Baby Leg, de Brian Evenson – éd. Le Cherche-Midi/Lot 49

Baby Leg Brian Evenson Le Cherche Midi Lot 49 couvertureViolent, morbide, grotesque, peuplé de freaks échappés d’un film de Tod Browning, l’univers de Brian Evenson a de quoi désarçonner le lecteur habitué aux intrigues ficelées et aux dénouements où tout s’explique. Autant le dire tout de suite : Baby Leg pousse encore plus loin cette logique, déroulant un récit minimaliste, qui pourrait, pour schématiser, ressembler à la colonne vertébrale de La Confrérie des mutilés (2008), polar dérangé, critique de l’obscurantisme religieux dans lequel Kline le détective manchot essayait d’échapper à une secte d’amputés volontaires. Epurée à l’excès, l’intrigue ne contient plus ici que la fuite désespérée de Kraus (toujours ce K kafkaïen, décidément), poursuivi par un docteur sadique, et aidé par une mystérieuse femme armée d’une hache, et dont une des deux jambes a été remplacée par une jambe de bébé. Ah, et précisons aussi : Kraus a une main coupée au niveau du poignet… Comme un hamster dans sa roue, le fugitif semble condamné à revivre inlassablement les mêmes événements : l’enfermement, l’évasion, la survie, avant que les méchants ne le rattrapent de nouveau. Tout est à refaire.

Qui poursuit Kraus ? Pourquoi a-t-il eu la main sectionnée ? Qui est la fille à la jambe de bébé ? Les habitués d’Evenson trouveront sans doute des allusions religieuses, quelques symboles glissés ici et là, coutumières chez cet ancien mormon exclu de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. A part ça, pas grand-chose. Les frontières entre rêve et réalité sont tombées, Kraus ne sait plus s’il vit ou fantasme ses mésaventures, passé et présent se confondent, les morts se relèvent, l’espace et le temps se distordent, les mêmes lieux et les mêmes personnages reviennent, immuablement, mais différemment, endossant d’autres significations. Et au milieu, s’agitent ces corps mutilés, déformés, qui partent en morceaux, souffrent, sont hantés par des membres fantômes…

Comme dans un jeu vidéo halluciné, Brian Evenson nous enferme dans son monde en forme d’asile psychiatrique, sans que l’on ne soit jamais sûr de savoir s’il est sérieux ou s’il se fout de nous, son texte prenant tantôt des allures de farce malsaine, tantôt des airs de fable paranoïaque. Alors tant pis si le sens de tout cela reste impénétrable : la littérature biscornue et dérangeante d’Evenson vaut pour les sensations presque physiques qu’elle provoque, et cette graine de bizarre qu’elle laisse traîner dans notre esprit, et qui persiste longtemps après avoir refermé le livre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, janvier 2012, 100 pages, 12,80 euros.

La Vie avec Mister Dangerous, de Paul Hornschemeier – éd. Actes Sud BD

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD couvertureA l’aube de ses 26 ans, Amy tourne en rond. Son travail l’ennuie, les discussions avec sa mère tournent à vide, les petits copains s’enchaînent sans n’aboutir à rien. Ne lui reste que son meilleur ami Michael qui, manque de bol, a déménagé de l’autre côté du continent. Devenue défaitiste au point de saborder elle-même la moindre éclaircie qui égayerait son quotidien, elle grossit, regrette de grossir, et se console avec son seul plaisir : le dessin animé Mister Dangerous. S’il en était resté là, Paul Hornschemeier aurait pu écrire une énième variation sur le thème de la jeune fille un peu ronde, frustrée, timide, qui baisse les bras, vit avec son chat et ne fait que subir sa morne existence. Mais heureusement, Paul Hornschemeier est loin d’être n’importe qui.

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD extrait dessin

Qu’il opte pour un ton humoristique, cisèle des histoires courtes ou, comme cette fois, se lance dans un long récit mélancolique, l’Américain parvient toujours à créer entre ses albums et le lecteur un lien intime. La Vie avec Mister Dangerous démontre une fois encore avec quelle subtilité il sait apprivoiser l’infinie variation des sentiments. Jamais un mot de trop, jamais un dessin redondant avec le texte qui l’accompagne : rien n’est laissé au hasard. Gorgées de silences significatifs, les images parlent ici autant que les textes, cernant avec une finesse presque subliminale le désespoir d’Amy, sa solitude, la routine lancinante qui la noie. Cette monotonie qui, d’abord imperceptiblement puis brutalement, se craquelle, et déraille.

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD extrait dessin

Derrière l’apparente simplicité de son trait clinique, Hornschemeier confectionne une vie en trois dimensions. En mettant en perspective les actes, les pensées, les fantasmes de son personnage, et même les intrigues farfelues des épisodes de Mister Dangerous, il multiplie les niveaux de lectures pour modeler à un portrait gigogne de l’accomplissement d’Amy, d’une densité psychologique remarquable. Une nouvelle réussite de l’auteur du Retour de l’éléphant, qui fait admirer, album après album, son incomparable agilité narrative.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro, 160 pages, 21,50 euros.

L’Empire d’un homme, de Ramón Sender – éd. Attila

Alors que les précédentes rééditions de Ramón Sender chez Attila, l’allégorique Le Roi et la reine et le magnifique Requiem pour un paysan espagnol, sondaient la douloureuse Guerre d’Espagne qui enleva à l’auteur sa femme et son frère, L’Empire d’un homme se concentre sur l’avant-1936. Ce texte écrit en 1939 s’appuie sur un fait divers curieux, survenu sous la dictature de Primo de Rivera (1923-1930) : un beau matin arrive dans son village natal Sabino, un pauvre hère disparu depuis quinze ans et que tout le monde croyait mort. L’enquête avait même conclu à son assassinat, punissant pour ce crime fantôme deux paysans qui, depuis lors, moisissaient en prison. Journaliste au moment des faits, Sender avait couvert les événements pour le journal El Sol avec un zèle tel qu’il s’impliqua personnellement dans la réhabilitation des condamnés. Dans son roman, ce retour d’entre les morts lui permet de mettre à mal la quiétude de façade d’un petit village aragonais. L’écrivain espagnol cisèle un texte à la lisière du fantastique, de l’enquête journalistique, du pamphlet politique et de la parabole, se servant de ce foisonnement de tonalités pour composer le portrait psychologique du village et donc, par extension, de l’Espagne des années 1920, avec une finesse et une acuité extraordinaires.

Débutant sur une rencontre féerique avec la sorcière locale, et narrant ensuite une chasse au monstre qui s’achève avec la capture de Sabino, L’Empire d’un homme instaure tout de suite cette atmosphère irréelle qu’affectionne Sender, faisant de la magie, du hasard ou d’un certain animisme la toile de fond d’une intrigue pourtant extrêmement réaliste. La prolifération des rumeurs, des fantasmes, des superstitions pose encore un voile trouble sur cette affaire. Car même lorsque survient le récit du procès des deux paysans injustement accusés de ce crime imaginaire, que Sender décrit les sévices corporels et la torture morale dont sont victimes les deux innocents, il conserve toujours cette aura poétique, incarnée par ces animaux étranges, vautours à clochettes, cochons possédés ou ours menaçants, qui se promènent parmi ces pages. Ce qui n’empêche pas l’Espagnol d’attaquer frontalement les institutions dont l’incompétence n’a d’égal que la cruauté, à l’image du sergent de la garde civile « d’une stupidité parfaitement sereine ». Quant à l’enquête, elle repose sur des preuves ridicules, ou sur l’orientation à gauche des suspects qui, « démoralisés par les théories libérales, avaient donné la mort à Sabino pour le détrousser ».

Rageur sans jamais perdre sa subtilité, Ramón Sender se moque des potentats locaux qui, sciemment, abusent de la confiance des paysans pour imposer leur poigne, et exploitent ce fait divers tragique à des fins politiques. En montrant comment la fragile harmonie du village, perturbée par le retour de Sabino et l’injustice des condamnations, se disloque, il pointe du doigt la tension sociale sous-jacente qui aboutit, quelques années plus tard, au déchirement de la nation. Les articles qu’il écrivit sur cette affaire emblématique, reproduits en fin d’ouvrage, illustrent à quel point Sender y voyait la parabole d’un peuple tout entier : « Les sentences de la “justice historique” ne font jamais couler d’autre sang que le sang populaire. Le peuple aussi, à l’image de León Sanchez et de Gregorio Valero, a purgé des assassinats qu’il n’a jamais commis. Autrement dit il a payé d’avance sa capacité et son droit à l’homicide. Souhaitons que tout soit possible sans qu’il faille exercer ce droit. » Un roman gracieux, peu à peu contaminé par la noirceur d’une Espagne au bord du gouffre.

Réédition. Illustrations d’Anne Careil, postface de Claro. Traduit de l’espagnol par Claude Bleton, février 2010, 250 pages, 18 Euros.