La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, de Charles Neider – éd. Passage du Nord-Ouest

La Véritable Histoire de la mort d Hendry Jones Charles Neider Passage du Nord-OuestDédiée à des romans inédits ayant été adaptés au cinéma, la collection Short Cuts nous avait déjà révélé, entre autres, le flamboyant Warlock de Oakley Hall ou le subversif (et tellement cool) Luke la main froide de Donn Pearce. Cette fois, on découvre le texte de 1956 qui a inspiré la seule réalisation de Marlon Brando, La Vengeance aux deux visages (1961).

Partant du légendaire récit de la mort de Billy the Kid par celui qui l’abattit, le shérif Pat Garrett, Charles Neider (1915-2001) ne livre pas un western haut en couleur. Au contraire, il se concentre sur la fin de la vie d’Hendry “le Kid” Jones, dans un style retenu, proche du documentaire, pétri de détails réalistes comme on en lit peu dans les westerns. Discret, l’écrivain se cache derrière le narrateur, ultime compagnon de route du bandit, pour raconter les derniers mois d’un des plus fameux hors-la-loi de l’Ouest américain, ce gamin fluet roi de la gâchette qui“tire avant même de s’en rendre compte, il tire sans même viser, et la balle sait où aller comme d’habitude, elle est de son côté comme elles le sont toutes”.

Exit le lyrisme, mis à mal par l’écriture sobre et précise de Neider. Exit le suspense aussi, puisqu’on nous le dit dès le titre : l’issue fatale est courue d’avance. Pourtant, malgré son apparent détachement, le roman dégage une incroyable tension, comme lors de la détention du Kid qui aboutit à sa spectaculaire évasion. Neider prend le temps de creuser les situations, de changer de point de vue, de glisser des anecdotes, de mettre en scène des dialogues étonnants, de ralentir le temps jusqu’à ce que l’on trépigne d’impatience.

Toute la richesse de ce texte réside dans sa manière de regarder autour du Kid et de ne pas se focaliser seulement sur ce héros légendaire. Derrière La Véritable Histoire de la mort d’Hendry Jones, Neider laisse à voir le racisme envers les Mexicains, évoque le massacre des Indiens, la cruauté d’une époque sanglante, et consacre de nombreuses pages aux descriptions de cette envoûtante Californie sauvage. La mort d’un Kid épuisé d’une vie passée à fuir et à ne tourner le dos à personne, accablé par son inéluctable destin de desperado, prend alors un tout autre sens. Comme la scène finale, qui voit les villageois nier la mort du Kid, pirouette rappelant combien l’Amérique préfèrera toujours le mythe à l’Histoire.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Marguerite Capelle et Morgane Saysana, mai 2014, 224 pages, 20 euros. Postface d’Aurélien Ferenczi.

Phil Perfect, intégrale, de Serge Clerc – éd. Dupuis

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integralePhil Perfect est le héros d’une époque. Apparu pour la première fois dans les pages du magazine Rock & Folk en 1979, il tire sa révérence dix-huit ans plus tard dans Heavy Metal, version américaine de Métal Hurlant. Pastiche de Marlowe, ersatz pop de Tintin (avec l’ineffable Sam Bronx dans le rôle du Capitaine Haddock), Phil Perfect mène des enquêtes farfelues. Coupe de cheveux étudiée, épaules saillantes, pli de pantalon sophistiqué, il soigne sa démarche féline. Derrière l’humour d’une langue inventive et l’énergie rock’n'roll qu’elle dégage, la série baigne dans une mélancolie vaporeuse digne d’un film noir.

Sans se prendre au sérieux, le grand brun noie son chagrin d’amour dans l’alcool et l’aventure. Nid d’espion à Alpha-Plage (1982) synthétise toute sa modernité : dans ce faux récit d’espionnage où rien ne se passe, le plus cool des détectives n’enquête pas, ne sauve personne, et rate même le meurtre qui se déroule dans la lumière orangée d’une station balnéaire hors saison. L’utilisation de la voix-off ralentit la lecture et met en valeur le dessin souple et puissant. Nonchalant même dans le désespoir, foncièrement romantique derrière son chic imperturbable, Phil Perfect marche le long de la plage sous la pluie tiède, jette des pierres sur les mouettes, s’ennuie, pleure (seul), rit (de lui-même), boit (comme quatre). Tentant d’oublier la belle Vanina Vanille.

Comme le personnage qu’elle sert, l’esthétique fétichiste puise dans le passé pour modeler un style en osmose avec son époque. Serge Clerc repart du classicisme de la ligne claire d’antan et, pour ses décors, emprunte à la Californie mythique des années 1940 ou 1950 ses voitures rutilantes, son architecture art déco, ses meubles au design rétro, ses vêtements à la classe désuète. Introduite par une longue biographie illustrée de l’auteur, cette très belle anthologie réunit tous les travaux de Serge Clerc autour de son héros gominé en imper – histoires courtes, récits de 48 pages, affiches, publicités, dessin divers, mais aussi La Légende du rock’n'roll, dans laquelle Perfect nous raconte la Motown, les Sex Pistols ou Sinatra. Un ouvrage à la hauteur de l’élégance décontractée d’un auteur qui, avec quelques autres (Chaland, Ted Benoit), a incarné un nouvel âge de la bande dessinée adulte.

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du MocamboPhil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du Mocambo

Décembre 2012, 272 pages, 32 euros. Introduction de José-Louis Bocquet.

RENCONTRE AVEC ERIC MILES WILLIAMSON / Col bleu, colère noire

Eric Miles Williamson Bienvenue a Oakland Gris Noir beton interview photoPeut-être parce qu’il y parle de ce qu’il a connu jusqu’au pire, Eric Miles Williamson fait partie de ces auteurs qui ressemblent étonnamment à leurs livres. Massif et vacillant, brutal et poignant, spectaculaire mais sans esbroufe, provocateur, buveur lucide à la colère grondante et généreuse. Oakland dans tous ses romans, “aisselle puante de l’Amérique”, ville haïe dont la violence colle à la peau de ses habitants comme la gunite à celle des ouvriers. Alors, Gris-Oakland, Noir Béton ou Bienvenue à Oakland racontent le travail inhumain, les bruits assourdissants, la poussière, les outils, l’alcool, la folie, l’honneur, la haine et la misère, les hommes en morceaux qui touchent constamment le fond. Un monde sauvage, ruiné. Le tribut payé à l’Amérique.
Peu prophète en son pays, celui qui n’a jamais cessé d’être un ouvrier dans sa tête parle “des gens qui travaillent pour gagner leur vie, les gens qui se salissent et ne seront jamais propres, les gens qui se lavent les mains à la térébenthine, au solvant ou à l’eau de javel”. Il module son style, invective son lecteur, se met à nu et frappe juste. Il prévient d’ailleurs : “Don’t fuck with this man !”

Vos romans, particulièrement Noir Béton, apparaissent comme des livres sur la classe ouvrière tels qu’on n’en avait pas vus depuis les années 1930 ou 1940, depuis John Dos Passos, Jack London ou John Steinbeck. Comment expliquez-vous le vide entre ces deux générations ?

Après la Deuxième Guerre mondiale, la loi qu’on a surnommée le “G.I. Bill” finançait des études universitaires aux soldats démobilisés. Puis, à partir du milieu des années 1960, et jusqu’aux années 1980, les études supérieures sont carrément devenues gratuites : tous les pauvres de la classe moyenne ont pu aller dans les mêmes universités que les riches. Les Noirs, les Mexicains, tous. Pendant presque quarante ans, le temps d’une génération – ma génération. Puisque nous en étions capables, nous avons écrit sur nos vies, nous nous devions de raconter notre histoire, notre expérience, notre monde, comme dans Noir Béton ou dans les livres de Norman Mailer. Mais cette période est terminée. Reagan a détruit tout ça. Désormais, pour aller à l’université, il faut débourser entre 10.000 et 20.000 dollars, somme qu’un jeune étudiant ne peut pas récolter en travaillant. Nous resterons une génération unique, une anomalie de l’Histoire.

Puisque vous faisiez partie de cette génération capable de raconter un autre aspect de l’Amérique, avez-vous ressenti le devoir de le faire ?

Noir Beton Eric Miles Williamson Fayard noirJe suis devenu écrivain parce que je n’étais pas un musicien suffisamment doué. Mon père jouait de la trompette dans l’orchestre symphonique d’Oakland, comme mon grand-père avant lui. Moi, je n’étais pas aussi bon, et en plus je jouais du jazz, alors je ne pouvais jamais vraiment me faire plus de 40 dollars par soirée. Et puis j’ai fini par me rendre compte que les textes que j’écrivais étaient meilleurs que la musique que je jouais… Je ne me suis jamais senti investi d’une mission – sauf quand j’étais jeune et que je voulais raconter la vie des ouvriers au monde entier. Mais les ouvriers ne voulaient pas en entendre parler, et les riches n’en avaient rien à foutre.

C’est la colère qui sert de moteur à votre écriture ?

Sans doute. Toute ma vie, j’ai essayé de vivre dans des endroits accueillants, or, à chaque fois, j’atterris dans des coins cauchemardesques. Mon deuxième fils est né sur le sol du salon de ma maison, juste parce que nous n’avions pas de sécurité sociale. Maintenant, je vis près de la frontière mexicaine, j’ai une assurance, mais derrière chez moi, six personnes ont été décapitées dans les six dernières années, un hélicoptère militaire tourne constamment au-dessus de ma maison et il y a des mitraillettes au fond de mon jardin. Voilà où je vis, c’est ça mon Amérique. Et rien de ce que je n’écris ne me sortira de là. Je peux m’en échapper une semaine pour venir à Paris, parler avec vous, mais ma famille est dans ce trou, et tous les jours, j’ai peur qu’ils se fassent tuer dès qu’ils sortent de la maison. J’ai enseigné dans les quartiers noirs de Houston, maintenant j’enseigne aux Mexicains du fin fond du Texas : je n’ai pas cessé de fuir la pauvreté, mais je suis toujours retombé dedans. Lire la suite

L’Enfance d’Alan, de Emmanuel Guibert – éd. L’Association

Enfance Alan Emmanuel Guibert L AssociationC’est sur l’île de Ré, en vacances, qu’Emmanuel Guibert rencontra un retraité américain avec lequel il se lia d’amitié, il y a presque vingt ans. De l’histoire de sa vie, Guibert tira d’abord le magnifique triptyque La Guerre d’Alan, consacré aux pérégrinations du soldat Alan Ingram Cope durant la Seconde Guerre mondiale. Cette fois, il se concentre sur ses souvenirs d’enfance, dans la Californie de l’entre-deux-guerres. La Californie d’autrefois, avant que sa population ne double brusquement après 1945, et que les voitures et le béton ne la submergent. Celle qui sentait le citron, et dont les plages sauvages étaient bercées par le chant des coyotes et les cris des pumas.

Comme il l’avait déjà fait avec la première trilogie consacrée à Alan, Emmanuel Guibert parvient à rendre palpitant l’aspect documentaire de son récit. La famille de Cope, la mort de sa mère, le choc de la crise de 1929, le séisme de 1933, le bonheur chiche d’une jeunesse paisible, les jeux, les copains, Dieu… L’Enfance d’Alan explore avec nostalgie un monde désormais disparu. Le bourdonnement d’un insecte dans le conduit de chauffage, une route féerique scintillant de décorations de Noël ou le charisme surnaturel d’un oncle descendant d’une locomotive rugissante sont autant de pièces qui forment le tissu lacunaire et incohérent de l’enfance. Bienvenue dans l’âge où quelques idées ridicules, souvent semées par les adultes, peuvent marquer à jamais. Un âge où les événements cruciaux paraissent sans importance mais où, par contre, un moment complètement anodin deviendra inoubliable.

Avec une intelligence narrative hors pair, Emmanuel Guibert donne à son récit une universalité touchante. Plutôt que d’illustrer platement les propos d’Alan Cope, fonctionnant comme une voix-off, il parvient à se fixer sur des détails, des objets, comme un souvenir vague dont il ne subsisterait plus que quelques bribes. La précision photographique de son dessin est contrebalancée par l’omniprésence du blanc, empreinte vide du temps et de l’oubli, qui donne à ses compositions la grâce éthérée d’un rêve. Un rêve insouciant, brutalement interrompu par l’irruption d’un drame qui précipitera Alan dans le monde adulte.

Enfance Alan Emmanuel Guibert L Association extrait dessinEnfance Alan Emmanuel Guibert L Association extrait dessinEnfance Alan Emmanuel Guibert L Association extrait dessin

Septembre 2012, 160 pages, 19 euros.

Les Frères Sisters, de Patrick deWitt – éd. Actes Sud

Les Freres Sisters Patrick deWitt Actes SudImpitoyables, féroces, fines gâchettes, Charlie et Eli Sisters sont les tueurs les plus fameux du Far West. Employés par le Commodore, le redoutable duo a pour mission de retrouver et d’exécuter un chercheur d’or qui aurait volé leur patron. De l’Oregon jusqu’à la Californie, ils vont traquer leur cible. Sur leur chemin, ils croisent des grizzlis, des sorcières, des chevaux courageux, un paquet de bandits de tout poil, des prospecteurs paranoïaques, des filles de joies romantiques, une poignée d’Indiens parce qu’il faut toujours des Indiens dans une histoire comme ça, et toute une faune de types plus ou moins rongés par la folie. “J’ai l’impression que la solitude des grands espaces n’est guère propice à la santé”, constate justement Eli.

Cuisinés par l’irrésistible sens de la narration de Patrick deWitt, tous ces ingrédients forment un récit excitant au possible, rendu plus attrayant encore par la pointe d’extravagance qu’introduit l’Américain dans ce décor familier. De l’émerveillement d’un hors-la-loi devant une brosse à dents (visiblement le summum de la technologie en 1851) à l’acharnement d’Eli à se mettre au régime pour séduire une demoiselle, Les Frères Sisters ne cesse de glisser sur les codes du western avec un humour décalé.

Mais la vraie réussite de cet ouvrage, c’est la manière avec laquelle Patrick deWitt réussit à tracer un sillon inattendu entre roman d’aventure et roman intimiste. Entre Charlie, la tête brûlée qui se complaît dans l’alcool et le crime, et Eli, qui doute de sa vocation de desperado patibulaire et aspire à renouer avec une vie plus rangée, s’insinue souvent la colère, la jalousie, l’incompréhension. “Nous sommes du même sang, mais nous n’en faisons pas le même usage.” Mais il affleure surtout une insubmersible affection, que deWitt couche sur le papier avec délicatesse, et sans jamais sacrifier le rythme enjoué de l’intrigue. En faisant d’Eli le narrateur, il donne à son roman une dimension émouvante, qui éclaire sous un jour nouveau cette Amérique de la ruée vers l’or. Un western des plus captivants, doublé d’une exploration subtile de la fraternité et de la noirceur de ces tueurs à gages de l’Ouest sauvage.

The sisters brothers. Traduit de l’anglais (CANADA) par Emmanuelle et Philippe Aronson, septembre 2012, 360 pages, 22,80 euros.

Anesthésie générale, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Anesthesie generale Jerry Stahl Rivages Thriller couvertureIl devient de plus en plus rare de croiser des romanciers américains aussi dingues que Jerry Stahl. D’autant que lui semble, à chaque livre, aller encore plus loin que dans le précédent, pulvérisant les barrières de la bienséance et du bon goût avec une insouciance provocante. Cette fois, Manny Rupert, ex-flic et ex-drogué devenu détective que l’on avait déjà rencontré dans A poil en civil, est chargé d’identifier un détenu de quatre-vingt-dix-sept ans qui se prend pour Josef Mengele, docteur sadique qui régna sur le camp de concentration d’Auschwitz. Et pour vérifier que le vieux nazi est bien celui qu’il prétend, le voilà catapulté animateur d’un stage sur l’addiction au cœur même de la prison de San Quentin, prison dans laquelle, en plus d’un potentiel SS inoxydable, il va croiser des juifs nazis, un maton transsexuel, un rasta du FBI, des gangs mexicains ou un révérend pornographe et son cheptel de putes chrétiennes vierges. Ainsi que son ex-femme, évidemment, pour que la fête soit parfaite.

Pourtant, malgré ce cocktail délirant de nazisme, de sexe, de prison et de n’importe quoi, sorti du cerveau malade d’un scénariste de film de série Z, Anesthésie générale, excessif jusqu’à, parfois, se répéter un peu, ne tourne jamais à la bouffonnerie vaine. Derrière l’outrance clownesque de son odyssée déglinguée se cache un roman extrêmement érudit, d’une acuité dérangeante. L’humour cru, les parenthèses grotesques et le ridicule des situations permettent à l’auteur de s’approprier ce symbole ultime de l’horreur nazie qu’est Josef Mengele – il fallait oser.

Mais surtout, il n’en fait pas un simple épouvantail grand-guignolesque : Mengele permet à Jerry Stahl de se servir du IIIe Reich comme d’un miroir déformant pour révéler le racisme et l’autoritarisme ataviques des Etats-Unis. Il rappelle par exemple l’admiration d’Hitler pour cette Amérique capable de stériliser les “inadaptés”, d’utiliser les Noirs ou les détenus comme des rats de laboratoire ou, après la guerre, de récupérer tous les scientifiques nazis en tirant un trait sur leurs exactions. Et de continuer, aujourd’hui encore, à prôner des valeurs pour le moins douteuses, par le biais de cette télévision où semblent régner les éditorialistes conservateurs, intégristes, racistes (que Stahl cite à tout va – bravo au traducteur pour ses notes pointues).

“Il n’y a pas de pays. Il n’y a pas de guerres. Il n’y a que des gardiens, qui dirigent le monde, et des prisonniers, qui le peuplent. Une nation mène toutes les autres : la république du fric.” Charge désespérée contre le cynisme écoeurant de l’argent, bordée d’injures contre l’hypocrisie de la morale, électrochoc pour sortir les Etats-Unis, mais aussi les autres, de leur ignorance (“La seule raison pour laquelle les Américains sont tellement satisfaits d’eux-mêmes, c’est qu’ils ne connaissent rien à leur propre histoire”) : Anesthésie générale est tout cela à la fois, et même plus. Un monument de subversion.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis G. Nolent, août 2011, 490 pages, 22 euros.

Bienvenue à Oakland, de Eric Miles Williamson – éd. Fayard

bienvenue a oakland welcome Eric Miles WIlliamson fayard couvertureDans l’ombre de la scintillante San Francisco, de l’autre côté de la baie, s’étalent des kilomètres de docks dominés par des grues menaçantes, des rues décharnées, des friches industrielles lugubres. Bienvenue à Oakland, berceau des Black Panthers, territoire des Hell’s Angels, mais surtout d’un paquet de moins que rien, de laissés-pour-compte qui s’échinent à travailler comme des forcenés pour pouvoir payer leur coup, le soir venu. Né dans cette “aisselle puante de l’Amérique”, soutenu par un père qui n’est pas le sien, survivant à un frère mort d’avoir trop picolé et à un autre dépecé sous ses yeux par un gang mexicain, T-Bird a grandi parmi ces artères sordides. Son corps porte fièrement les cicatrices de toutes les violences qu’il a subies, de tous les emplois qui ont, petit à petit, imprimé leur marque – et leur odeur – sur sa peau usée trop vite. Gamin, il ramassait les crottes dans la rue contre une pièce ; grand, le voilà éboueur, obligé de vivre dans son camion répugnant afin d’économiser l’argent qui lui permettra d’avoir son chez lui.

Aux antipodes de l’écriture minimaliste et de la tension aiguisée de Noir Béton (2008), qui situait Eric Miles Williamson dans la lignée de Steinbeck ou Dos Passos, Bienvenue à Oakland est traversé par une rage dévorante, habité par une écriture fiévreuse qui semble se consumer sous nos yeux. La voix de T-Bird donne corps à une cité chtonienne et anime des personnages invraisemblables, Noirs, Latinos ou Blancs essorés par la vie, parfois à la limite de la folie comme cet ancien militaire qui se prend pour Rambo. La brutalité de ces existences, martyrisées par une Amérique qui les a abandonnés sur le bord de la route (ou par les ex-femmes et leurs pensions alimentaires), se mue en une fresque grotesque, presque drôle. Multipliant les digressions, les parenthèses et les anecdotes sans pour autant freiner l’élan bouillonnant du roman, T-Bird bouscule le lecteur. Plutôt que d’essayer d’attirer sa pitié, il le prend à partie, lui postillonne à la face ce “tu” accusateur, hargneux.

“Tu veux du parfait ? T’as qu’à lire les putains de bouquins de quelqu’un d’autre. (…) Je veux qu’en tournant la dernière page de mon bouquin tu ressentes un peu d’inquiétude, juste un peu, que tu te sentes un peu concerné, mon petit bonhomme, ma petite dame, que tu te dises que peut-être, ce n’est qu’un peut-être, mais que c’est peut-être toi qu’on va se faire. Peut-être qu’on est tout simplement en train d’attendre le bon moment pour te faire la peau.” (pages 192-193)

Coincé dans un monde dont il aimerait s’échapper mais auquel il est enchaîné à jamais, T-Bird ressasse sa frustration, hurle sa haine des autres. Ceux qui ont eu la chance de naître ailleurs, loin de cette baie polluée sur laquelle vient s’échouer une eau goudronneuse, chargée de toutes les saloperies que régurgite la ville. Et pourtant, parmi les ronces de ces mots acides, Eric Miles Williamson arrive à déceler la beauté dans le cauchemar, et à rendre poétique les coupe-gorge miteux d’Oakland – jusqu’à affirmer, provocateur : “C’est beau, des dobermans et des pit-bulls en train de réduire en charpie des mômes qui ont sauté le mur d’une propriété privée”. Au désenchantement et à la misère, T-Bird et ses compatriotes opposent leur fierté dérisoire, la solidarité de ceux qui pataugent dans la même mélasse. Et cette liberté pure, infinie, survenant seulement quand on n’a plus rien à perdre, et qui rend ce roman si étourdissant. “Y a rien de plus beau que la volonté de vivre lorsqu’on baigne dans le désespoir absolu. L’espoir c’est pour les connards. Il n’y a que les grandes âmes pour comprendre la beauté du désespoir.”

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexandre Thiltges, août 2011, 412 pages, 22 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > L’interview d’Eric Miles Williamson : cliquer ici.

MUSIQUE / Réhabilitons les Beach Boys

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, pfiou. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, petit hommage aux Beach Boys, à l’occasion de la sortie prochaine de l’album Smile, abandonné en 1967.

smile the beach boys cover cd disque good vibrationsLa moiteur torride de nos dessous de bras nous ramène chaque instant à cette évidence : l’été est arrivé. Et avec lui, le flot ininterrompu de reportages télé sur les nouvelles tendances de la saison (glaces au rôti de veau, surf à dos de cheval…), reportages dont la bande-son débutera immanquablement par le célèbre I Get Around des Beach Boys. Avec leur nom idiot et leurs chansons tournant quasi exclusivement autour du surf, des filles, de la plage et du surf, les Garçons de la Plage restent en effet l’archétype du groupe estival, joyeux et insouciant. En un mot, stupide. Ils méritent pourtant une tout autre reconnaissance.

La mauvaise réputation

Les Beach Boys sont en fait victimes de deux injustices. La première a trait à la relative méconnaissance du grand public à l’égard de leurs œuvres les plus audacieuses. Brian Wilson et sa bande ont en effet sorti, avec Today ! en 1965, Summer Days (and Summer Nights !!!) la même année, et surtout Pet Sounds en 1966, quelques-uns des disques les plus innovants et les plus désespérément beaux qu’on puisse écouter. Qu’il nous soit permis de dire qu’à ingéniosité égale, ou pas loin, les Beatles, Zombies et autres Byrds n’ont jamais été capables d’émouvoir leurs auditeurs comme l’a fait le groupe californien avec Please Let me Wonder, Let Him Run Wild, God Only Knows ou Caroline, No. Malheureusement, le succès des Beach Boys est allé en déclinant à mesure que leurs ambitions artistiques se développaient. Voilà pourquoi ils passent aujourd’hui, aux yeux de beaucoup, pour les avant-derniers des ringards (Herbert Léonard restant intouchable).

pet sounds beach boys cover animaux pop god only knows caroline noLe second malentendu entourant les frères Wilson est un peu l’exact négatif du premier. Les Beach Boys bénéficient grâce à Pet Sounds du respect unanime d’une petite communauté de connaisseurs. Mais en contrepartie, ceux-ci ont tendance à considérer les premiers disques du groupe, ceux de l’insouciante période surf, comme autant d’erreurs de parcours. Les chansons légères n’ont pourtant rien de honteux, sinon pour quelques intellectuels pontifiants qui voudraient lire dans chaque œuvre une leçon de vie éternelle. La France est spécialiste en la matière, elle qui place souvent la notion de crédibilité avant celles de plaisir et de spontanéité : combien de bonnes comédies ont été snobées par l’académie des Césars au profit d’interminables fables philosophiques ? Avec quel mépris la pop et ses futilités ont-elles été considérées par une large frange de la chanson et du rock français (Ferré, Ferrat ou Noir Désir), partisans d’un art théorisé, forcément utile, donc engagé ? Tube des Beach Boys en 1963, Be True to Your School n’offre rien d’autre qu’une jouissance décérébrée. Et c’est exactement pour cela qu’elle est irrésistible. Lire la suite

Hell’s Angels, de Hunter Thompson – éd. Folio

hells angels hunter thompson poche folio couverture harley davidsonParu en 1965, Hell’s Angels assoit la célébrité d’un journalisme nouveau, dit “Gonzo”. Hunter S. Thompson réinvente le reportage, collant son sujet au plus près et s’appuyant sur la fiction pour approcher au mieux la réalité. Il passe ainsi une année à côtoyer les fameux barbus en Harley Davidson, à les suivre dans leurs périples, à batailler pour défendre sa ration de bière, gagnant peu à peu leur confiance. Comme toujours avec Thompson, la subjectivité revendiquée de son travail finit par déboucher, à force de nuances et de contradictions, sur un portrait d’une qualité remarquable. Alors que la plupart de ses confrères, et même les plus sérieux (New York Times et compagnie), s’embarquent en 1965 dans une paranoïa délirante, considérant les anges du bitume comme des tueurs patentés, des hordes de Barbares motorisés toujours prêts à mettre à feu et à sang des villages d’innocents citoyens américains, Thompson choisit un angle discordant. Au lieu de se contenter des dépêches officielles et des rapports d’une police qui, visiblement, raconte n’importe quoi pour dissimuler son ignorance, le futur auteur de Las Vegas Parano prend le taureau par les cornes, et signe un livre aussi riche qu’excitant.

hells angels hunter thompson sonny barger harley davidsonA cause d’une poignée de faits divers sordides pour lesquels ils sont souvent tenus responsables à tort, les Hell’s Angels deviennent la nouvelle terreur des routes américaines, victimes d’une campagne de presse alarmiste décuplée par un sensationnalisme malsain. Alors qu’en mars 1965, les motards en noir sont si peu nombreux qu’ils sont sur le point de disparaître, cette pub inattendue leur redonne un coup de fouet, si bien qu’ils deviennent en quelques semaines, renversement de situation, les nouveaux rebelles de l’Amérique alternative. Idoles des étudiants de Berkeley, plus populaires que les Beatles, ils partagent des soirées avec Allen Ginsberg ou Ken Kesey, troquant même leur sacro-sainte bière contre du LSD, beaucoup plus tendance.

Plus qu’une enquête sur le gang des Angels, qui s’avèrent rapidement crétins, brutaux, voire pathétiques, Hunter Thompson transcende son sujet pour montrer comment ces sauvages deviennent l’un des catalyseurs de la société changeante des années 1960 – bien malgré eux d’ailleurs. Fabriqués par le cinéma et les médias, les Hell’s Angels se font dépasser par l’image de Robins des bois qu’on leur affuble. Ils tentent tant bien que mal de s’y conformer, avant de sombrer bien vite, comme lorsqu’ils se retrouvent à tabasser des étudiants dont ils étaient les idoles aux côtés des forces de l’ordre qu’ils exècrent pourtant.

Hunter S Thompson carte de presse presscard journaliste gonzo

Avec son style enlevé, son ironie grinçante et un sens inné de l’image cartoonesque, Hunter Thompson déconstruit un mythe de l’Amérique moderne. Il tente de comprendre comment les Etats-Unis arrivent à se fabriquer des héros cathartiques, fascinant cette “nation de débiles et de trouillards, souffrant d’une regrettable pénurie de révoltés”. Et c’est sans doute là le seul mérite de ces bikers errants, qui seront parvenus à dynamiter une société sclérosée, “en vrais anars, avec leur loyauté suicidaire, leurs rituels, leurs noms de guerre et leur conviction d’être en guerre contre un monde injuste”. Pas mal, pour une bande de perdants fanas de mécanique. Comme le dit l’un des leurs : “Ouais, j’suis peut-être un perdant… Mais t’as devant toi un perdant qui va foutre une sacrée merde avant de quitter cette terre.”

Edition de poche, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti, mai 2011, 390 pages, 7,30 euros.

A LIRE > Notre article sur Hunter Thompson et le journalisme Gonzo.

Rouge gueule de bois, de Léo Henry – éd. La Volte

couverture roman Leo Henry rouge gueule de boisCertains écrivains ont compris que parfois, c’est en racontant les choses autrement que l’on capte le mieux le parfum d’une époque. Léo Henry en fait partie. Pour redonner vie au bouillonnement américain des sixties, coincé entre le rêve (la conquête spatiale), la peur (la Guerre froide) et encore embrumé dans les vapeurs hippies, il choisit de concentrer une décennie d’événements au cours du chaud mois de juillet 1965. Tant pis pour la vraisemblance historique, tant mieux pour ce roman vertigineux, mené à une vitesse folle par un chauffard avec 3 grammes d’alcool dans le sang. Jusque-là auteur d’une poignée de nouvelles et de quelques scénarios pour la bande dessinée, Léo Henry décide de tout donner, et surcharge son premier roman de références diverses, de gags et, surtout, de confrontations improbables.

Construit autour de la rencontre éthylique entre l’écrivain américain Fredric Brown et le réalisateur dandy Roger Vadim dans un bouge paumé au fin fond de l’Arizona, Rouge gueule de bois mélange les genres avec démesure, entre science-fiction à la Burroughs et road trip gonzo façon Las Vegas Parano, entre Kerouac et les pulps, entre les filles aux formes généreuses de Russ Meyer et le roman noir. Sans complexe, il enchaîne les péripéties comme ses personnages enfilent les verres, convoquant pour sa fin du monde des Hell’s Angels cannibales, des morts-vivants, le FBI, des extraterrestres, Barbarella ou une secte nudiste. Loin de mettre un peu d’ordre dans ce maelström pop, l’écriture enflée et sinueuse de Léo Henry ajoute encore au désordre ambiant. Et quand l’intrigue reprend sa respiration et que tout se calme, Henry parvient même à devenir réellement émouvant, comme dans ces dernières pages qui donnent au récit une nouvelle perspective. Si Rouge gueule de bois nous perd parfois, ses quelques défauts sont vite gommés par la décharge électrique qui traverse ce roman. Révélant un auteur intrépide, casse-cou et très prometteur.

TELECHARGER UN EXTRAIT > de Rouge gueule de bois : cliquez ici.

Mars 2011, 336 pages, 18 euros.

Savages, de Don Winslow – éd. Le Masque

Laguna Beach, au nord de San Diego. Chon l’ancien soldat, Ben le diplômé et O. (pour Ophélie) vivent tranquillement de leur petit commerce florissant de marijuana. Ils en vivent même si bien que le cartel mexicain qui règne sur la région décide de faire main basse sur leur production… Dans les premières pages, le style décontracté de Don Winlow déstabilise toujours, tant il semble aller à l’encontre de toute dramaturgie. Comment va-t-il pouvoir nous raconter une histoire avec ce ton oral, tellement relâché qu’on doute que le récit puisse décoller ? Le temps qu’on se pose la question, il est déjà trop tard : la désinvolture de l’écriture ne nuit aucunement au rythme, propulsé par ses chapitres lapidaires, souvent composés de quelques lignes seulement. L’intrigue s’emballe, la fureur des cartels éclabousse de rouge le décor paradisiaque, la tension devient oppressante, la lecture s’accélère. Winslow nous a pris au piège.

Toutefois, le ton, lui, reste le même, permettant à l’Américain de contrebalancer habilement la violence de son propos. Il maîtrise son sujet sur le bout des doigts et, à l’inverse du sérieux de La Griffe du chien (2007), enquête sur 30 ans d’histoire de la drogue entre le Mexique et les Etats-Unis, c’est par petites touches, au détour d’un dialogue absurde ou d’une blague grinçante, qu’il dévoile ici l’ambivalence de cette Californie frontalière. Le racisme américano-mexicain, les difficultés sociales des immigrés, la corruption des forces de police, l’inefficace “guerre contre la drogue”, les gangs : Don Winslow n’oublie rien. Parle d’Obama, de l’Irak comme à un dîner entre amis. Puis se fait satirique, raille la population blanche du comté d’Orange, riche et conservatrice, à travers une poignée de personnages secondaires ridicules, et franchement hilarants. Sans jamais se départir de sa nonchalance ni se prendre au sérieux, Winslow raconte cette région qu’il aime tant avec un humour dissimulant mal son amertume face à une situation de plus en plus navrante. Un thriller haletant presque malgré lui, doublé d’un roman attachant, d’une indolence très Nouvelle Vague.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Freddy Michalski, mars 2011, 330 pages, 22 euros
(Cet article est une version abrégée de celui qui sera publié dans le numéro 2 de la revue Alibi, à paraître le 13 avril prochain).

Vice caché, de Thomas Pynchon – éd. Le Seuil

Lorsque Thomas Pynchon décide de mettre en scène un détective privé, il ne pouvait, évidemment, se contenter d’ébaucher un ersatz de Marlowe. Au cœur du Los Angeles de 1970, le mystérieux écrivain américain imagine Doc, un personnage délirant, instable, hippie qui enchaîne joint sur joint, multipliant les pertes de mémoires, les hallucinations ou autres trips fumeux. Ecrit comme une errance opiacée, Vice caché ne brille pas par sa limpidité : le récit est peuplé d’une nuée de personnages farfelus ; l’écriture est chaotique, très orale ; les dialogues ne cessent de se bousculer, les répliques empiétant les unes sur les autres. Prétextant la mystérieuse disparition d’un milliardaire, Pynchon le funambule part dans tous les sens. C’est là que réside finalement tout le savoir-faire de l’auteur : tant pis si, par instants, l’intrigue paranoïaque se brouille au point que l’on peine à comprendre tous les ressorts de ce polar vrillé. L’essentiel réside dans ces portraits savamment esquissés, ces passages absurdes sortis de nulle part, ces scènes désopilantes qui teintent l’enquête d’une aura bizarre. D’autant que derrière sa fantaisie de façade, Vice caché possède une densité pénétrante. Les pérégrinations intermittentes de Doc dans les différents quartiers de la Mecque californienne permettent de dresser un tableau précis, étonnamment émouvant, d’un monde en voie de disparition. Dans ce Los Angeles-là résonne le glas des espoirs de la contre-culture, de la naïveté hippie, de l’insouciance américaine. La barbarie gratuite de Charlie Manson a rendu la ville suspicieuse et méfiante – les jeunes filles préfèrent désormais s’enfermer à double tour plutôt que de se laisser draguer. Les émeutes de Watts ont révélé la violence des inégalités entre Noirs et Blancs, faisant éclater au grand jour les méthodes expéditives de la police de L.A. Le tout sur fond de guerre du Vietnam, de montée en puissance de Reagan et de prise de conscience des dangers de la pollution. Dans ce décor crépusculaire, même l’enthousiasme crétin de la surf music prend des allures mélancolique. Et la drogue d’apparaître comme un bien triste palliatif de ce monde sordide, n’obéissant plus qu’au saint dollar.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, août 2010, 350 pages, 22,50 euros.