Le Fœtus récalcitrant, de Jossot – éd. Finitude

Publié à compte d’auteur en 1939 et jamais réédité depuis, Le Fœtus récalcitrant réunit trois textes du caricaturiste anarchiste Jossot. Fameux collaborateur de L’Assiette au beurre entre autres, Jossot est, jusqu’à la Première Guerre mondiale, un des grands noms du dessin de presse, reconnaissable à son trait épais, ses couleurs vives et ses légendes cyniques et lapidaires. Lorsqu’il délaisse son crayon pour la plume, sa hargne demeure la même. D’ailleurs, le reste aussi : Jossot écrit exactement comme un caricaturiste. Ses essais, éclatés, ressemblent parfois à un recueil d’aphorismes collés bout à bout plutôt qu’à une réflexion construite. Malgré ses indéniables talents de pamphlétaire, ses idées principales sont répétées à l’envi, et s’appuient sur des images parfois faciles, mais très efficaces. Son premier texte, qui donne son nom à l’ouvrage, s’élève ainsi contre l’éducation et la culture, accusées de forger les mentalités et d’annihiler tout esprit contestataire en faisant ingurgiter aux populations une morale réactionnaire. Véritable diatribe anarchiste, drôle et frondeuse (comme lorsqu’il nous propose de tous ôter nos vêtements pour nous rendre compte que l’absurde respect du costume prime sur le respect humain), Le Fœtus récalcitrant se présente aussi comme un manifeste virulent pour l’art de la caricature.

Encore plus ancré dans l’actualité, L’Evangile de la paresse s’attaque quant à lui à cette “abomination de la civilisation”, cette “insulte à la Vie” : le travail. Jossot explique comment travailler aliène la pensée, et pourquoi le progrès ne mène qu’à la destruction et à l’exploitation de l’homme par l’homme, énonçant, au passage, un pressentiment écologique étonnamment moderne. Même si, finalement, son raisonnement, très Belle Epoque, paraît déjà dépassé dans le contexte explosif de la fin des années 1930. Dans le sillage de L’Eloge de la paresse de Paul Lafargue et La Grève des électeurs d’Octave Mirbeau, il réhabilite l’oisiveté, vertu stimulante, propice à la création et à la réflexion. A l’inverse de la lecture, dans laquelle il ne voit, étonnamment, qu’un nouveau moyen d’uniformiser et de déresponsabiliser les consciences. Plus qu’un essai purement anarchiste, ce volume révèle une pensée marquée par un mysticisme paradoxal, qui prône un individualisme ascétique, fuyant les foules grégaires pour retrouver la liberté dont nous a dotée la nature. Pour un peu, on croirait presque que certains passages ont été écrits en réaction au retour en force, depuis quelques années, des idéaux patronaux et de la valeur travail. Décidément, rien n’a vraiment changé.

Présenté et annoté par Henri Viltard. Janvier 2011, 128 pages, 13,50 euros.