regrettable pénurie de révoltés”. Et c’est sans doute là le seul mérite de ces bikers errants, qui seront parvenus à dynamiter une société sclérosée, “en vrais anars, avec leur loyauté suicidaire, leurs rituels, leurs noms de guerre et leur conviction d’être en guerre contre un monde injuste”. Pas mal, pour une bande de perdants fanas de mécanique. Comme le dit l’un des leurs : “Ouais, j’suis peut-être un perdant… Mais t’as devant toi un perdant qui va foutre une sacrée merde avant de quitter cette terre.”

Edition de poche, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti, mai 2011, 390 pages, 7,30 euros.

A LIRE > Notre article sur Hunter Thompson et le journalisme Gonzo.

Incidents, de Gérald Auclin, d’après Daniil Harms – éd. The Hoochie Coochie

Pourquoi faire facile quand on peut faire compliqué ? Pourquoi prendre son crayon pour réaliser une bande dessinée quand, à la place, on peut passer cinq ans à découper des petits bouts de papier Canson bariolés à coups de cutter, et à les coller en essayant de ne pas s’en mettre plein les doigts ? A voir le résultat de ce travail acharné, un livre magnifique, on ne se pose plus la question. Adapté de Daniil Harms (1905-1942), Incidents s’appuie sur des nouvelles succinctes, des aphorismes décapants ou des bribes du journal de ce poète et écrivain russe, harcelé par le pouvoir soviétique jusqu’à sa mort sinistre, enfermé dans un asile psychiatrique. Gérald Auclin redonne vie à l’absurdité du monde de Harms, qui se plaît à imaginer des saynètes absconses, désopilantes, extravagantes.

Running gag poussé jusqu’à l’excès, destins étranges, récits sans queue ni tête, blagues irrévérencieuses ou répliques cinglantes : le natif de Saint-Pétersbourg maltraite ses personnages et laisse deviner, petit à petit, les raisons qui poussaient l’Etat soviétique à surveiller de près cet esprit libre. Si certains de ses textes demeurent impénétrables, d’autres révèlent facilement leur dimension parabolique. Cette figure de l’avant-garde russe des années 1920-1930 stigmatise la bêtise, l’aliénation des hommes ou l’inertie d’une société comme asphyxiée, sur laquelle plane une indéfinissable menace – menace que l’aspect “marionnette” des collages rend encore plus explicite : les gens disparaissent inexplicablement, sans laisser de traces, et la mort survient toujours d’une manière insensée.

Obligé de faire des livres jeunesse afin de gagner sa vie alors qu’il détestait les enfants (“Exterminer les enfants est cruel. Mais il faut bien faire quelque chose contre eux.”), Daniil Harms aurait sans doute apprécié l’ironie de la chose, puisque Incidents utilise finalement une apparence très enfantine pour transmettre sa parole. La fraîcheur des assemblages de Gérald Auclin s’accorde avec sa poésie saugrenue, tandis que l’esthétique candide, aux couleurs pétantes, souligne le ton sarcastique du Russe. Un album grisant, fruit d’une rencontre colorée entre une technique graphique insolite et une voix singulière.

Mai 2011, 48 pages, 20 euros.

L’Œil de l’idole, de S. J. Perelman – éd. Wombat

Encore méconnu en France, S. J. Perelman commence doucement à bénéficier de la reconnaissance qu’il mérite. Après Tous à l’ouest, paru chez le Dilettante en 2009, les éditions Wombat initient avec L’Œil de l’idole une anthologie des meilleures nouvelles de ce pilier de la revue New Yorker. Vingt textes lapidaires, datant de la période 1930-1948, composent ce premier volume guidé par l’ineffable sens du dérisoire de celui qui fut le scénariste, entre autres, des Marx Brothers pour Monnaie de singe ou le génial Plumes de cheval. Qu’il s’embarque à vanter les mérites de la moustache, commente la mode des filles dénudées dans la publicité (déjà !), ou s’acharne à monter des jouets en kit, Sydney Joseph Perelman affirme son art de la description piquée d’ironie, maniée avec une plume chic et détachée, faussement snob, qui frise toujours le ridicule. Etroits d’esprit, douillets, fats, inadaptés, ses personnages – et, en premier lieu, son alter ego littéraire – servent de catalyseurs pour railler la société américaine, particulièrement son étincelante vitrine : Hollywood. Et lorsqu’il raconte une histoire, ce maître du non-sens ne peut s’empêcher d’y égrener des petites perles d’absurde, discrètement glissées dans les replis du texte, comme autant de chausse-trappes pour le lecteur (“Cette nuit-là, les douze coups de minuit sonnèrent plus tard que d’habitude”).

Son acuité lui sert non seulement à observer ses semblables, mais aussi à ciseler quelques parodies brillantes, comme Les Termites rouges, brûlot anticommuniste manichéen à l’extrême, ou l’hilarant Adieu, mon joli amuse-gueule, qui singe les romans noirs de Raymond Chandler. Revus par Perelman, ses portraits au scalpel virent au loufoque :

“Elle avait le visage fermé et me surveillait du coin de l’œil. Je regardais ses oreilles. J’aimais bien la manière dont elles étaient attachées à sa tête. Elles avaient quelque chose d’abouti. On voyait qu’elles étaient là pour toujours. Quand on est un privé, on aime que les choses soient à leur place.” (Page 138)

Malgré leur précocité, ces premiers textes imposent déjà l’humour renversant d’un écrivain prolifique, ambassadeur de ce ton juif new-yorkais qui marquera autant Harvey Kurtzman, Donald Westlake, que Woody Allen, inconditionnel de Perelman dont il loue, en préface, le “pouvoir comique sans égal”.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jeanne Guyon & Thierry Beauchamp, mai 2011, 190 pages, 16 euros. Préface de Woody Allen.

Les Oncles de Sicile, de Leonardo Sciascia – éd. Denoël

“Tous les ouvriers agricoles et les mineurs de soufre, tous les pauvres qui vivaient d’espoir (…) appelaient oncle les hommes qui apportaient la justice et la vengeance, le héros et le chef de mafia, et l’idée de la justice brille toujours dans l’incantation des pensées de vengeance.” Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Leonardo Sciascia ne s’attaque pas, cette fois, à la mafia sicilienne. En quatre longues nouvelles, presque des petits romans, il balaie l’Histoire moderne de la Sicile. De Quarante-huit, qui retrace l’évolution d’un bourg tenu par un baron et un évêque sournois jusqu’à l’unification italienne en 1860, à La Mort de Staline, un siècle plus tard, Leonardo Sciascia raconte une Sicile frustrée qui semble ne jamais parvenir, quelle que soit l’époque, à s’émanciper de la domination d’une élite tyrannique et réactionnaire.

Tantôt nanti de sa verve tragicomique, tantôt armé d’une ironie plus cinglante, lorsque le désenchantement l’emporte sur l’humour, l’auteur du Jour de la chouette brocarde l’hypocrisie, mal insidieux qui englue l’île dans un schéma archaïque. Hypocrisie des hommes d’Eglise qui “sentent d’où vient le vent et mettent les voiles” et des bigots étroits d’esprits, toujours prompts à soutenir le puissant face au faible. Hypocrisie de la bourgeoisie ou de la vieille noblesse, qui se comportent face à Garibaldi en 1860 comme face aux libérateurs américains en 1943 : avec un excès de zèle fallacieux qui dissimule mal leur soutien à l’ordre et à l’autorité. Hypocrisie des idéologies enfin qui, lors de la Guerre d’Espagne, envoient les soldats italiens combattre leurs frères espagnols, ouvriers opprimés et mineurs exploités, tout comme eux.

Le génie de Sciascia réside dans sa faculté à emboîter les perspectives. La situation locale est mise en regard avec celle de l’Italie tout entière (Quarante-huit), avec l’Espagne en pleine guerre civile (L’Antimoine), avec les Etats-Unis et les exilés siciliens qui y vivent (La Tante d’Amérique), ou même avec la situation politique internationale (La Mort de Staline). Loin de se limiter au territoire insulaire, chacun de ces récits écrits entre 1958 et 1960 trouve immanquablement une résonance forte avec toutes les luttes sociales et politiques du XXe siècle – voire du XXIe. L’élégance de l’écriture et l’épaisseur des personnages parent la colère qui nourrit ce recueil d’une force littéraire peu commune. A l’image de L’Antimoine, plongée dans l’horreur absurde du conflit espagnol à travers les yeux d’un mineur sicilien devenu soldat fasciste, ces quatre nouvelles marquent autant par la richesse de leur réflexion que par leur densité romanesque, vibrante.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, février 2011, 324 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : La Disparition de Majorana.

Marzi, tome 6, de Marzena Sowa et Sylvain Savoia – éd. Dupuis

« Comment vit-on dans un pays récemment libre ? Qu’est-ce qu’on peut faire qu’on ne pouvait pas avant ? Est-ce que la liberté ne serait pas un espace très, très grand où l’on court à la recherche de quelque chose sans savoir précisément ce que c’est ? On s’attend à le découvrir, on s’attend à un défi, un obstacle, à se cogner contre un mur, mais il n’y a plus de mur. (…) On court joyeux, on court émus et on s’essouffle… et on finit par en avoir marre d’être essoufflé. »

Voici déjà le sixième volume des aventures de la petite Marzi (qui devient de plus en plus grande d’ailleurs), et aucun signe d’essoufflement en vue, bien au contraire. Avec ce dernier épisode, la série inspirée de la jeunesse polonaise de Marzena Sowa opère néanmoins un tournant crucial : le Mur est tombé, l’URSS n’est plus, et Lech Walesa devient le président de cette nouvelle Pologne, affranchie du joug russe. Conséquence : le récit de la vie d’une enfant derrière le Rideau de fer s’estompe au profit d’une situation inédite et encore plus passionnante. A travers les yeux bleus de la petite rouquine, on vit de l’intérieur les changements brutaux des années 1990. La Pologne passe en quelques semaines d’un régime soviétique dur à une démocratie de marché, les restrictions et les pénuries laissent place aux étals débordant de produits variés, appétissants, colorés, sucrés. A l’école, on n’est plus obligé d’apprendre le russe, alors Marzi découvre le français. A la télévision, elle tremble devant Twin Peaks ou Massacre à la tronçonneuse. Bref, en pleine adolescence, c’est une vie pleine de promesses qui s’ouvre à elle.

Mais comme le suggère le titre de l’épisode, Tout va mieux…, avec ses points de suspension incertains, la Pologne ne passe pas de l’Enfer au Paradis du jour au lendemain. Evidemment. Le ton doux-amer qui caractérise la série fait des merveilles pour expliquer, tout en nuances, l’ambivalence de cette Pologne toute neuve. Le dessin simple, amusant et coloré de Sylvain Savoia apporte sa pétulance à un propos qui navigue entre allégresse et inquiétude. L’Eglise imprime sa marque sur la vie sociale, alors que la politique, paradoxalement, ne semble plus intéresser le peuple qui peut enfin voter librement. Le capitalisme impose le règne de l’argent, tandis que la drogue et le sida contaminent cette fin de siècle post-communiste, et que les homosexuels deviennent les boucs émissaires de la nouvelle société polonaise. Par le biais d’histoires courtes, graves ou drôles, Sowa et Savoia arrivent à dire beaucoup, et à bâtir, sur deux niveaux, une intrigue d’une grande perspicacité tout en restant facile à lire, même pour les plus jeunes. Indispensable.

Janvier 2011, 48 pages, 11,95 euros.

Berlin Alexanderplatz, de Alfred Döblin – éd. Folio

Chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle, Berlin Alexanderplatz bénéficie enfin de la version française qu’il mérite. Quatre-vingt-dix ans après sa sortie en 1929, on peut désormais, grâce à cette magistrale retraduction d’Olivier Le Lay, palper le style génial et révolutionnaire d’Alfred Döblin, son écriture concassée, animée par une urgence et une folie que l’auteur lui-même semble avoir du mal à canaliser. Les pensées des personnages se mêlent à leurs dialogues ; paroles de chansons, ton argotique et passages littéraires se répondent et se croisent. Les phrases s’enchevêtrent, celle qui arrive paraît commencer avant même que la précédente ne s’achève. Les adjectifs s’entrechoquent, s’entraînent dans un effet boule de neige, résonnent : la nouvelle traduction parvient à rendre compte jusqu’aux jeux sonores de l’écrivain allemand, sur lesquels il s’appuie pour donner corps au fracas de la grande ville moderne, bruyante, viciée. Döblin combine fiction, faits divers, discussions politiques et même les prévisions météo pour dresser un portrait expressionniste du Berlin de 1928, au bord du précipice.

Descente infernale dans les bas-fonds de la cité, Berlin Alexanderplatz se lit comme un portrait morcelé, désaccordé, de la ville sous la ville. Sur fond de crise économique et de bouillonnement politique – la République de Weimar halète, communiste et nazis s’affrontent sauvagement -, on découvre ces pauvres qu’évitent les riches, cette misère que dissimule le progrès. Dans les pas de Franz Biberkopf, qui ne parvient pas, malgré toute sa bonne volonté, à rester honnête, Döblin aborde des thèmes essentiels (le mal, le sexe, l’argent, l’amour et la mort) avec une violence épidermique, mais également avec beaucoup de compassion, de tendresse même, pour les âmes perdues qu’il met en scène. Ici, la vie des moins que rien est racontée comme celle des héros. Entre l’âpreté du roman noir et la grandiloquence d’une tragédie grecque, entre la chronique sociale terre-à-terre et une envolée baroque, Berlin Alexanderplatz fusionne les tons, les styles, les genres, et dévore tout sur son passage. Un roman terrassant, au confluent de Céline, Joyce et Dos Passos.

Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, disponible en poche depuis juillet 2010, 630 pages, 8,90 euros. Postface de Rainer W. Fassbinder.

L’homme qui aimait les chiens, de Leonardo Padura – éd. Métailié

Et si un coup de piolet asséné un soir d’août 1940 résumait le XXe siècle ? Si l’assassinat de Léon Trotski par Ramón Mercader cristallisait tous les espoirs gâchés d’une utopie, le basculement définitif des aspirations révolutionnaires dans un maelström sordide de meurtres de masse et de jeux de pouvoir ? Délaissant exceptionnellement le détective havanais Mario Conde, Leonardo Padura signe un ouvrage dense, qu’il considèrera sans doute comme le plus important de sa carrière, entre espionnage et roman historique, peuplé de personnages réels (André Breton, Frida Kahlo, George Orwell…). Construit comme un récit à trois voix autour de Trotski, de l’assassin en devenir Ramón Mercader et d’un écrivain cubain raté qui décide de raconter cette histoire plusieurs dizaines d’années plus tard, L’homme qui aimait les chiens fouille les entrailles du siècle dernier.

De la guerre d’Espagne à la chute de l’Union soviétique, en passant par la Seconde Guerre mondiale ou la Révolution russe, Padura se sert des trajectoires de ses personnages pour échafauder une riche réflexion sur l’utopie communiste et l’engagement idéologique. Le résultat souffre de quelques longueurs : les 150 premières pages, presque dénuées de dialogues, submergées par la documentation, manquent de vivacité, tandis que la fin du livre, trop explicite, paraît redondante. Le style s’en ressent, moins souple, moins fringant qu’à l’accoutumée, comme si l’écrivain cubain avait du mal à se détacher d’une intrigue qui le touche dans sa chair. Rien de rédhibitoire pourtant : une fois atteint son rythme de croisière, L’homme qui aimait les chiens impressionne par son amplitude, la tension ne cessant de croître jusqu’au paroxysme, lorsque la mort du dissident russe devient imminente.

Violente charge antistalinienne, ce texte raconte le brutal dégrisement de ceux qui voyaient dans le communisme l’incarnation d’un avenir alternatif. Leonardo Padura, issu de cette “génération des naïfs, des romantiques qui avaient tout accepté et tout justifié, les yeux tournés vers l’avenir”, y a cru – ou a voulu y croire – jusqu’au bout. Jusqu’à ce que l’URSS entraîne dans sa chute l’économie cubaine qu’elle maintenait sous perfusion. En quelques semaines, l’électricité devient un luxe, la nourriture se fait rare, l’essence disparaît. L’Histoire officielle s’effrite, et la vérité sur la terreur communiste éclate. L’écriture de ce roman, initiée dès les années 1990, apparaît dès lors pour Leonardo Padura comme un exercice cathartique, résultat d’une longue quête identitaire – Trotski rejoint d’ailleurs les nombreuses figures de l’exil qui hantent depuis toujours l’œuvre du Cubain. Une plongée dans les arcanes de la sinistre machine stalinienne qui, au lieu d’améliorer l’existence de ses adeptes, a fini par faire de la peur une “forme de vie”.

Traduit de l’espagnol (Cuba) par René Solis et Elena Zayas, janvier 2011, 672 pages, 24 euros.

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Hérétiques, de Leonardo Padura.