Aujourd’hui l’Abîme, de Jérôme Baccelli – éd. Le Nouvel Attila

Aujourd hui l Abime Jerome Baccelli Le Nouvel AttilaCertains, pour raconter une histoire, ont besoin d’une nuée de personnages secondaires, d’un décor foisonnant en trois dimensions et d’une intrigue construite comme un millefeuille. Jérôme Baccelli, non. Il lui suffit d’un bateau qui vogue sur l’eau, sur lequel un type solitaire se pose des questions et, parfois, appelle sa femme pour partager ses doutes. Le type en question vient de tout plaquer, en premier lieu son job chez le plus grand financier de la planète, pour s’embarquer sur sa coquille de noix, remonter la Seine, déboucher dans la mer, et rejoindre l’océan. Une échappée belle, du bleu à perte de vue.

Immédiatement, l’écriture tout en va-et-vient imprime sur ce récit minimaliste une tension palpable, malgré l’étrange inaction qui caractérise une histoire qu’on pourrait qualifier de roman d’aventures intérieur. Et même lorsque le texte devient plus abstrait, plus flou, et que l’on perd un peu le fil, l’auteur nous rattrape toujours au vol. De la Grèce antique à nos jours, Aujourd’hui l’Abîme raconte ce “courant de pensée souterrain” qu’auraient partagé en secret Galilée, Van Gogh, Hubble et consorts, scientifiques et artistes qui, tous, se sont “faufilés entre les lois et les écoles, les poncifs et les standards” pour percer le mystère du vide. Celui de l’éther, du bleu du ciel, voire des cours de la bourse : car si Jérôme Baccelli remonte le temps et suit les traces de ces déviants plus ou moins oubliés, c’est aussi pour se pencher, d’une manière originale, sur la fameuse crise financière qui nous obsède depuis plusieurs années maintenant. Il s’appuie sur l’Histoire pour raconter la domination de l’informatique et la fuite en avant des banquiers qui jouent à faire de l’argent en triturant des algorithmes. Fable érudite, Aujourd’hui l’Abîme cache sous son rythme vaporeux et son approche intrigante une grande force de subversion. “L’Ether, c’est comme la littérature : ça n’a jamais servi à rien… sauf à survivre.”

Mars 2014, 160 pages, 16 euros.

Le Royaume, de Ruppert & Mulot – éd. L’Association

Une fois la table débarrassée et la vaisselle faite, vous pouvez enfin déplier ce grand format (40×58 cm quand même) et vous plonger dans la lecture de l’étonnant Royaume. Toujours prompts à se remettre en question et à renouveler leur mode d’expression, Florent Ruppert et Jérôme Mulot délaissent le format livre au profit d’un immense journal de 28 pages. Le fameux Royaume dont il est ici question, c’est le royaume des cieux, le royaume de l’au-delà, le royaume des morts, bref : l’après. L’ailleurs. “La probabilité qu’une vie après la mort existe est vraisemblablement très faible, mais la probabilité que cet au-delà ressemble à ce que décrivent les religions est, à coup sûr, totalement nulle.” Voilà la note d’intention qui régit cette exploration insolente de l’univers céleste. Alors, s’il n’y a pas de Dieu(x), s’il n’y a ni Enfer ni Paradis, s’il n’y a pas de lumière au bout du tunnel, que reste-t-il ?

Partant de faits divers aussi sordides qu’hilarants, Ruppert & Mulot montent une histoire en forme de puzzle, dévoilant pièce après pièce les facettes de ce monde de l’après : des objets flottent dans un espace indéfini, les réincarnations sont soumises au bon vouloir d’une bonne femme mal lunée, les gens picolent ou se défoncent (“Après avoir été informé de la non-existence de Dieu, chaque croyant se voit offrir un astéroïde d’héroïne qui remplace pendant un temps la béatitude post-mortem promise par les religieux.”). Quant à la lune, elle s’avère constituée d’un amas moite et confus de milliers de corps nus partouzant. Dans le fond, mort ou vif, rien ne change vraiment. Derrière la provocation évidente de cet Eden démythifié et leur réjouissant humour punk, R&M singent le grotesque de notre société, ridiculisent les inquiétudes et les certitudes illusoires qui régissent notre pensée.

Comme toujours, ils ne laissent rien au hasard. Le format journal permet d’abord de composer une mise en page en parfaite adéquation avec le sujet. On voit apparaître les rubriques, les feuilletons, les brèves, comme dans un quotidien. Les magnifiques planches célestes, sur fond de nuit étoilée, nourrissent l’atmosphère extraordinaire de l’album, tout comme le découpage des histoires, toujours changeant, comme en apesanteur, mais parfaitement fluide à la lecture. Le jeu des corps, obsession récurrente de l’œuvre de Ruppert et Mulot, les mouvements cinématiques des personnages ou les interstices répétitifs qui fonctionnent comme le refrain d’une chanson donnent à ces pages démesurées des airs de symphonie visuelle. Sur ce support singulier, beaucoup plus souple que les traditionnels albums, ils peuvent poursuivre, comme à l’accoutumée, leur collaboration avec le lecteur, chargé de trouver la solution de devinettes, de découper, de plier, et même de loucher en 3D. Une réussite à tous points de vue, tant le duo de L’Association sait louvoyer avec ce ton ludique, absurde, désopilant, satirique et intelligent qui fait de chacune de ses nouvelles parutions une expérience unique.

Janvier 2011, 28 pages, 9,50 euros.