The Mighty Millborough, Contes d’un homme de goût, de Christoph Mueller – éd. Six pieds sous terre

The Mighty Millborough Contes d un homme de gout Christoph Mueller Six pieds sous terreMillington F. Millborough est une sorte de dandy victorien. La toilette soignée, le cigare au bec, la bonne répartie à l’affût, ce gentleman est une personnalité de son cottage. Sa pointe d’excentricité décuple son charme mystérieux d’aventurier assagi. Mais derrière cette façade, Millborough s’avère beaucoup moins flamboyant. Dans son sublime manoir vide, s’étirent des journées à attendre vainement que quelque chose lui arrive. Frustré, solitaire, visiblement traumatisé par quelques aventures amoureuses qui ont mal tourné, le distingué moustachu partage son temps entre frustration, torpeur, masturbation et alcool. Au point de passer ses soirées à jouer avec ses soldats de plomb.

En une cinquantaine de pages seulement, Christoph Mueller arrive à plonger dans la psyché de son héros bancal. L’esthétique maniaque, alliée à un souci d’ornementation désuet, rappelle le Canadien Seth ou l’Américain Chris Ware – qui, d’ailleurs, ne tarit pas d’éloge sur le jeune dessinateur allemand. Sa science des cadrages, le balancement entre des planches très détaillées et d’autres presque vides, influent sur le rythme de la lecture. Dans cette bande dessinée où les silences et l’entrelacement du rêve et de la réalité s’associent pour imprégner le lecteur, on pourrait presque caresser le temps qui passe. Pas de doute : Christoph Mueller est un designer, et le soin porté à la fabrication du livre grand format (un peu cher toutefois, 30 euros) met en valeur. Son outil, c’est son dessin, raffiné, maniéré. Il sublime une histoire très simple en lui donnant une épaisseur émouvante, faisant de cet album un moment enveloppant, suspendu.

The Mighty Millborough Contes d un homme de gout Christoph Mueller Six pieds sous terreTraduit de l’anglais par Nicolas Moog et Nicolas Drolc, janvier 2013, 48 pages, 30 euros.

Les Gratte-Ciel du Midwest, de Joshua W. Cotter – éd. Cà et là

Les Gratte-Ciel du Midwest Joshua W Cotter Ca et la couvertureUne fois encore, personne n’a voulu de lui pour jouer au foot. Le voilà abandonné sur le bord du terrain avec les filles, pendant que les autres s’amusent. Heureusement, un robot géant débarque de nulle part et massacre furieusement tous les garçons qui ont refusé de le prendre dans leur équipe… Dès les premières pages, Les Gratte-Ciel du Midwest instaure son atmosphère ambiguë. Si le dessin pétillant, peuplé de personnages animaliers, laissait croire à une bande dessinée gentillette, c’est raté. Pour Cotter, l’enfance ne se résume pas à des bouffées de nostalgie embaumant la tarte aux pommes de mamie, le parfum des petites blondinettes de sa classe ou l’odeur de l’herbe fraîche de l’Amérique rurale. Un peu rondouillard, mal dans ses baskets, timide et solitaire, le jeune garçon, que l’on suppose être Cotter lui-même, est rejeté par ses camarades. De la mort de sa grand-mère à l’autorité extrême du chef d’un camp de vacances en passant par la disparition du chat, chaque événement alimente sa frustration, qui se mue peu à peu en une hargne féroce.

Les Gratte Ciel du Midwest Joshua W Cotter Ca et la extraitEn enchevêtrant un récit classique avec des parenthèses fantasmagoriques où robots et dinosaures deviennent les projections du malaise de son héros, Joshua Cotter arrive à retranscrire avec beaucoup de perspicacité tout ce que l’enfance peut receler d’injustice, de souffrance et de cruauté. Comme le fait par exemple souvent un Chris Ware, il bâtit toute une galaxie de mini récits satellites autour de son histoire principale (fausses publicités, courrier des lecteurs, saynètes mystérieuses…), et dissémine au fil des pages plein de symboles et d’images récurrentes. Relevé par un second degré cynique, Les Gratte-Ciel du Midwest est une chronique bien sombre d’une enfance dont on ne peut s’échapper que d’une manière : en devenant enfin grand.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, novembre 2011, 288 pages, 22 euros.

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Les Gratte Ciel du Midwest Joshua W Cotter Ca et la extrait

Pierre-Crignasse, de Fil & Atak – éd. Frémok

pierre crignasse struwwelpeter atak fil hoffmann fremok couverture Gamin allergique à l’autorité qui refuse de se coiffer et de couper ses ongles, le Struwwelpeter est devenu l’un des livres pour enfants les plus célèbres du monde. Imaginé par Heinrich Hoffmann au milieu du XIXe siècle, il fête sa centième édition dès 1876. Depuis, il a été traduit dans plus de 35 pays : en France, on l’affuble tour à tour du nom de Pierre l’Ebouriffé, Crasse-Tignasse ou Pierre-Crignasse. Aujourd’hui, les Berlinois Fil et Atak signent leur propre version de l’ouvrage du Docteur Hoffmann, catalogue d’enfants turbulents, désobéissants, roublards, mutins et récalcitrants. Chaque petit récit s’achève sur une morale drôle et cruelle, qui fait que la noirceur d’Hoffmann déconcerte toujours autant. Friedrich martyrise les animaux ? Il se fait mordre par un chien. Pauline joue avec des allumettes ? Elle finit dévorée par les flammes. Konrad refuse d’arrêter de sucer ses pouces ? On les lui coupe aux ciseaux. Et ainsi de suite pour Philipp, Hans, Kaspar… Les adultes, eux, paraissent ridicules, faibles et dénués d’autorité. “Les grands débloquent on dirait bien”, constate même un lapin (qui a failli tuer un chasseur).

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannMais derrière l’apparente sévérité, presque sadique, avec laquelle les garnements sont punis, la présente version met en valeur la fantaisie débordante d’Hoffmann, qui s’était lancé dans l’écriture de ses “histoires drôles et images cocasses” en réaction à la fadeur de la littérature enfantine. Très fidèles aux histoires originelles, Fil et Atak ajoutent leur grain de sel, manigançant de nouveaux prolongements aux aventures inventées il y a plus d’un siècle et demi. Par exemple, un cartable tombé dans le Rhin devient prétexte à une hilarante invasion de Peaux-Rouges asservissant l’Allemagne dans une joyeuse critique de la colonisation, qui ne jure absolument pas avec le ton d’Hoffmann puisqu’il abordait déjà, à l’époque, le thème du racisme. Ainsi, l’intrusion de Fil et Atak dans l’univers de Struwwelpeter se fait avec subtilité, sans tomber dans la modernisation forcée.

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannContrepoint idéal aux vers faussement désuets (et magnifiquement traduits en français) de Fil, Atak fait admirer ses couleurs flamboyantes, chaleureuses et expressives, ses compositions faussement naïves fourmillant de références, d’apparitions et de détails furtifs. Popeye, Tintin, Tic et Tac, mais aussi le Voyageur au-dessus d’une mer de nuages de Caspar David Friedrich, jouent à cache-cache dans un décor habité par une généalogie de héros de la culture pop. En superposant plusieurs couches de dessins, Atak donne encore plus l’impression que ses pages sont hantées par des nuées de personnages invisibles. Dans le même temps, alter ego des auteurs, un chat noir qui fume comme un pompier (emprunté au dessinateur underground américain Kaz) et un blanc qui rappelle Maneki-Neko (le chat porte-bonheur japonais) déambulent gaiement parmi ces exubérantes peintures. Seule l’ultime histoire est inventée de toutes pièces par Fil et Atak : elle met en scène Justin, petit garçon bien élevé qui reçoit à Noël la console de jeu qu’il attendait. Un gamin sans histoires pour une histoire sans folie ni rebondissement. Même le dessin, sobre et géométrique à la Chris Ware, a perdu sa frénésie, comme si le monde moderne avait désenchanté les enfants. Les morveux vicieux et les punitions féroces de Pierre-Crignasse nous manquent déjà…

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmann 3Traduit de l’allemand par Maud Qamar avec la collaboration du Professeur A, novembre 2011, 96 pages, 24 euros.