Four Color Fear, Comics d’horreur des années 50 – éd. Diabolo

Par Clémentine Thiebault

Four Color Fear comics horreur années 1950« Relax, asseyez-vous dans un fauteuil confortable, réservez-vous quelques heures et imaginez être un enfant des années 50 pendant que vous lisez lentement ces histoires pour en savourer chaque frisson ». Du bizarre, de l’horrible, du putride, du saignant. Des savants fous, des momies, des morts-vivants, des corps putréfiés, des revenants, des vampires et du vaudou. Du gluant, des visqueux, du velu. Les abysses et les abîmes. Spectacles d’horreur et contes de terreur.

Des femmes décolletées, dévêtues, cupides, fatales. Blondes sacrifiées ou brunes maléfiques, goules ou sorcières. Des zombies, des loups-garous, des aliens. Blob lubriques et monstres mous. Frankenstein malades et cactus jaloux. Ombres terribles, jeux diaboliques, abominations, cauchemars. Quadrichromie et mauvaise haleine en plus de quarante BD américaines d’avant le Comics Code, inédites en France, réunies là en un volume délicieusement méphistophélique.

« Je veux de la terreur, plus de terreur », réclame le lecteur qui sera servi.

Novembre 2013, 320 pages, 29,90 euros.

Anouk Ricard + Winshluss – éd. Les Requins Marteaux

Planplan culcul Anouk Ricard Requins Marteaux BD culUne jeune chatte un peu chaude reçoit les réparateurs télé à moitié à poil et tente de les entraîner sur les chemins du vice. Malheureusement, ils semblent un peu longs à la détente. Puis c’est au tour du pompier, de l’infirmière, des policiers, des extraterrestres. Bref, avec une nonchalance narquoise, Anouk Ricard ose le pire, sans jamais sombrer dans la vulgarité. Car elle a beau faire dans le porno (assez soft tout de même), son dessin, lui reste le même. Alors même s’ils ont envie de s’enfiler, ses petits personnages animaliers aux couleurs crues et aux contours enfantins restent… mignons. Et toujours aussi drôles.

Si l’on en doutait encore, on sait désormais que le dessin d’Anouk Ricard lui permet de toucher à tout. Après s’être frottée à la violence absurde des faits divers il y a quelques mois, elle signe dans la collection “BD Cul” un Planplan culcul qui, au-delà de son titre génial, arrive à enfoncer toutes les portes ouvertes du film porno sans jamais se départir de sa grâce naïve – il fallait le faire.

Novembre 2013, 144 pages, 12 euros.


In God we Trust Winshluss Requins Marteaux

Autre parution chez Les Requins Marteaux, très attendue, celle de Winshluss, qui revient enfin, cinq ans après le carton de Pinocchio. Dans un ouvrage beau comme une Bible du Club du livre (couverture rigide en simili-cuir bleu nuit avec dorures intégrées), Winshluss nous donne sa version de l’Ancien Testament. Et forcément, il y a beaucoup plus de bière, de vomi et de baston que dans la version officielle…

Au-delà de l’humour iconoclaste et de la provocation punk toujours présente chez lui, Winshluss impressionne une fois encore par son sens du récit éclaté, et la faculté de métamorphose de son dessin. Qu’il lorgne vers la fantasy, vers le cartoon, vers les comics (pour un indispensable duel Dieu VS Superman), ou se cantonne à une esthétique épurée et pastel, son trait ne cesse de changer d’apparence pour mieux coller avec le récit. Ce qui donne à cette Histoire du christianisme des airs d’Histoire de la bande dessinée, tant Winshluss revisite tous les styles sans jamais perdre la spontanéité et l’excitation adolescente qui l’animent.

Novembre 2013, 100 pages, 25 euros.

Cowboy Henk, de Kamagurka et Herr Seele – éd. Frémok

Cowboy Henk Kamagurka Herr Seele frmk FremokTenter de décrire l’humour de Cowboy Henk, c’est s’aventurer dans des territoires insoupçonnés. L’origine flamande des auteurs permet de les cataloguer sous l’étiquette “humour belge”, à la croisée du surréalisme et de Dada, dans une galaxie où un type taillé comme Superman (et qui porte aussi bien le slip que lui) peut couper des têtes en lançant une moustache boomerang. D’ailleurs, l’inquiétante étrangeté qui affleure derrière les toiles de Magritte est bien là, et perce régulièrement : trop bizarre pour être simplement amusant, Cowboy Henk ne peut pas être réduit à sa seule dimension comique.

Cowboy Henk Kamagurka Herr Seele frmk FremokAvec sa tronche de super-héros déchu, Henk le grand blond nous déroute continuellement. Il se réinvente sans cesse (il est tour à tour peintre, journaliste, coiffeur…), réagissant tantôt comme un obsédé sexuel, tantôt avec une fantaisie délicieuse. Insaisissable, il s’avère souvent “bête et méchant”, mais en même temps émouvant comme un enfant qui ne comprendrait pas vraiment le ressort du monde dans lequel il vit. Kamagurka (au scénario) et Herr Seele (au dessin) poussent toujours le bouchon un peu plus loin, outrepassant les limites de l’entendement. Dans leur sillage, on se laisse emporter par les circonvolutions d’un humour qui change constamment de visage, et impose au fil des pages sa folie, cruelle, grotesque, tendre, outrancière, absurde et violente.

Cowboy Henk Kamagurka Herr Seele frmk FremokL’agonie de l’oncle Charles qui tourne à la farce, un homme à tête de paysage, une femme qui tombe enceinte par téléphone, la mode du cancer qui supplante celle du tatouage : chez Kamagurka et Herr Seele, l’expérimentation devient le terreau d’une contrée infinie, sans frontière ni logique, qui semble s’esquisser au fur et à mesure qu’on y progresse. Cowboy Henk nous sert de guide, dans une expédition tant sémantique que visuelle. L’esthétique de Herr Seele, influencée par la peinture (pour le travail de composition) autant que par les vieux comics, mélange les styles avec brio. Magnifiquement recolorisé, soigneusement retraduit, Henk bénéficie enfin de l’éditeur qu’il méritait, et peut donc continuer à se poser cette insoluble question : “Pourquoi les gens sont-ils d’une logique tellement implacable ?”

Traduit du néerlandais par Daniel Cunin, avril 2013, 126 pages, 26 euros.

RENCONTRE AVEC SOURDRILLE / Entre Bataille et Batman

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxAvec son dessin racé, Les Idoles malades est un album subtil et ingénieux, construit comme un mille-feuille. Au premier abord, on s’amuse de voir l’auteur détourner Batman, pasticher Walt Disney ou Winsor McCay, transformer l’univers des fables en une sarabande sadomasochiste débridée. Mais plus on pénètre dans le livre, plus le propos prend de l’ampleur, dévoilant d’autres couches, d’autres lectures, d’autres angles d’attaque. Alors que son habile utilisation de l’autofiction permet d’approcher des pulsions qui nous dirigent, son exploration du monde du rêve fait écho au surréalisme de Georges Bataille, et son humour réjouissant cache un pessimisme latent. Auteur caméléon, provocant, enjôleur et dérangeant, admiré par Robert Crumb himself, le discret Sourdrille signe l’un des ouvrages les plus remarquables de l’année.

Vous vous appuyez sur le pastiche pour raconter vos histoires, multipliant les clins d’œil et les références. Pourquoi utilisez-vous ce cadre plutôt que d’en créer un nouveau ?

On pourrait comparer ça à l’envie de revêtir des costumes. Rien que par plaisir, j’aime emprunter l’univers des autres et me mettre à la place du dessinateur, par goût de l’imitation. Partant de là, je me réapproprie les choses. Le pastiche est souvent mon point de départ de manière assez ludique et gratuite : je travaille minutieusement, l’exécution de mon dessin est assez laborieuse, alors j’ai aussi besoin de m’amuser. J’aime tourner les choses en dérision, corrompre les idoles, les dézinguer et y coller mes propres thèmes. Il ne faut pas oublier que derrière chaque détournement, il y a un hommage : je reprends ce que j’aime. Je me vois comme un enfant qui enfile un déguisement de Zorro.

Comment choisissez-vous les univers que vous allez détourner ?

David Sourdrille les idoles malades requins marteauxC’est vraiment spontané, ça dépend de ce que je lis, du film que je regarde et de l’envie graphique qui va en découler… Lire un livre peut me donner envie de dessiner une forêt, et je pars là-dessus, presque en improvisant, sans trop savoir où ça va me mener. Après, j’ai des images récurrentes (comme la forêt justement, ou la mer) qui reviennent dans mes planches comme des leitmotiv, ainsi que des thèmes qui hantent tous mes récits : la sexualité, la prédation, la domination, la soumission, les rapports de force…

Cet art du pastiche est quelque chose de très ancien dans la bande dessinée. Dès les années 1920, les dirty comics ou les Tijuana Bibles détournaient les classiques ou s’amusaient à dégrader les célébrités par la provocation et par le sexe. Vous vous inscrivez dans cette tradition ?

J’ai des goûts qui remontent à loin, oui. Je ne me reconnais pas du tout dans ces références à la culture contemporaine, éphémère, cette culture pop ou post-moderne dont l’art est très friand depuis les années 1990. Je veux aller plus loin et m’attaquer à une culture qui est ancienne, intégrée même si elle n’est pas consciente, car elle date d’il y a presque un siècle (Walt Disney, Winsor McCay, etc.). Ca me permet en plus de m’inscrire dans une sorte de culture collective : reprendre un univers connu installe une connivence avec le lecteur. J’ai vraiment envie que la personne qui lit mon histoire soit brossée dans le sens du poil, qu’elle puisse pénétrer dans mon univers grâce à son apparence familière… Et soudain, je pars à rebours de ce que le lecteur attendait, en abordant des thèmes un peu moins “populaires”, pourrait-on dire… C’est une façon de le malmener un peu. Lire la suite

Comix Remix, intégrale, de Hervé Bourhis – éd. Dupuis

Comix Remix integrale Herve Bourhis DupuisLes super-héros ont vendu leur image à la pub. Désormais, ils passent plus de temps devant les caméras à tourner des spots pour des shampoings qu’à combattre le mal. A force d’être invincibles et de se sentir supérieurs à tout le monde, ces justiciers dégénérés n’en ont plus grand-chose à carrer de la défense de la veuve et de l’orphelin : ce qui compte, c’est le pognon et le pouvoir. Dans la tentaculaire Towerville, les élections approchent, et la Corporation des super-héros est bien décidée à asseoir encore un peu plus sa domination. Il faut éradiquer définitivement les clandestins, faction boiteuse de monstres qui résiste encore à l’autoritarisme de la Corporation.

Initialement parus entre 2005 et 2007, les trois volumes de Comix Remix réunis ici n’avaient pas reçu à l’époque la résonance qu’ils méritaient. Si elle débute comme une parodie de comics, avec ses personnages encostumés, ses clins d’œil amusants et son détournement malin des codes du genre, la trilogie prend rapidement une tout autre ampleur. Même si le second degré reste présent jusqu’au bout, notamment grâce aux dialogues pleins d’humour, l’intrigue s’assombrit progressivement, devient plus politique, plus équivoque, comme contaminée par le cynisme des super-héros violents, racistes et despotiques.

Reprenant à sa sauce les clivages des X-Men ou la noirceur de Dark Knight de Frank Miller, Hervé Bourhis les accommode avec beaucoup d’aisance à son univers fourmillant de personnages de toutes les formes, de toutes les couleurs, du super-héros bodybuildé au bonhomme en chewing-gum rose, de la femme cyborg à l’extraterrestre tout vert. Le mordant du dessin et le tempo, irrésistible pendant 250 pages, font le reste. A mi-chemin entre l’atmosphère crépusculaire des Watchmen d’Alan Moore et la fantaisie de la série Donjon de Sfar et Trondheim, l’ambitieux Comix Remix se dévore avec bonheur.

Comix Remix integrale Herve Bourhis DupuisIntégrale des 3 volumes. Septembre 2012, 248 pages, 29,90 euros.

Sérum de vérité, volume 1, de Jon Adams – éd. Cambourakis

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis couvertureOù sont passés les éclatantes capes rouges, les collants bleu électrique, les blasons dorés comme le soleil ? Chez Jon Adams, les super-héros gèrent apparemment très mal le lavage en machine : leurs costumes sont usés, ternes, délavés. D’ailleurs ici, tout est maussade. Des murs de béton grisâtres bouchent le décor, et les personnages au teint cireux semblent incapables de se tenir droit. Dans ces strips de trois cases au dessin morose et à l’humour très noir, Jon Adams imagine des conversations entre des justiciers à la noix et des méchants plus pathétiques les uns que les autres. Ici, les redresseurs de tort tabassent les conductrices mal garées, volent les cadeaux des enfants parce que “parfois, les super-héros sont à court de cash”, ou se plaignent d’avoir dû passer la journée à dégager des clochards du centre-ville pour résoudre “la gêne visuelle qu’il représentent”.

Non contents d’être bêtes et de se noyer dans une misère sexuelle et affective sordide, ils sont vicieux, lâches, menteurs, s’en prennent aux faibles et méprisent les citoyens auxquels ils sont censés venir en aide. “Pourquoi tu n’as pas entendu mon appel au secours ?, demande cette petite fille qui vient de voir son père mourir. Tu as des oreilles bioniques”… “Pas quand j’écoute mon iPod”, lui rétorque le type en costume. En situant toute l’action hors champ, puisque nous n’assistons qu’aux discussions entre deux ou trois personnages, Jon Adams fait le portrait cynique d’une société désabusée, rongée par la frustration, la solitude et un malaise palpable. Seul notre rire, jaune, apporte un peu de couleur à cet univers décidément bien sombre.

Serum de verite volume 1 conversations Jon Adams Cambourakis extrait stripTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, mars 2012, 48 pages, 13 euros.

Ovnis à Lahti, de Marko Turunen – éd. Frémok

ovnis a lahti marko turunen fremok couvertureOvnis à Lahti est une sorte de magazine d’illuminés de science-fiction, recensant les apparitions extraterrestres sur le territoire finlandais, avec même, à la fin, un petit questionnaire à remplir pour témoigner de vos potentielles rencontres avec des peuplades intergalactiques. Les bandes dessinées noir et blanc qu’il regroupe semblent du même acabit. Super-héros en costume, cow-boys à la gâchette facile, peluches poilues et trucs bizarres aux formes farfelues : l’univers de Marko Turunen baigne dans une imagerie enfantine marquée par la culture populaire (Hansel et Gretel, les comics, les westerns…). Pourtant, cette insouciance n’est qu’une façade, et le choc entre l’extraordinaire et l’ordinaire est rude. En transposant ces petits personnages ludiques dans des situations très terre-à-terre, le Finlandais génère un décalage troublant qui provoque d’abord le rire : le super-héros se retrouve submergé de spams pour agrandir son pénis, le cow-boy roule en Audi et se passionne pour sa collection de figurines Pokémon, une sorte de momie malchanceuse envoie un mail de récrimination au transporteur UPS qui ne lui a pas livré un colis, etc.

Mais grâce à cette confrontation paradoxale, en même temps familière et déroutante, Marko Turunen arrive surtout à susciter des émotions qu’une approche plus “réaliste” aurait sans doute rendues plus forcées. Le petit super-héros à la tronche d’extraterrestre nommé Intrus, c’est lui. R-raparegar, la super-héroïne malade, c’est sa femme, rongée par une tumeur au cerveau. Dissimulé derrière les déguisements, les poils et les masques loufoques, Turunen conçoit une autofiction camouflée, et ose aller au plus profond de ses sentiments. Enchevêtrant enfance et âge adulte, fantasme, rêve et réalité, son univers mue d’histoire en histoire, dégageant toujours une grande fragilité. Déformées par cette imagerie légère, perturbées par l’humour détaché et la narration clinique, la violence et la mort percent avec beaucoup de pudeur, malgré la douleur contenue dans l’aggravation des symptômes de sa femme, qui, peu à peu, perd pied. Jusqu’au dénouement, brutal, mais retranscrit avec une retenue telle, qu’au lieu d’être déchirant, il en devient d’une beauté poignante.

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Traduit du finnois par Kirsi Kinnunen en collaboration avec le Professeur A, janvier 2012, 254 pages, 26 euros.

 

SUR LA BANDE DESSINEE FINLANDAISE > Lire l’interview de Ville Ranta.

POURSUIVRE AVEC > Le blog OVNIS-club, de Marko Turunen et du Frémok.

Engelmann, de Mahler – éd. L’Association

engelmann nicolas mahler l association bd couvertureEngelmann est un super-héros. Manque de bol, il n’a pas de muscles, pas de vitesse sonique, pas d’armes laser ni de vision nocturne. Son costume rose et ses ailes turquoise lui donne un air de bonbon volant, et ses trois super-pouvoirs, “l’émotivité, l’ambivalence et savoir-écouter-les-autres”, paraissent tout de même bien nazes par rapport à ceux de ses collègues. Alors qu’il rêvait de combats épiques, de suspense et d’interdiction aux moins de 16 ans, le Bureau des Scénarios, qui tire les rênes de son existence, en a décidé autrement. Pour de basses raisons commerciales, il a positionné le pauvre Engelmann sur le marché des écoles maternelles voire – pire ! – des filles, puisqu’il doit laisser s’exprimer son “côté féminin”.

Comme à son habitude, Mahler travaille chaque gag comme s’il devait être encore plus drôle que le précédent. Avec des effets simples, il fait de la moindre page une vraie trouvaille, pétrie de détails hilarants. Son humour lapidaire joue autant sur les dialogues que sur les silences et les attitudes, profitant à merveille du dessin schématique au possible de l’auteur. Entre un premier degré irrésistible et un second degré plein de malice, Mahler s’amuse à malaxer tous les clichés du comics. Il singe les étapes marquantes de la vie d’un super-héros, pastiche les archétypes du genre, allant jusqu’à mimer la mentalité d’un marketing tout-puissant aux décisions incohérentes. Bringuebalé par les changements d’orientation de sa série, frustré, perdu, Engelmann finit par vaciller. “Il faut savoir tenir le coup quand on se fait sans cesse réécrire le caractère”, s’épanche-t-il. Au point que le récit devient presque émouvant, lorsque Mahler raconte l’inévitable (et ridicule) descente aux enfers de son héros ailé. Bref, cette année, le meilleur comics ne paraîtra ni chez Marvel ni chez DC, mais bien à L’Association.

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Traduit de l’allemand par Eugénie Pascal, mai 2011, 90 pages, 18 euros.

RENCONTRE AVEC MARC BELL / Collages et bricolage

Shrimpy et Paul. Le petit en forme de suppositoire jaune et la grande saucisse aux tétons amovibles. C’est grâce à ce duo que l’on a découvert, l’an dernier, l’univers biscornu et loufoque de Marc Bell. A travers des histoires nourries au non-sens, Bell dévoilait un monde insaisissable, à la fois expérimental et puissamment débile, traversé par une fantaisie débordante. Inspiré des vieux dessins animés et de la bande dessinée underground américaine, le Canadien bâtit un univers bavard et foisonnant, à la fois empreint de nostalgie et violemment contemporain, nourri de références hétéroclites piochées dans l’art, la musique ou même la religion. En parallèle, il mène également une carrière de plasticien, exposant ses collages et ses constructions en carton au Canada et aux Etats-Unis – l’ouvrage Hot Potatoe (2009), non traduit en français, en donne un bon aperçu. Rencontre avec un artiste libre, à l’intersection de l’art et de la bande dessinée.

Comment sont nés les personnages de Shrimpy et Paul ?

A l’époque, je vivais à Montréal. On m’a demandé de participer à une revue francophone à laquelle participaient de nombreux auteurs canadiens prestigieux comme Henriette Valium. J’ai dessiné une histoire avec Shrimpy et Paul sans penser une seconde qu’ils deviendraient des personnages récurrents. C’est la première qui apparaît dans le recueil français – on la reconnaît facilement, c’est la plus bordélique. J’avais dans l’idée de reprendre les duos comiques classiques, avec d’un côté Shrimpy, le personnage sérieux, et de l’autre, celui qui est toujours inquiet : Paul. Je me suis attaché à eux, au point de les mettre en scène dans des histoires de plus en plus longues. Quand en 2003 on m’a proposé de réunir leurs aventures dans un livre, j’ai retouché beaucoup d’histoires, redessiné des cases que je trouvais imparfaites, ajouté des péripéties, coupé des passages moins bons… C’est souvent comme ça que je travaille le mieux : quand j’ai de la matière à remodeler.

Comme vous le disiez, Shrimpy et Paul font écho aux duos comiques classiques, surtout à ceux des vieux dessins animés de Walt Disney et de Max Fleisher, non ?

Particulièrement à Max Fleisher et sa Betty Boop. Quand on lit du Robert Crumb, on voit que les cartoons des studios Fleisher l’ont beaucoup influencé également. J’ai même repris les gants, les fameux gants à quatre doigts de Shrimpy, que portaient beaucoup de personnages à l’époque, dont Mickey Mouse. C’est une habitude très bizarre, mais en même temps, c’est une référence que tout le monde perçoit, même sans en avoir conscience. Je m’appuie beaucoup sur ces clichés : mes histoires ont une structure étrange, bancale même, or y glisser plein de références permet aux lecteurs de trouver un fil conducteur. Lire la suite

Panorama du feu, de Jochen Gerner – éd. L’Association

La première chose qui frappe, c’est ce bandeau outrancier, premier degré au point d’en devenir absurde. Un “GUERRE” en rouge et jaune, jeté à la face du lecteur qui n’a même pas encore ouvert cet élégant boîtier gris. Sans pudeur, sans retenue, sans intelligence, comme une promesse de violence, de sang, d’explosion, de Bang ! Boum ! Takatakak ! Pan ! à satisfaire d’urgence. Après son Contre la bande dessinée qui réfléchissait sur l’image du 9e art, Jochen Gerner continue ses inventaires. Panorama du feu joue avec les illustrés des années 1950, 1960 ou 1970, “BD de gare” au rabais produites à la chaîne, bourrées d’aventure et de bagarres – mais où l’on pouvait, aussi, croiser des pointures comme Hugo Pratt.

En 2009, à la galerie Anne Barrault, Gerner avait mis en scène 50 couvertures de ces illustrés recouvertes d’une encre noire qui, du coup, laissait seulement apparaître quelques éléments visuels symboliques : un titre clinquant, des formes géométriques ou des explosions, beaucoup d’explosions. Adaptées par L’Association dans ce splendide objet-livre, les 50 couvertures sont devenues 50 petits fascicules de 8 pages (plus un 51e en forme de mode d’emploi), nourris d’extraits de ces bandes dessinées populaires.

Panomara du feu Jochen Gerner extraitPar un jeu de collage tantôt amusant, tantôt grotesque, Gerner remonte ces vieux récits en 4 ou 6 vignettes seulement et crée des histoires lapidaires, absconses, mettant l’accent sur l’une ou l’autre des caractéristiques de ces productions bas de gamme : comportement contradictoire d’un personnage, tics d’un dessinateur, redondance de l’intrigue, incohérence du scénario… En cinquante mini-albums, ce membre de l’OuBaPo (déclinaison de l’Oulipo pour la bande dessinée) lance une réflexion à la fois ironique et, semble-t-il, un brin nostalgique sur les codes visuels de la bande dessinée, les exagérations décomplexées de la production de ces années-là et, surtout, la violence. Cette violence explicite qui traverse tous ces récits belliqueux, obsédés par l’héroïsme viril ou la mort glorieuse.

La juxtaposition de planches guerrières avec les vieilles publicités (pour des gadgets inutiles ou des méthodes de musculation) décuple encore le fantasme martial, tandis que les articles pédagogiques d’époque exaltant le progrès ou la fin utopique de la famine jurent par leur positivisme désuet, presque niais. Par le biais de ses réinterprétations, Jochen Gerner parvient non seulement à capturer l’essence d’un pan disparu de la bande dessinée, à réfléchir sur ses formes, mais aussi à raconter l’obsession belliciste d’une jeunesse hantée par la Seconde Guerre mondiale, encore dans toutes les mémoires, tandis que l’étouffante guerre froide menace de dégénérer. Un ouvrage hors normes, à la frontière de l’œuvre d’art, de la bande dessinée, de la critique et du témoignage sociologique.

Octobre 2010, coffret de 51 fascicules agrafés de 8 pages chacun, 49 euros.