MUSIQUE / Le rock gothique, musée des (vraies) horreurs

Les livres c’est bien, mais au bout d’un moment, beuh. Voilà pourquoi, toutes les 360 heures, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Cette semaine, parce que la mort de Jean Amadou nous a vraiment mis un coup au moral, parlons du rock gothique.

N’y voyez aucune prétention mais en terme de musique, nous sommes des gens plutôt ouverts. Il nous est arrivé de défendre Bénabar devant un parterre de rockers vomissant cette « nouvelle chanson française » et il n’est pas exclu qu’apparaisse un jour dans ces pages un éloge fiévreux d’un des genres musicaux les plus injustement méprisé, le disco. De même, il nous semble impossible de rejeter en bloc un genre musical tout entier (« J’aime pas le rap », « la techno, c’est nul »), d’abord parce que ses frontières seront toujours trop poreuses pour le permettre, ensuite parce que chacun possède sa propre échelle de valeurs et ses esthétiques contraires, si bien qu’il sera toujours possible de trouver le remède à quelque défaut présumé. Pourtant, il y a une famille, une seule, à laquelle nous ne trouvons de circonstances atténuantes : celle du rock gothique.

Un simple décorum

Joy Division Love Will Tear Us ApartQu’est-ce que le rock gothique ? Joy Division ou The Cure y sont parfois assimilés, erreur imputable à une lecture rétrospective des événements fondant en un seul bloc les influences et leur produit (de la même manière que les Stooges sont parfois abusivement classés dans la catégorie punk ou les Jesus & Mary Chain dans celle des shoegazers*). Certains classements des « meilleurs albums gothiques de tous les temps » incluent même certaines productions de Nico, des Cramps, de Damned ou même des Stranglers, comme si toute musique sombre était forcément « goth ». En vérité, lorsque ces groupes publient leurs disques-phares (à la fin des années 1970) et que Ian Curtis se suicide (en mai 1980), les termes de rock gothique ou de « batcave » sont encore totalement inconnus.

Christian Death Catastrophe BalletLa scène gothique véritable est plus restrictive. Elle se forme en Angleterre (principalement) dans les années 1982-1983, juste après que Bauhaus et Siouxsie and the Banshees en ont posé les jalons. Sa principale caractéristique ? N’être qu’une imitation puérile de ces deux pionniers et des influences évoquées plus haut, réduites à un décorum et vidées de leur substantifique moelle. La noirceur affichée par Sisters of Mercy, Christian Death, Rosetta Stone, Creaming Jesus, Fields of the Nephilim ou The Mission (dans sa version grand public) ne répond plus à l’inspiration d’un instant ou l’expression d’un mal-être, elle est un exercice imposé, une posture. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si la mention « gothique », appliquée à des groupes punk, metal ou indus, se définit moins par des critères « idéologiques » ou musicaux qu’en fonction d’effets de style (maquillage, chanteur à grosse voix, textes morbides…) : tout n’y est qu’imagerie. Aucune innovation artistique majeure n’en a en revanche émergé.

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Proses apatrides, de Julio Ramón Ribeyro – éd. Finitude

Si ces proses sont apatrides, ce n’est pas parce que leur auteur est un Péruvien exilé à Paris, mais parce qu’“il leur manque un territoire littéraire qui leur est propre”. Recueil de textes épars qui échappent à toute tentative de classification, cet ouvrage prend tour à tour la forme de nouvelles très courtes, de chroniques quotidiennes, d’aphorismes ou de blagues, de portraits lapidaires ou de pensées – rappelant parfois Pascal. En apparence décousus, ces 200 micro récits, dont la rédaction s’est étalée sur plus de trente ans, des années 1950 aux années 1980, sont marqués par des thèmes lancinants : la vieillesse, le temps qui s’écoule inéluctablement, la question de la mémoire. Sans s’appesantir, au détour d’une réflexion ou d’un détail relevé au hasard d’une promenade, Ribeyro s’interroge sur l’utilité de la vie, les regrets qui la parsèment ou l’insignifiance de l’homme face à l’univers.

Si ces sujets peuvent sembler bien sombres, liés sans doute au combat du Péruvien contre le cancer dans les années 1970, ces Proses apatrides, jamais moralisatrices, brillent par leur poésie. Dans un Paris qu’il conçoit comme un écho au Spleen de Baudelaire, Julio Ramón Ribeyro sculpte l’anecdotique pour le transformer en une matière gracieuse et universelle. L’humour dont il fait preuve renforce cette légèreté, particulièrement lors de ces petits portraits ironiques, comme celui qui raconte son écoeurement face à l’amour visqueux d’un couple particulièrement laid – “Quand (…) je me figure leurs corps atroces confondus, je suis tenté de me jeter par la fenêtre, en proie à une folie incurable.” La sensibilité dont il fait preuve, sa curiosité et sa capacité à regarder au-delà de ce que les autres voient, dénote une grande perspicacité, qui atteint son paroxysme lorsque l’écrivain étudie les visages de ses congénères. Des commerçants qui font corps avec leur boutique au policier qui n’a pas les traits de sa fonction, en passant par cette analyse très fine de la physionomie des aveugles, Ribeyro excelle dans ces descriptions fragmentaires qui, en définitive, parviennent à évoquer l’humanité tout entière, bernée par le jeu des apparences au point de ressembler à une foule de fantômes.

> Pour télécharger un extrait du livre : cliquez ici.

Traduit de l’espagnol (Pérou) sous la direction de François Géal, mars 2011, 176 pages, 16,50 euros. Préface de François Géal.