Cible nocturne, de Ricardo Piglia – éd. Gallimard

Cible nocturne Ricardo Piglia GallimardRions d’abord un peu en lisant la quatrième de couverture du roman : Cible nocturne est un roman policier, mais d’un genre nouveau (…), l’intrigue policière devient le point de départ d’une réflexion et d’une écriture incisives et brillantes dont le but est de révéler – noir sur blanc – les multiples visages cachés de l’Argentine contemporaine.” Incroyable, personne ne nous a prévenus mais c’est bien arrivé : Piglia a eu l’idée d’utiliser le roman policier comme outil littéraire pour parler (noir sur blanc) de l’Argentine. Dingue ? Ah non. Evidemment, Ricardo Piglia n’invente rien : depuis les années 1920 (et même avant) nombre d’auteurs ont montré qu’on pouvait se servir du cadre du roman policier pour raconter le réel, et “observer les manifestations extrêmes de la misère et de la folie”. Que le roman noir ait bientôt cent ans et que l’esprit perspicace qui signe ce résumé travaille en plus pour Gallimard, l’éditeur de la fameuse Série Noire, ajoute à l’ironie de la situation.

S’il ne révolutionne donc le genre policier en le faisant glisser vers le noir, l’auteur d’Argent brûlé se fond par contre à merveille, une fois encore, dans le roman de genre pour dresser un portrait de l’Argentine rurale des années 1970. “Ca ressemblait à la Sicile, car tout s’arrangeait en silence, des villes silencieuses, des chemins de terre, des contremaîtres armés, des gens dangereux. Un monde très primitif.” Un crime est commis, un mulâtre américain flambeur, débarqué au fin fond de la Pampa, est retrouvé poignardé dans sa chambre d’hôtel. L’incorruptible commissaire Croce, porté par ses intuitions quasi magiques, mène l’enquête.

Rapidement pourtant, la trame classique de ce roman va partir en lambeaux. Le personnage de Croce est mis sur la touche, l’enquête change complètement de direction. Piglia s’applique en plus à casser la linéarité de l’enquête en troublant la temporalité de son roman et en perturbant le récit avec une profusion de notes de bas de page. Dans une Argentine pastorale dont la tranquillité est bouleversée par l’arrivée de la modernité, l’argent affirme son pouvoir, soutenu par un régime dictatorial et des élites corrompues jusqu’à la moelle. Ici, on règle ses comptes par lettres anonymes, on enferme les oiseaux de mauvais augure à l’asile, on s’oublie dans la drogue, on s’enferme dans la folie pour résister à celle du monde extérieur. Impossible, dans ces conditions, de mener le roman policier à son terme : la vérité et la logique n’ont plus cours dans cette contrée souillée. “Il faudrait inventer un nouveau genre policier, la fiction paranoïaque. Tout le monde est suspect, tout le monde se sent poursuivi. Le criminel n’est plus un individu isolé, mais une bande qui détient le pouvoir absolu.”

Blanco nocturno. Traduit de l’espagnol (Argentine) par François-Michel Durazzo, janvier 2013, 310 pages, 22 euros.

RENCONTRE AVEC RON RASH / L’enfer au paradis

Ron-Rash-interviewVous autres, les péquenauds, vous serez chassés de cette vallée jusqu’au dernier comme de la merde dans une cuvette de chiottes.” Avec Un pied au paradis, premier roman fulgurant saisissant la fin d’un monde, Ron Rash avait ouvert un monde habité. Des lieux aux “noms bourrés de voyelles” sur d’anciennes terres Cherokee. Presque l’enfer dans des montagnes griffues, dans la chaleur triomphante, sur des terres pelées, dans la vallée menacée par l’engloutissement où les hommes sont arides. Drame choral, chronique suspendue d’un bout de nature en passe de devenir un “coin pour les disparus” ou l’on ne sait plus très bien quel cercle vicieux s’acharne à délier les relations des hommes – cruels – entre eux ou avec leur milieu.
Puis il y eu Serena, entre polar et fresque historique remontant aux fondements de l’Amérique moderne, dans les sombres lendemains de la Grande dépression, les années amères et le flot régulier des ouvriers qui font la queue pour trouver n’importe quel travail, décrits avec la netteté des photos de Dorothea Lange, la violence des Raisins de la colère.
La scierie, le déboisement massif, le terrible quotidien des bûcherons, les vallées qui enferment, les forêts qui étouffent, la montagne qu’on massacre, les hommes qui meurent à un rythme endiablé. Le changement qui menace. Toujours.
Avec Un monde à l’endroit, roman initiatique au cœur d’un univers de rivières poissonneuses et de désespoir, Ron Rash poursuit son impressionnante exploration de la noirceur des hommes qui risquent tant d’être chassés de là où il n’ont mis qu’un pied : le paradis. La beauté, la dureté, le paysage comme un destin, dans les Appalaches toujours, avec une voix comme celle de Johnny Cash, “capable de transformer le chagrin et le regret en quelque chose de beau”.

Un pied au paradis, Serena et Un monde à l’endroit se déroulent tous entre la Caroline du Nord, la Caroline du Sud et les Appalaches. Pourquoi une telle unité de lieu ?

Comme disait Eudora Welty : “Comprendre un lieu aide à mieux comprendre tous les autres.” (1) Je m’inscris dans cette tradition d’écrivains qui cherchent à raconter une histoire universelle à travers une histoire locale, tradition qui remontent par exemple à William Faulkner ou James Joyce – il n’existe pas de livre plus régional que Ulysse. Quand j’écris, j’essaie de reconstruire la Caroline aussi intimement que possible, pour essayer d’atteindre non seulement l’essence de ce territoire, mais aussi celle de tous les territoires.

A chaque fois, dans vos récits, la nature est omniprésente. Une nature forte, belle et majestueuse qui parfois, aussi, se mue en piège infernal. Comment expliquez-vous cette dualité ?

le monde a l endroit ron rash seuilDans ma région, la nature peut à la fois être protectrice, guérisseuse, mais elle s’avère également étouffante, accablante, en retenant les gens prisonniers dans ses filets. Souvent, les habitants des Appalaches sont nés dans la misère et n’ont pas forcément eu accès à l’éducation. Ils sont piégés, physiquement et psychologiquement. C’est une contrée sublime, mais on y trouve aussi des villages reclus, coincés au fond de vallées sombres et étroites depuis des générations. Comme je dis toujours : notre destin dépend de l’endroit où l’on vit. Si je devais avoir une phrase tatouée sur le corps, ce serait celle-là. J’ai connu des jeunes femmes comme Laurie, le personnage féminin de Le Monde à l’endroit, issues de familles pauvres, qui avaient compris que l’éducation était le seul moyen pour elles d’échapper à leur destin. Elles étaient concentrées sur le objectif : aller à la fac, ne pas tomber enceinte, rester libre, ne pas finir comme leur mère. Mais derrière, on sentait aussi beaucoup d’aigreur.

La relation que vous décrivez entre l’homme et le lieu dans lequel il vit se matérialise aussi par ses tentatives de dompter la nature, par exemple en coupant les forêts (dans Serena), ou en installant des barrages (dans Un pied au paradis).

Mon propos en tant que romancier n’est pas seulement de raconter, mais de décrire le cadre en donnant des détails spécifiques sur la faune, la flore, un rocher ou une rivière, de manière à révéler la nature, sa complexité, sa beauté et à étudier l’interaction entre l’homme et son milieu. Il faut d’abord donner à voir au lecteur la beauté d’une contrée pour lui faire ensuite prendre conscience de ce que l’homme commet.

Du coup, l’écologie est aussi un sujet récurrent dans vos romans. Dans Serena par exemple, vous décrivez la naissance d’un sentiment écologique, au début des années 1930.

Serena Ron Rash Le MasqueJ’ai écrit Serena comme une réponse directe à ce qui se passait alors, sous l’administration de George W. Bush, qui voulait ravager des forêts protégées pour faire du profit. Encore aujourd’hui, les Républicains annoncent qu’ils veulent lever la protection des parcs nationaux pour exploiter le pétrole ou gaz naturel. Serena raconte le début de ce combat entre exploitation et écologie.

A vos yeux, la Caroline est une région qui incarne bien l’ensemble des Etats-Unis ?

Je pense, oui. La majorité des Américains vivent comme des personnages de Jim Harrison, Daniel Woodrell ou Annie Proulx, et non pas comme les New-Yorkais de Bret Easton Ellis. New York ou Los Angeles s’apparentent presque à un autre monde, déconnecté des Etats-Unis. Quand on lit Bret Easton Ellis, on observe vraiment une toute petite portion du pays, pas forcément représentative. Des auteurs comme Richard Price y parviennent avec plus de justesse, en retranscrivant en même temps la vie dans plusieurs couches de la société. Lire la suite

Un privé à la cambrousse, intégrale volume 1, de Bruno Heitz – éd. Gallimard BD

un prive a la cambrousse bruno heitz gallimard BD integrale volume 1 couverture hubertDans la vallée de la Morne, dont le nom possède déjà toutes les saveurs d’un trou paumé, Hubert le paysan, à force de donner des coups de main ici ou là, devient le détective privé du coin. Chevauchant sa fière mobylette, le béret vissé sur le crâne, le voilà désormais au service de l’équité – enfin, quand son frangin Bertrand, avec qui il vit, ne lui met pas des bâtons dans les roues. Seulement armé de son bon sens et de sa curiosité maladive, le limier campagnard s’attaque à des affaires sensibles : arnaque au cochon de lait, vol de truffes, et puis, de fil en aiguille, les grosses affaires. Trafic de cartes postales, morts suspectes, tentatives d’assassinat. Les courses-poursuites en vélos, les filatures dans les champs, les planques dans le café du coin, la pêche aux informations : “Pas facile d’être détective privé dans un village de 800 âmes”, lorsque tout le monde sait qui vous êtes et ce que vous faites. Poussé par son sens de la justice et, surtout, par son frigo vide qui l’oblige à faire le “sale boulot”, Hubert dévoile l’autre versant de cette verte campagne, dont les travers n’ont rien à envier à ceux de la grande ville.

un prive a la cambrousse bruno heitz gallimard BD integrale volume 1 extrait hubertLoin des découpages haletants, des héros charismatiques, des métropoles enfumées et des génies du mal machiavéliques, Un privé à la cambrousse prouve que l’on peut être une série policière remarquable tout en restant imperméable aux modes et à la débauche d’effets clinquants. Si, au premier regard, le noir et blanc enfantin de Bruno Heitz, assez grossier, paraît bien insignifiant, il impose rapidement son charme et son dynamisme. Avec beaucoup d’humour, et sans se contenter de faire un pastiche de roman noir à la sauce rurale, Heitz bâtit un univers qui n’est pas sans rappeler celui de Simenon, doublant ses histoires d’une chronique sociale pleine de tendresse.

Avril 2011, 338 pages, 21 euros. Ce volume regroupe trois histoires : Un privé à la cambrousse, Une magouille pas ordinaire et Le Bolet de Satan.