Sick City, de Tony O’Neill – éd. 13e Note

sick city tony oneill 13 note editionsL’histoire est simple. Deux junkies se retrouvent en possession de ce qui, à Los Angeles, équivaut à peu près au Graal : un porno amateur sulfureux, resté caché dans les entrailles d’un coffre-fort depuis les années 1960, impliquant Yul Brynner, Steve McQueen, Mama Cass et la sublime Sharon Tate, qui fut sauvagement assassinée par la bande de Charles Manson. Evidemment, les deux chanceux vont essayer de se faire un paquet de fric en refourguant leur trésor au plus offrant. Et évidemment, shootés jusqu’aux oreilles, ils accumulent les embrouilles, poursuivis par un tueur fou, dealer psychopathe prêt à tout, fana de Phil Collins de surcroît – ça situe bien la folie du bonhomme. Une histoire simple donc, servie par une écriture qui, si elle n’a pas la force de frappe de certains grands textes sur la drogue, reste d’une efficacité redoutable. Sans se presser, sans multiplier les rebondissements mais en laissant aux personnages la place de s’épanouir, Tony O’Neill attire tranquillement sa bande de détraqués dans la même impasse.

Dans la faune des vieux richards qui se rachètent des organes neufs arrachés à des jeunes Mexicains, des actrices ratées devenues strip-teaseuses ratées, des collectionneurs vicieux, des flics pervers, des moralisateurs libidineux et de kilos de drogués aussi pétillants que des zombies anémiés, O’Neill ne cesse d’aller et venir entre la vitrine huppée d’Hollywood et l’arrière-boutique nauséabonde qu’elle peine à dissimuler. Du petit travesti au ponte de la télévision, de l’acteur porno minable à la star du 7e art, tous ne sont que les différentes têtes d’une même hydre dégénérée. Et personne ne semble pouvoir échapper au venin de cette Mecque du cynisme et de l’exploitation humaine : Los Angeles ressemble à un piège dont on ne peut s’enfuir, une prison gluante cernée de barreaux invisibles. “Cette ville est pourrie. C’est une fosse d’aisances. Ce surnom de “cité des anges”, c’est de la connerie, une blague horrible.”

Dans le sillage de la déchéance de ces deux camés, le récit revendique son âpreté et son anticonformisme, ne reculant pas ni devant la boue ni devant la misère – “Ils ne veulent pas de ça. Ils veulent des camés gentils et présentables. Des camés qui regrettent. Qui pleurnichent et demandent pardon.” Car ici, ce ne sont pas les accès de violence qui choquent le plus. Plutôt ces pages saisissantes sur la dépendance, sur l’hypocrisie des centres de désintoxication, sur ce “Dieu” exhibé à tout bout de champ pour justifier l’absurdité d’une Amérique en déliquescence : “Dieu : le mot qui efface les péchés des politiciens malhonnêtes, des avocats pourris, des héritières droguées et des acteurs de soap operas qui conduisent en état d’ivresse.” Un roman d’une lucidité crasse, dont la citation d’ouverture, signée Christopher Reeve, le Superman en fauteuil roulant, présageait déjà le pessimisme blafard.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Daniel Lemoine, août 2011, 430 pages, 19 euros. 

The Other Hollywood, L’histoire du porno américain par ceux qui l’ont fait, de Legs McNeil & Jennifer Osborne – éd. Allia

Au départ, il s’agit surtout de faire attention à ne jamais laisser entrevoir “les cornichons et le castor”. Les productions des années 1950 essayaient tant bien que mal de filmer des matches de volley nudistes sans faire apparaître à l’écran les parties génitales des acteurs : pas facile. Mais de ces nanars mal fichus naissent d’abord les nudie-cuties, qui mettent en scène du sexe simulé, puis les premiers loops hardcore, nés dans les bars olé-olé où les soirées finissaient souvent en partouze avec des serveuses topless.

Parmi ces précurseurs, il y a le cupide Chuck Traynor, qui se plaît à filmer sa femme Linda dans toutes les positions, quitte à la maltraiter pour qu’elle accepte. En 1972, elle est Gorge profonde. Le film cartonne, les célébrités se bousculent pour le voir, la presse ne parle que de ça. Les bénéfices sont tels que la mafia prend en charge la distribution des copies, et lorgne vers ce nouveau marché prometteur. Linda Lovelace devient une star ; le cinéma X devient une industrie. L’hédonisme hippie des débuts, lorsque acteurs et actrices ne considéraient pas leurs tournages comme un vrai travail, mais plutôt comme un bon moyen de s’éclater (pour les plus malins) ou un tremplin vers une future carrière à Hollywood (pour les plus naïfs), laisse peu à peu la place à une professionnalisation. Même si, pour longtemps encore, le cinéma porno restera un vivier de danseuses ratées et de comédiens frustrés.

Tempest Storm strip-tease burlesque erotismeRécit d’une épopée tourmentée et en partie clandestine, des spectacles de burlesque à l’avènement d’Internet symbolisé par la vidéo volée de Pamela Anderson, The Other Hollywood donne directement la parole à ceux qui ont fait le porno : acteurs, réalisateurs, producteurs, agents du FBI, mafieux, journalistes, écrivains… Legs McNeil et ses acolytes ne commentent jamais les propos rapportés, se contentant de les mettre habilement en perspective. Les intervenants se répondent, se complètent, se contredisent pour dresser un portrait polyphonique, détaillé et nuancé de ce septième art interdit aux mineurs, explorant tous les aspects du business du stupre. Ce montage dynamique et morcelé permet à l’ouvrage, fruit de sept années d’entretiens, d’évoquer les sujets les plus futiles comme les plus terribles, sans passer par un filtre moral ou subir le moindre jugement, quel qu’il soit.

john holmes johnny wadd pornstarRésultat : nourri par des dizaines d’anecdotes, ce feuilleton du X américain s’avère souvent très drôle, l’appétit sexuel de ses participants, les idylles pathétiques ou les courses-poursuites avec les autorités accouchant de moments cocasses. Gerard Damiano pompe Huis clos de Jean-Paul Sartre pour boucler à la va-vite un scénario. La femme de John Holmes croit que son gentil mari au pénis éléphantesque s’occupe des son et lumière sur les tournages, alors qu’il est en réalité le membre le plus fameux du cinéma pour adultes. Pendant ce temps, le FBI investit dans les godemichés et les voitures décapotables pour travestir ses agents en pornographes et infiltrer le milieu. Larry Levenson gagne un pari à 10.000 dollars contre un ponte de la mafia en éjaculant 15 fois en 24 heures, et, puisque entre actrices, l’entraide n’est pas un vain mot, Vanessa Del Rio donne des cours de fellation à Sharon Mitchell en échange de conseils avisés sur le… coiffage pubien. Dans ce monde marginal, le sinistre et le grotesque cohabitent étroitement, dévoilant un monde à la fois sordide et insouciant. Du moins, jusqu’à ce que surviennent les années 1980, qui voient le sordide prendre le dessus. Lire la suite