Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. Attila

Orgasme a Moscou Hilsenrath 237x300 Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. AttilaAprès le succès du Nazi et le barbier, le cinéaste Otto Preminger commande un scénario à Edgar Hilsenrath – drôle d’idée. En une semaine, l’auteur de Nuit signe cet Orgasme à Moscou délirant qui, à défaut de voir le jour sur grand écran, devient un roman extravagant. Avec un sens aigu de la provocation, Hilsenrath fait fi (une fois de plus) de toutes les limites de la bienséance et du bon goût. Mêlant espionnage, polar et sexe (déviant) dans un décor de Guerre froide en carton-pâte, Orgasme à Moscou tient toutes les promesses de son titre débridé. Lorsque la fille du richissime parrain de la mafia new-yorkaise revient de Russie en cloque, engrossée par un dissident juif russe orgasmique, le papa mafieux décide de faire sortir son futur gendre d’URSS pour que le mariage puisse avoir lieu avant l’accouchement. Il recrute alors S.K. Lopp, le plus habile des passeurs qui, problème, s’avère aussi être un “dépeceur sexuel inverti”.

Orgasme Moscou Hilsenrath Wagenbreth 1 192x300 Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. AttilaEt c’est parti pour 300 pages d’aventures rocambolesques, à coups de pérégrinations de l’autre côté du mur, d’excursions dans New York, d’histoires de castration, de partouzes littéraires, de cinéma de propagande communiste, de suspense pour savoir qui c’est qu’a la plus longue et de détournements d’avion par des terroristes palestiniens. S’il n’atteint pas la perfection littéraire des précédents ouvrages traduits chez Attila, ce récit de 1979 fait preuve d’une liberté de ton insolente et d’une utilisation subversive du rire, dans les dialogues comme dans les situations, qui atteint des sommets. Hilsenrath nous embarque dans une parodie insensée à l’atmosphère sulfureuse. Mais ce n’est là que la façade, le moyen qu’a trouvé l’Allemand pour tailler en pièces son époque.

Orgasme Moscou Hilsenrath Wagenbreth 2 199x300 Orgasme à Moscou, de Edgar Hilsenrath – éd. AttilaSous sa plume satirique, la Guerre froide devient un barnum hypocrite entre des puissants qui s’ennuient, et l’humanité un ramassis de pervers dépravés. Au passage, Edgar Hilsenrath en profite pour livrer des portraits frappants de New York dans les années 1970 : “Ne restaient sous la pluie que les vieilles voitures garées, et les chiens et les chats qui avaient fait fuir les rats et erraient le long des caniveaux, reniflant les tas d’ordures, les bouts de journaux, les bouteilles de bière jetées là tout au long de la journée par les zonards avachis sur les marches.” Comme un prélude grotesque à son épidermique Fuck America, qui paraîtra quelques mois plus tard.

Traduit de l’allemand par Jörg Stickan et Sacha Zilberfarb, avril 2013, 320 pages, 23 euros. Illustrations et couverture de Henning Wagenbreth.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Nuit, le précédent ouvrage de Hilsenrath traduit chez Attila.

ET AUSSI > Notre article sur la bande dessinée de Henning Wagenbreth, qui signe les illustrations d’Orgasme à Moscou.

Karoo, de Steve Tesich – éd. Monsieur Toussaint Louverture

Karoo Steve Tesich 215x300 Karoo, de Steve Tesich – éd. Monsieur Toussaint LouvertureUn an après avoir publié le génial Dernier Stade de la soif de Fredric Exley, les éditions Monsieur Toussaint Louverture ressuscitent un autre chef-d’œuvre inconnu des lettres américaines, paré d’une maquette superbe. Paru aux Etats-Unis de manière posthume en 1998, deux ans après la mort de son auteur Steve Tesich, scénariste, dramaturge et romancier d’origine yougoslave, Karoo est un roman-vie, un abyme obscur d’une universalité perturbante. Car personne n’aimerait ressembler à Saul Karoo, “Doc” Karoo, ce cinquantenaire gras et alcoolique, imbu de lui-même, qui a fait sa carrière en mutilant les films des autres pour satisfaire les attentes de producteurs avides. Personne n’aimerait se reconnaître dans cet égoïste malade, sans amis, séparé de sa femme, infoutu de parler à son fils, grossier au point d’inviter une gamine de dix-sept ans qui l’aime comme son père à dîner pour l’exhiber fièrement à son bras, et passer pour un sacré baiseur. Et pourtant.

Pourtant, rarement un personnage nous aura marqué à ce point, ramenant à la surface nos contradictions profondes, nos lâchetés enfouies. Névrosé, sournois, calculateur, retors, Saul Karoo ne se laisse jamais aller, tentant toujours de deviner les réactions de son entourage, persuadé de mener à la baguette, tel un chef d’orchestre hypnotiseur, le monde entier. Toujours en représentation au point de ne pas pouvoir affronter les gens dans l’intimité, Karoo a depuis longtemps noyé son humanité sous un océan de cynisme, se complaisant dans le confort que lui procure le fait “d’être une image plutôt qu’un être humain”. Il n’y a que chez Jean-Pierre Martinet, Hubert Selby Jr, Julius Horwitz ou Fredric Exley, justement, que l’on avait croisé des personnages d’une noirceur si magnétique, nantis d’une telle haine de soi.

En situant l’action en 1990-1991, au cours des quelques mois qui voient se fissurer le bloc de l’Est, Steve Tesich stigmatise l’avènement d’un conformisme mou et d’une “fin de l’Histoire” – comme on disait à l’époque – accouchant d’une société désincarnée. Karoo en est l’archétype, amoral, insensible, sans énergie au sortir d’un siècle trop riche qui semble avoir épuisé la capacité des hommes à s’émouvoir. Même l’ivresse ne fait plus d’effet à cet alcoolique invétéré, que plus rien ne peut griser. Alors quand vient la possibilité d’une rédemption, il la saisit à bras le corps, avec une fougue presque autodestructrice, avant de comprendre que non, il est trop tard, on n’est pas dans un de ces films qu’il sabote à coups de happy end.

Sombre au-delà du possible, la prose limpide et enjôleuse de Karoo transforme chaque instant, même une petite minute à attendre un interlocuteur au téléphone, en une expérience fascinante. Six cents pages, pas un mot de trop. Toutes les situations se font écho, entre elles d’abord puis avec nous, remettant en cause nos rapports aux autres. Addictif, Karoo a tôt fait de faire corps avec son lecteur, témoin de la déchéance de “Doc” jusqu’à ce que la lecture en devienne fiévreuse. Douloureuse même. En alliant la majesté désenchantée des grands romans américains à la force tragique des écrivains russes, Steve Tesich signe sans doute, avec ce roman obsédant, l’un des récits fondateurs du XXIe siècle.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne Wicke, février 2012, 610 pages, 22 euros.

My Love Supreme, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million

di folco my love supreme 188x300 My Love Supreme, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million“C’était en 1973, on attendait la crise, on a eu Créteil-Soleil à la place. (…) Le métro passait, l’immeuble flottait et les parents disaient leur abattement et leur résignation, on a eu le jardin d’en face détruit et la chape de béton, le déracinement des arbres et nos territoires perdus, une mise au ban, des lieux sans génie aucun quand on attendait autre chose que l’ennui.” Initialement publié en 2001, le texte le plus attachant de Philippe Di Folco resurgit aujourd’hui dans une version “remixée” par l’auteur – version définitive, paraît-il. Entre nostalgie et tendre ironie, My Love Supreme cache derrière son titre coltranien un texte volubile, amalgame de saynètes hilarantes (comme cette exploration de la sexualité avec un aspirateur Electrolux), bribes de souvenirs plus ou moins flous nimbés d’un bonheur insouciant, ou réflexions sur le passé, le temps, les amitiés qui se fanent. Telle cette Nadia, amour de jeunesse auquel le scénariste du film Tournée destine son besoin d’écrire.

Avec son ton faussement désinvolte, son style relâché prompt à faire sourire, Philippe Di Folco arrive toujours à trouver le moyen de nous émouvoir malgré nous. De sa première visite au McDo aux conséquences libidineuses de l’absorption d’un burger, en passant par les découvertes initiatiques de Planète interdite ou d’Antonioni, ses après-midis à piquer dans les rayons ou la frustration de ne pas parvenir à dompter son grand corps maigre, Di Folco a le chic pour rassembler les miettes de son adolescence et les remodeler en une matière chaude, vivante, universelle. Il redonne vie à ceux qui n’étaient plus que des fantômes, raconte l’entêtement d’une jeunesse enchantée envers et contre tout, malgré le décor désincarné de cette banlieue bétonnée.

Chez lui, l’écriture s’accomplit avec une frénésie presque névrosée. Dans une course éperdue contre l’oubli, il enquête, accumule, amasse, thésaurise, inventorie, allant jusqu’à entrecouper son récit de “Douze documents tendant à prouver que j’existe”. Au passage, il est amusant de constater à quel point sa démarche d’écrivain résonne avec son travail d’essayiste, puisqu’il poussera sa manie mémorielle à son paroxysme en dirigeant deux dictionnaires, consacrés à la pornographie (PUF, 2005) et à la mort (Larousse, 2010). C’est ce qui rend si touchant Philippe Di Folco : derrière les listes drolatiques qu’il ne cesse de dresser, derrière la poésie des faits d’armes épiques de ces gamins prisonniers de Créteil-Soleil, transparaît cette peur de l’étiolement. Cette hantise de l’évaporation de la mémoire. Ce besoin de serrer entre ses doigts des preuves tangibles de son existence, qui confère à My Love Supreme la beauté d’un souvenir évanescent.

Edition définitive, janvier 2012, 210 pages, 6 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Lavomatic, de Philippe Di Folco (2013).

Le Crépuscule des stars, de Robert Bloch – éd. Rivages/Noir

Crepuscule stars robert bloch 194x300 Le Crépuscule des stars, de Robert Bloch – éd. Rivages/NoirPublié dans l’indifférence générale aux Etats-Unis à la fin des années 1960, Le Crépuscule des stars reste pourtant le livre pour lequel Robert Bloch gardait la plus grande affection. Loin de ses romans noirs ou horrifiques, l’auteur de Psychose façonne un roman crépusculaire, histoire d’amour tragique entre un homme, Tom Post, et le cinéma. Dans le sillage de ce jeune scénariste qui tente de faire son trou dans les studios californiens (“Si j’avais dû choisir entre Hollywood et le paradis, je n’aurais pas hésité une seconde.”), Bloch nous ouvre les portes d’une industrie en plein âge d’or. Au milieu des années 1920, l’argent coule à flots, le public se passionne pour le grand écran, la presse fait ses choux gras des idylles entre vedettes, et les acteurs vivent pleinement leur mégalomanie, bâtissant des châteaux sur les flancs de Los Angeles, organisant des soirées baignées d’alcool malgré la Prohibition. Les lumières hollywoodiennes attirent une faune bigarrée, enfants prodiges dressés par des mamans frustrées, starlettes prêtes à tout, comédiens ratés, tous guidés par l’espoir de faire, un jour, partie intégrante de cette machine à rêve.

Sans détourner les yeux des sordides à-côtés du royaume de l’illusion (prostitution, drogue, avortements de secrétaires un peu trop jolies), Robert Bloch reconstitue avec minutie l’avènement de la culture de masse cinématographique, son intrigue formant une sorte de mise en abyme des scénarios et des personnages qui envahissent alors les salles obscures. En relatant la fin brutale d’un empire qui se croyait invulnérable, celui du muet, détruit par l’apparition du parlant en quelques mois seulement, Le Crépuscule des stars saisit la mort brutale de toute une génération. Celle des réalisateurs qui n’étaient pas encore inféodés aux banquiers tout puissants, celle des acteurs qui étaient vraiment ce qu’ils jouaient, monstres, saltimbanques ou nymphettes. Avec le succès incroyable du jeune cinéma, exacerbé par l’avènement du son, et le choc de la crise de 1929, c’est un autre monde qui naît des décombres du précédent. Un monde régit par l’efficacité, la rentabilité, et dirigé par des “individus blafards” qui ont désormais supplanté les personnages hauts en couleur qui fourmillaient dans le noir et blanc, tels ces clochards qui, tous les matins, tentaient de se faire enrôler comme figurants. “La vieille maxime Le silence est d’or vient d’être rayée du répertoire. (…) Nous avons une nouvelle maxime, maintenant. La parole est à l’argent.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, édition de poche, 320 pages, 9 euros. Préface de François Guérif.

 

POURSUIVRE AVEC > L’essai sur l’autre Hollywood, The Other Hollywood, de Legs McNeil & Jennifer Osborne.

Sick City, de Tony O’Neill – éd. 13e Note

sick city tony oneill 233x300 Sick City, de Tony ONeill – éd. 13e NoteL’histoire est simple. Deux junkies se retrouvent en possession de ce qui, à Los Angeles, équivaut à peu près au Graal : un porno amateur sulfureux, resté caché dans les entrailles d’un coffre-fort depuis les années 1960, impliquant Yul Brynner, Steve McQueen, Mama Cass et la sublime Sharon Tate, qui fut sauvagement assassinée par la bande de Charles Manson. Evidemment, les deux chanceux vont essayer de se faire un paquet de fric en refourguant leur trésor au plus offrant. Et évidemment, shootés jusqu’aux oreilles, ils accumulent les embrouilles, poursuivis par un tueur fou, dealer psychopathe prêt à tout, fana de Phil Collins de surcroît – ça situe bien la folie du bonhomme. Une histoire simple donc, servie par une écriture qui, si elle n’a pas la force de frappe de certains grands textes sur la drogue, reste d’une efficacité redoutable. Sans se presser, sans multiplier les rebondissements mais en laissant aux personnages la place de s’épanouir, Tony O’Neill attire tranquillement sa bande de détraqués dans la même impasse.

Dans la faune des vieux richards qui se rachètent des organes neufs arrachés à des jeunes Mexicains, des actrices ratées devenues strip-teaseuses ratées, des collectionneurs vicieux, des flics pervers, des moralisateurs libidineux et de kilos de drogués aussi pétillants que des zombies anémiés, O’Neill ne cesse d’aller et venir entre la vitrine huppée d’Hollywood et l’arrière-boutique nauséabonde qu’elle peine à dissimuler. Du petit travesti au ponte de la télévision, de l’acteur porno minable à la star du 7e art, tous ne sont que les différentes têtes d’une même hydre dégénérée. Et personne ne semble pouvoir échapper au venin de cette Mecque du cynisme et de l’exploitation humaine : Los Angeles ressemble à un piège dont on ne peut s’enfuir, une prison gluante cernée de barreaux invisibles. “Cette ville est pourrie. C’est une fosse d’aisances. Ce surnom de “cité des anges”, c’est de la connerie, une blague horrible.”

Dans le sillage de la déchéance de ces deux camés, le récit revendique son âpreté et son anticonformisme, ne reculant pas ni devant la boue ni devant la misère – “Ils ne veulent pas de ça. Ils veulent des camés gentils et présentables. Des camés qui regrettent. Qui pleurnichent et demandent pardon.” Car ici, ce ne sont pas les accès de violence qui choquent le plus. Plutôt ces pages saisissantes sur la dépendance, sur l’hypocrisie des centres de désintoxication, sur ce “Dieu” exhibé à tout bout de champ pour justifier l’absurdité d’une Amérique en déliquescence : “Dieu : le mot qui efface les péchés des politiciens malhonnêtes, des avocats pourris, des héritières droguées et des acteurs de soap operas qui conduisent en état d’ivresse.” Un roman d’une lucidité crasse, dont la citation d’ouverture, signée Christopher Reeve, le Superman en fauteuil roulant, présageait déjà le pessimisme blafard.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Daniel Lemoine, août 2011, 430 pages, 19 euros. 

Ils ont tous raison, de Paolo Sorrentino – éd. Albin Michel

Ils ont tous raison Sorrentino 204x300 Ils ont tous raison, de Paolo Sorrentino – éd. Albin MichelIls ont tous raison est un livre rêvé. Un roman jouissif, dans lequel on se plonge éperdument. Un récit excitant, émouvant, espiègle, dans la peau de ce personnage détestable et attachant : Tony Pagoda. Mi-escroc mi-séducteur, chanteur pour dames vaniteux, spécialiste de la chanson mielleuse, Pagoda enfile les tubes, comme les lignes de coke et les groupies échauffées. Avec sa voix de velours et ses doigts boudinés perclus de bagouzes dorées, il fait rêver les vieilles filles de Naples à New York, jusqu’à se produire, un beau jour de 1979, devant son idole Sinatra himself. Du succès à l’exil, durant dix-huit longues années passées au Brésil à regarder les cafards régenter son monde, Tony Pagoda s’engouffre dans un tourbillon d’aventures rocambolesques.

En forme de biographie désordonnée, le premier roman de Paolo Sorrentino est porté par la voix de Tony P. qui raconte, sur un ton inimitable et dans le désordre, son addiction à la drogue, ses tournées, son dépucelage, son grand amour perdu ou sa parenthèse sud-américaine. Autour de ce personnage-monde, gravitent une nuée de figures inoubliables (une baronne obèse amatrice de jeunes garçons, un mafieux mélomane, un mystérieux Italien réfugié au fin fond de la jungle amazonienne…), comme autant de pièces d’un puzzle baroque, excentrique et enivrant. Pour donner corps à son héros avec une telle réussite, le réalisateur de This Must be the Place imagine un langage fleuri où la vulgarité le dispute à l’enchantement. Avec un sens de la formule inné, il fait de chaque description un monument d’humour, multiplie les expressions hilarantes, les images désopilantes, les clins d’œil habilement réutilisés – à l’image du film Fitzcarraldo de Werner Herzog.

Derrière le plaisir euphorisant de la lecture, le metteur en scène de Il Divo arrive aussi, avec beaucoup d’astuce, à donner à son texte une résonance profonde. Satirique sans jamais s’apesantir ni jouer les donneurs de leçon, il fait de son héros pathétique l’incarnation d’un pays (voire d’une civilisation) en pleine déchéance, s’attaquant, dans la dernière partie du roman, à cette Italie désincarnée et superficielle. Désormais dominée par la médiocrité et les parvenus, Rome a vu l’avènement de la chirurgie esthétique, le triomphe du vide intellectuel, la disparition du rire et la constipation du langage. Autant de maux que la fougue romanesque du roucouleur napolitain ronge avec un enthousiasme contagieux.

Traduit de l’italien par Françoise Brun, août 2011, 430 pages, 22,5 euros.

RENCONTRE AVEC PIERRE LA POLICE / “Des clowns dans un film porno”

la police acte interdit 268x300 RENCONTRE AVEC PIERRE LA POLICE / Des clowns dans un film pornoCe n’est pas tous les jours que l’on peut déclarer son amour à la Police. Pourtant, il est difficile de résister aux attraits de Pierre La Police, incontestablement l’un des hommes les plus drôles du monde libre. Son humour étrange et transgressif, son art de la phrase à côté de la plaque ou du rebondissement qui tourne court font de chacun de ses ouvrages un chef-d’œuvre d’absurde et de bancal. Mais derrière la bonne tranche de rigolade, La Police se livre aussi à un passionnant travail sur le langage, les rapports entre texte et image ou le conditionnement du lecteur, qu’il cherche sans cesse à surprendre, à chahuter pour mieux contrecarrer ses habitudes. La réédition chez Cornélius de Attation !, Top Télé Maximum et L’Acte interdit nous offre l’occasion de prendre cyber-contact avec l’énigmatique Pierre La Police.

Trois albums viennent donc de ressortir dans une version très différente des premières éditions. Pourquoi avoir choisi de les retravailler ?

Ces livres étaient épuisés depuis un certain temps et Cornélius avait prévu de les rééditer. Il m’est difficile et douloureux de regarder mon travail passé. J’ai toujours envie de le corriger, d’en réparer les erreurs et les imperfections, de tout effacer et recommencer. J’ai donc pensé à une solution toute simple qui consisterait à étrangler mon éditeur avec une lanière de cuir pendant son sommeil afin de régler cette question. Plutôt que de devoir effacer des indices et faire disparaître un cadavre, j’ai pensé qu’il serait peut-être plus simple de réactualiser ces livres afin de les rendre plus proches de mon travail actuel. Comme Cornélius partageait ce point de vue, nous avons travaillé de concert sur ces trois titres. L’exemple le plus radical est celui du livre Attation ! pour lequel nous n’avons gardé que 3 dessins de l’édition originale tout en augmentant le nombre de pages de 64 à 96. Il s’agit donc d’un nouveau livre s’avançant masqué sous un ancien titre.

Vos travaux reposent sur une déconstruction du langage. Vous utilisez une syntaxe presque normale, qui sera toujours subtilement déviante. D’où vient cette fascination pour les mots  ?

acte interdit extrait 2 300x252 RENCONTRE AVEC PIERRE LA POLICE / Des clowns dans un film pornoJe trouve les perversions du langage toujours intéressantes. Parmi les motifs récurrents, il est toujours frappant d’assister au spectacle de la vampirisation des mots, lorsque ceux-ci sont littéralement vidés de leur sens pour ne laisser place qu’à des formules toutes faites et communément admises, des simplifications, des raccourcis qui mènent à d’autres raccourcis. A cet égard, j’avoue un goût certain pour l’émission Le Jour du Seigneur à la télé le dimanche matin ainsi que pour le journal de Jean-Pierre Pernaut. J’ai une bibliothèque pleine d’ouvrages compilant des noms de médicaments, de substances chimiques telles que dichlorofluorobenzène ou hydroxyphenoxypropionate, des brochures spécialisées d’une secte astrophysicienne prônant le retour au cannibalisme, des Témoins de Jéhovah, de la Scientologie, des magazines traitant de la filière bois, du fétichisme des poils sous les bras et bien sûr toute la collection des Marketing Magazine. Lire la suite

The Other Hollywood, L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. Allia

Semaine sexe jaune The Other Hollywood, Lhistoire du porno américain par ceux qui lont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. Allia

The Other Hollywood McNeil 231x300 The Other Hollywood, Lhistoire du porno américain par ceux qui lont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. AlliaAu départ, il s’agit surtout de faire attention à ne jamais laisser entrevoir “les cornichons et le castor”. Les productions des années 1950 essayaient tant bien que mal de filmer des matches de volley nudistes sans faire apparaître à l’écran les parties génitales des acteurs : pas facile. Mais de ces nanars mal fichus naissent d’abord les nudie-cuties, qui mettent en scène du sexe simulé, puis les premiers loops hardcore, nés dans les bars olé-olé où les soirées finissaient souvent en partouze avec des serveuses topless.

Parmi ces précurseurs, il y a le cupide Chuck Traynor, qui se plaît à filmer sa femme Linda dans toutes les positions, quitte à la maltraiter pour qu’elle accepte. En 1972, elle est Gorge profonde. Le film cartonne, les célébrités se bousculent pour le voir, la presse ne parle que de ça. Les bénéfices sont tels que la mafia prend en charge la distribution des copies, et lorgne vers ce nouveau marché prometteur. Linda Lovelace devient une star ; le cinéma X devient une industrie. L’hédonisme hippie des débuts, lorsque acteurs et actrices ne considéraient pas leurs tournages comme un vrai travail, mais plutôt comme un bon moyen de s’éclater (pour les plus malins) ou un tremplin vers une future carrière à Hollywood (pour les plus naïfs), laisse peu à peu la place à une professionnalisation. Même si, pour longtemps encore, le cinéma porno restera un vivier de danseuses ratées et de comédiens frustrés.

Tempest Storm 182x300 The Other Hollywood, Lhistoire du porno américain par ceux qui lont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. AlliaRécit d’une épopée tourmentée et en partie clandestine, des spectacles de burlesque à l’avènement d’Internet symbolisé par la vidéo volée de Pamela Anderson, The Other Hollywood donne directement la parole à ceux qui ont fait le porno : acteurs, réalisateurs, producteurs, agents du FBI, mafieux, journalistes, écrivains… Legs McNeil et ses acolytes ne commentent jamais les propos rapportés, se contentant de les mettre habilement en perspective. Les intervenants se répondent, se complètent, se contredisent pour dresser un portrait polyphonique, détaillé et nuancé de ce septième art interdit aux mineurs, explorant tous les aspects du business du stupre. Ce montage dynamique et morcelé permet à l’ouvrage, fruit de sept années d’entretiens, d’évoquer les sujets les plus futiles comme les plus terribles, sans passer par un filtre moral ou subir le moindre jugement, quel qu’il soit.

John Holmes Wadd 226x300 The Other Hollywood, Lhistoire du porno américain par ceux qui lont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. AlliaRésultat : nourri par des dizaines d’anecdotes, ce feuilleton du X américain s’avère souvent très drôle, l’appétit sexuel de ses participants, les idylles pathétiques ou les courses-poursuites avec les autorités accouchant de moments cocasses. Gerard Damiano pompe Huis clos de Jean-Paul Sartre pour boucler à la va-vite un scénario. La femme de John Holmes croit que son gentil mari au pénis éléphantesque s’occupe des son et lumière sur les tournages, alors qu’il est en réalité le membre le plus fameux du cinéma pour adultes. Pendant ce temps, le FBI investit dans les godemichés et les voitures décapotables pour travestir ses agents en pornographes et infiltrer le milieu. Larry Levenson gagne un pari à 10.000 dollars contre un ponte de la mafia en éjaculant 15 fois en 24 heures, et, puisque entre actrices, l’entraide n’est pas un vain mot, Vanessa Del Rio donne des cours de fellation à Sharon Mitchell en échange de conseils avisés sur le… coiffage pubien. Dans ce monde marginal, le sinistre et le grotesque cohabitent étroitement, dévoilant un monde à la fois sordide et insouciant. Du moins, jusqu’à ce que surviennent les années 1980, qui voient le sordide prendre le dessus. Lire la suite

Lucky in Love, tome 1, de George Chieffet & Stephen DeStefano – éd. Cà et là

lucky in love 214x300 Lucky in Love, tome 1, de George Chieffet & Stephen DeStefano – éd. Cà et làPulpeux, bondissants, polissons, les graphismes de Lucky in Love attirent immédiatement l’attention. Dans la lignée de Betty Boop et des dessins animés d’avant-guerre, Stephen DeStefano impose une esthétique surannée très originale, rendue plus charmante encore par le papier jauni. C’est dans ce cadre enfantin que s’anime Lucky, jeune italo-américain fasciné par le cinéma, les avions et les jolies pépées, qui se voit déjà en haut de l’affiche. Malheureusement, ses rêves d’adolescent sont mis à mal par sa timidité, d’autant qu’à cause de sa petite taille, personne ne le prend au sérieux. Loin d’être le seigneur des airs qu’il imaginait, Lucky le nabot traverse la Deuxième Guerre mondiale sans vraiment la vivre, relégué aux seconds rôles et seulement accaparé par ses complexes et ses frustrations sexuelles. D’abord légère et humoristique, teintée d’érotisme, l’intrigue se voile peu à peu. Alcoolique et mythomane, Lucky survit chez ses parents grâce à un boulot rébarbatif, frustré de voir comment ses fantasmes se sont brisés. Alors que dans la première partie de l’album, son personnage semblait manquer de consistance, il prend, avec l’âge, une plus grande épaisseur. L’amertume grandissant, le récit se détache progressivement des dessins guillerets, le décalage engendré mettant ironiquement en relief la déception de Lucky face au fossé qui se creuse entre ses espoirs et la froide réalité. Un album ambivalent, qui raconte d’une manière singulière les Etats-Unis des années 1930-1950.

> Pour télécharger un extrait de l’album : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, mars 2011, 120 pages, 14 euros.

Une vie dans les marges, volume 1, de Yoshihiro Tatsumi – éd. Cornélius

une vie dans les marges 214x300 Une vie dans les marges, volume 1, de Yoshihiro Tatsumi – éd. CornéliusAutobiographie d’un des plus grands auteurs de la bande dessinée japonaise, Une vie dans les marges est aussi, et même surtout, un grand livre. Yoshihiro Tatsumi veille à conserver une distance avec son sujet, distance matérialisée par l’utilisation de la troisième personne au lieu du traditionnel “je”, et ne s’égare jamais dans un récit intime qui ne risquerait d’intéresser que ses fans. Au contraire, porté par une maîtrise narrative et graphique impressionnante, Une vie dans les marges s’avère passionnant de bout en bout. Edifié en plusieurs strates, l’ouvrage raconte en fait, au-delà de la destinée de Tatsumi, l’histoire d’un art, le manga, ainsi que celle d’un pays, le Japon. Ravagé par la Seconde Guerre mondiale, abasourdi par le choc nucléaire, l’archipel nippon vit une pénible reconstruction. Son indépendance est mise entre parenthèses par la tutelle américaine ; une victoire sportive ou un scientifique récompensé par le Nobel deviennent alors autant d’occasions pour Tokyo de relever la tête. Car ici, tout manque, des produits de première nécessité à l’essence, qui oblige les transports en commun à revenir au charbon. A travers les difficultés de sa famille, les embrouilles de son père pour récupérer quelques billets ou la maladie de son frère qui ne peut bénéficier de médicaments trop coûteux, Tatsumi recompose cette époque bâtarde, entre progrès et frustration. L’évocation d’événements historiques précis, disséminés au fil de l’intrigue et dessinés avec un réalisme pointilleux, complète le tableau, comme des collages qui saisiraient sur le vif les images de ce renouveau.

tatsumi 159x300 Une vie dans les marges, volume 1, de Yoshihiro Tatsumi – éd. CornéliusComposante culturelle importante de l’après-guerre, le manga connaît alors un essor formidable. Pas étonnant que Yoshihiro Tatsumi, adolescent lorsque ce mode d’expression connaît son âge d’or, décide d’en faire son métier. Après avoir remporté quelques concours de dessin, sa rencontre avec Osamu Tezuka décuple sa passion, le créateur d’Astro Boy prenant même sous son aile l’aspirant mangaka. Au fil des mois, le futur auteur de l’inoubliable L’Enfer découvre le dur monde de l’édition, souffre de la jalousie de son frère, progresse grâce à l’émulation de ses collègues. Abreuvé par le cinéma, il ne cesse de vouloir repousser les limites de sa discipline : il veut grandir en même temps que son art. L’éditeur Cornélius a enrichi ce livre de nombreux compléments pédagogiques, qui font de cette Vie dans les marges une palpitante histoire de la bande dessinée nippone. Histoire qui connaîtra bientôt un tournant, lorsque Tatsumi créera le gekiga, le manga pour adultes, et deviendra l’un de ses plus fameux représentants.

Traduit du japonais par Nathalie Bougon et Victoria Tomoko Okada, mars 2011, 456 pages, 33 euros.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : La Plaine du Kantô, de Kazuo Kamimura.

Trans Espèces Apocalypse, de Martes Bathori – éd. Les Requins Marteaux

trans espc3a8ces apocalypse 217x300 Trans Espèces Apocalypse, de Martes Bathori – éd. Les Requins MarteauxL’univers de Martes Bathori pourrait être une publicité pour le copier-coller : toutes les situations que l’on croise, tous les personnages que l’on rencontre semblent s’être échappés d’une vieille série Z gore ou d’une BD bâclée des années 1970. Seulement, quand Martes Bathori fait du copier-coller, il est du genre à découper de travers, à se mettre de la colle plein les doigts et déborder lorsqu’il colorie. Suivant un scénario chaotique à souhait, aux renversements plus délirants les uns que les autres, Bathori poursuit son chemin entre folie et parodie. Récupérés en pleine mer, les survivants de L’Ile du Docteur More O. (album paru l’an dernier) parviennent à débarquer à Odessa et à joindre la Russie. Ils y montent un laboratoire un peu spécial, censé constituer une armée de fonctionnaires dociles à partir de cochons d’élevage.

trans espc3a8ces apocalypse 4e Trans Espèces Apocalypse, de Martes Bathori – éd. Les Requins MarteauxComme toujours, Bathori régurgite tout le cinéma d’horreur et la littérature SF qu’il a dû avaler depuis des années, et réutilise à outrance ses clichés (la bête mystérieuse embarquée sur un cargo, les monstres de Frankenstein au rabais…) pour mieux les déformer. Le dessin n’est pas épargné par cette exagération : saturé de tons criards, réalisés en superposant des couches de petits points comme dans les vieux illustrés, il frappe par sa frénésie contagieuse. Et il en faut pour raconter une histoire de cochons mutants se soulevant contre les humains dans une Russie néo-soviétique (d’où les remerciements, en début d’album, à messieurs Oulianov et Bronstein pour leur “contribution notable”). Derrière l’apparence crade de son trait faussement approximatif, Martes Bathori cultive une esthétique dégénérée, sauvage, traversée par une exubérance rare dans le monde de la bande dessinée. Un monument d’insensé.

Novembre 2010, 124 pages, 24 euros.

A LIRE > Du même auteur : Hoïchi le-sans-oreilles et autres histoires de fantômes japonais.

Harold, de Louis-Stéphane Ulysse – éd. Le Serpent à plumes

louis stephane ulysse harold 190x300 Harold, de Louis Stéphane Ulysse – éd. Le Serpent à plumesHarold est un roman insaisissable, mouvant, qui ne cesse de bifurquer, mêlant avec subtilité les tons et les genres. Partant du célèbre film d’Alfred Hitchcock Les Oiseaux, Louis-Stéphane Ulysse bâtit une intrigue étonnante. A mi-chemin entre réalité et fiction, il met en scène les à-côtés d’un classique du cinéma d’épouvante, dont le tournage faillit virer au cauchemar pour l’actrice principale Tippi Hedren, coincée entre les becs acérés des oiseaux et le harcèlement épuisant d’un Hitchcock envahissant comme un adolescent transi. Et puis, rapidement, Ulysse prend de la hauteur, enchevêtrant le vrai et le faux, donnant à son texte des allures de portrait éclaté du Hollywood des années 1960. En se focalisant sur un essaim de personnages secondaires, tous réels, en multipliant les digressions sur les hôtels ou les anecdotes sur tel ou tel événement, l’écrivain parvient à capter l’essence d’une époque tourmentée, ces années JFK qui ont tant nourri l’imaginaire du roman (et du film) noir. Au fil des chapitres courts, Louis-Stéphane Ulysse mène sa barque avec aisance, alliant une écriture nerveuse à une construction dynamique et très plaisante à la lecture – seul le deuxième quart du livre souffre de quelques longueurs, avant de reprendre le rythme. Polar sombre, plongée dans l’envers du rêve américain, texte érudit sur le cinéma ou récit quasi fantastique, Harold reflète le monde qu’il décrit : instable, ambivalent, séduisant mais dangereux, pourri par le perversion, l’argent, le sexe et la  mafia. Au point qu’on le croirait écrit à partir de scènes coupées, rushes oubliés du fantasme hollywoodien.

Août 2010, 340 pages, 19 euros.