Alma, de Claire Braud – éd. L’Association

Alma Claire Braud L'AssociationClaire Braud est une conteuse hors pair. Elle a cette manière, un peu comme certains écrivains latino-américains, de partir dans des récits biscornus, hors des sentiers battus, instaurant dès les premières images une atmosphère dépaysante et profondément chaleureuse. Cette fois, dans une journée où tout va basculer, nous suivons Alma la tornade blonde et sa petite communauté qui vivent dans une sorte de paradis perdu, entre la mer et la forêt, à l’écart du monde moderne. Seulement, quand l’armée se pointe pour réquisitionner tous leurs précieux buffles, elle apporte soudain dans cet Eden oublié sa brutalité et ses blindés, augurant de sombres lendemains.

Si l’on retrouve des éléments de Mambo (la symbolique des costumes, les histoires d’amour inabouties…), Claire Braud donne toutefois à Alma une couleur singulière. Entre la colère d’Alma, la bêtise des soldats, le retour au pays de l’enfant prodigue, une histoire d’amour déchirante sur le point de se résoudre, un touriste hargneux et une fête d’anniversaire à préparer, l’album ne nous laisse pas une seconde de répit. Mais au-delà du tempo imprimé au récit, c’est surtout les plages de respiration qui y sont glissées – lorsque l’on revient sur le passé d’un personnage notamment – qui rendent la lecture si intense.

Soutenue par un découpage volatil, la grâce du dessin dégage une impression de spontanéité et d’immédiateté qui rend ces pages exaltantes. Humour, drame, violence, légèreté : l’équilibre subtil des couleurs nous happe dans son histoire exubérante, qui parle d’amour et d’écologie, du retour du roi des Indiens et de quête de soi, de problèmes de sudation et d’un vieux chat cabossé. Avec partout, cette sensualité débordante, qui rend le travail de Claire Braud si enchanteur.

Mai 2014, 136 pages, 24 euros.

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☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le premier album de Claire Braud : Mambo.

Mambo, de Claire Braud – éd. L’Association

Sans s’avancer sur l’avenir de Claire Braud, Mambo, son premier album, fait en tout cas assurément partie des bandes dessinées que l’on retiendra cette année. Son univers décalé, pétri de charme et d’excentricité, s’impose dès les premières pages. Une journée dans le sillage de Petula Peet et de son cœur d’artichaut, c’est une journée dans un monde peuplé d’huluberlus : le tigre est un animal domestique comme les autres, un cavalier chevauche sa monture tout nu au bord de la route, les secrétaires portent des déguisements de léopard, les hommes ont des prénoms de femmes, et on se dit je t’aime en s’offrant des comédies musicales. Et encore, ça, ce ne sont que les grandes lignes. C’est simple : dans ces pages, on a l’impression que tout le monde court tout le temps.

Quant à l’intrigue, elle part dans tous les sens, sans pour autant faire dans le n’importe quoi. Rapidement, Claire Braud arrive en effet à instaurer une (sorte de) logique dans l’absurde, qui donne à l’ensemble une cohérence et une densité bien plus grandes qu’un simple enchaînement de rebondissements abscons. Derrière son exubérance, Mambo révèle une adroite symbolique des relations humaines, et particulièrement les difficultés inhérentes à la relation amoureuse – timidité, malaise, peur de l’inconnu. Accoutrés comme dans un cirque, cachés derrières leurs costumes, perruques, lunettes, faux sourcils ou couches de maquillage, les personnages peinent à se mettre à nu, au propre comme au figuré, pour, enfin, oser aller vers l’autre. Le dessin gracile de la jeune auteur, flottant sur la page, apporte au récit sa légèreté, et dégage une fragilité presque palpable. Et même si la comparaison peut sembler présomptueuse, le travail de Claire Braud n’est pas sans évoquer celui de Blutch, sur Sunnymoon ou Vitesse moderne par exemple. Loufoque et poétique, son monde hors du temps, un peu années 1950, un brin années 1970, d’autres fois ouvertement contemporain, exhale une énergie peu commune.

Janvier 2011, 60 pages, 15 euros.