La Vocation, de Cesare De Marchi – éd. Actes Sud

Vocation Cesare De Marchi actes sud pozzoli couvertureA trente-cinq ans, Luigi n’a toujours pas réussi à s’approprier son existence. A réellement vivre la vie qu’il désire. Parce qu’il a dû arrêter ses études prématurément, obligé de travailler à la mort de son père, il enchaîne les boulots minables sans pouvoir donner libre cours à sa passion : l’Histoire. Alors il travaille tard le soir pour avoir sa matinée de libre, et ainsi foncer à la bibliothèque dévorer, des heures durant, les pages jaunies des historiens antiques, les lignes poussiéreuses qui l’aideront à suivre les traces d’Attila ou du roi de Suède Charles XII. Plus qu’une vocation, l’Histoire est un sacerdoce. La lumière au bout du tunnel interminable qu’est devenue sa vie. Un besoin qui le tient éveillé chaque soir, quand il passe des heures à cuire des frites dans un fast-food de Milan, piqué par les gouttes d’huile bouillante. Alors quand la dernière chance de se voir reconnu pour son travail tourne court, quelque chose se casse.

L’écriture rampante de Cesare De Marchi ne cesse de se rapprocher toujours un peu plus de Luigi, les circonvolutions des phrases l’enserrant comme les anneaux d’un serpent, jusqu’à s’insinuer dans les replis de sa folie. Jusqu’à ce que l’on comprenne que cette folie pourrait être la nôtre. En sondant la frustration de son personnage inabouti car privé de son idéal, De Marchi cisèle une fable prométhéenne sur l’impuissance et la solitude de l’homme. Plus il parvient à coller à la peau de son personnage, plus il arrive à nous faire considérer le monde à travers ses yeux trop lucides. Face à l’ami qui l’encourage avant d’être touché par la maladie. Face à l’amoureuse à laquelle il ne s’abandonne jamais. Ou lors de ces scènes intenses, comme cette virée en boîte de nuit retranscrite avec un mélange de sensations fiévreuses et de froide perspicacité. Descente périlleuse dans les abysses de la frustration, La Vocation suit la piste qui, passant par le désespoir, la fureur et l’abandon, mène jusqu’à la folie, ultime refuge de l’âme humaine. “Car, à l’intérieur et autour de lui, il sentait battre la peur : peur de l’incongru, du monstrueux toujours aux aguets.”

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli, novembre 2011, 320 pages, 23 euros.