Raging Bull, de Jake LaMotta – éd. Pulse/13e Note

Raging Bull Jake LaMotta Pulse 13e NoteRaging Bull est un vrai roman noir – sec, rogue, sauvage. Le roman noir d’une Amérique où il faut se battre dès le berceau pour avoir une chance de survie quand on grandit tenaillé par la faim et dressé par un père violent, dans le Bronx des années 1930 scarifié par la crise économique. “Seule solution : me servir de mes poings. (…) Pour savoir se battre, il faut commencer par se battre, et j’ai calculé un jour qu’en entrant chez les amateurs, j’avais déjà derrière moi un millier de combats.” Jake chaparde, arnaque, agresse, braque, assénant toujours le premier coup pour éviter de subir ceux des autres. Ce “bon à rien qui vivait comme un bon à rien dans un quartier de bons à rien” se retrouve rapidement là où tous attendaient qu’il finisse : en prison. Mais là, contre toute attente, il canalise sa hargne maladive et sa peur viscérale de se laisser marcher dessus, trouvant dans le sac de frappe l’exutoire qu’il lui fallait.

Autobiographie de Jake LaMotta écrite en 1970 en collaboration avec son ami Peter Savage et le journaliste Joseph Carter, Raging Bull n’est ni une simple hagiographie de boxeur, ni un exercice convenu et poussif (ni même le scénario du film de Martin Scorsese de 1980, qui ne s’inspirait que d’une partie du récit). Combat truqué, agression, viol, le “Taureau du Bronx” ne cache rien de ses erreurs, révélant, derrière l’image du guerrier qui remporta la ceinture mondiale après sa victoire sur Marcel Cerdan, celle d’un cogneur forcené, combattant hérissé dont la violence est devenue le seul langage.

Sorti de prison pour arriver sous la lumière des projecteurs, puis retombé dans la déchéance après un titre de champion du monde, Jake LaMotta le New-Yorkais incarne toute une époque. Celle de la boxe, le sport roi d’alors, dont l’envers du décor – du rejet des boxeurs noirs à cette mafia qui tire les ficelles d’une discipline souillée par l’argent – résume de manière troublante le rutilant way of life américain et ses failles qui apparaîtront au grand jour dans les années 1960. Raging Bull retentit comme le cri de ces laissés-pour-compte qui décident de tenter leur chance pour pouvoir, quelques instants au moins, s’extraire de la misère dans laquelle ils sont nés.

Raging Bull Jake LaMotta

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Martinache, 350 pages, 9 euros. Postface de Patrice Carrer.

Sam Hill, 1924 : Les Débuts, de Rich Tommaso – éd. Cà et là

Sam Hill 1924 Les Debuts Rich Tommaso ca et laPuisque nous parlions de Jim Thompson, parlons du premier volume de Sam Hill. S’inspirant librement de la biographie de l’auteur de L’assassin qui est en moi, Rich Tommaso raconte la vie de Sam Hill, né en Oklahoma au début du XXe siècle. Incapable de tenir en place, son shérif de père se lance dans plusieurs industries aux fortunes diverses, avant de se fixer dans la petite ville de Big Spring, Texas, où il devient le patron de l’hôtel Le Cavalier. Là, Sam, qui a désormais seize ans, passe ses nuits à travailler pour son père, tout en essayant de poursuivre ses études en journée.

Dans un Texas changeant, à l’horizon de plus en plus encombré par les derricks des champs de pétrole où les ouvriers s’épuisent du matin au soir, toute une faune hétéroclite semble s’être donnée rendez-vous dans l’hôtel du père Hill. Et parce qu’il joue avec l’atmosphère de Jim Thompson, Tommaso a tôt fait de s’amuser avec les codes de cette Amérique des années 1920, terreau de tant de romans noirs. Sur fond de prohibition et de ruée vers l’or noir, on croise des détectives au passé de boxeur, des arnaqueurs en cavale, des maîtres chanteurs pas si malins qu’ils ne le croient, et, même, quelques cadavres.

Néanmoins, Sam Hill n’est absolument pas un polar. Comme à son habitude, Rich Tommaso habille son récit d’un charme détaché, qui doit beaucoup à son dessin agile et flegmatique, un brin enfantin. Il ne donne jamais l’impression de se plonger totalement dans son histoire, jamais l’air d’approfondir vraiment ses personnages, qu’il semble simplement suivre, discrètement, à coups de portraits juste esquissés ou de saynètes lapidaires. Et mine de rien, Tommaso arrive une fois encore à inoculer dans ces pages une douce mélancolie.

Sam Hill 1924 Les Debuts Rich Tommaso ca et laTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Gabriel S. Colsim, octobre 2012, 144 pages, 25 euros.

 

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A LIRE > Notre article sur les deux nouvelles traductions de Jim Thompson.

Les Nuits blanches d’Edimbourg, de Barry Graham – éd. Pulse/13e Note

Les Nuits blanches d Edimbourg Barry Graham Pulse 13e noteEntre son Ecosse d’origine et ses Etats-Unis d’adoption, l’ancien boxeur devenu bouddhiste et écrivain trouve toujours le moyen de nous embarquer dans des taudis minables. Des chambres gelées, où le chauffage coûte trop cher pour qu’on l’allume. Des immeubles dangereux, assiégés par des types juste bons à vous casser la figure. L’Ecosse, particulièrement, apparaît comme une nuit interminable, grise, froide et humide. “On n’est pas le seul pays à posséder un endroit comme ça. Les Russes en ont un aussi. Ils l’appellent Sibérie et l’utilisent comme un bagne. Nous, on l’appelle Inverness et on y vit.” Edimbourg et Glasgow ne semblent pas vraiment plus accueillantes. Certains s’y font crever les yeux, d’autres doivent déménager pour échapper à une vengeance, tandis qu’un “monstre” sillonne les routes de campagne, arrachant le cœur des jeunes filles. Les tabassages meurtriers rythment un quotidien morose, ankylosé par la drogue et la pauvreté. Beaucoup essaient de s’en sortir, peu y parviennent.

Au milieu de ce chaos, l’écrivain écossais progresse comme un entomologiste. Dans ces dix-sept nouvelles, parfois inégales, principalement écrites entre la fin des années 1980 et la première moitié des années 1990, il prend des notes, décrit ses congénères avec précision, dans un style comportementaliste. Même quand il parle de lui-même, qu’il se souvient des femmes qu’il a connues ou tente de raviver le souvenir de Françoise, son amour disparu, fiction, autofiction et réalité se mêlent. L’ancien fossoyeur raconte le désespoir de deux gamins lassés de la fureur de leurs parents (dans la sidérante nouvelle Va-t’en le plus tôt possible), suit la rédemption d’un boxeur héroïnomane (Ce qui se passe), devine le drame derrière un couple à la dispute pour le moins grotesque (Retenir l’aube). Sans effort apparent, Barry Graham saisit la fragilité du monde qui l’entoure, l’instant où l’on chavire dans une violence toujours en embuscade ; le moment absurde, mi-grotesque mi-pathétique, qui survient quand on ne l’attend plus. Un recueil sur la fugacité des relations humaines, qui ne laissent derrière elles qu’une nostalgie vite embuée par l’oubli.

Traduit de l’anglais par Marie Chabin, mai 2012, 256 pages, 8 euros.

Un ange passe à Memphis, de Marc Villard – éd. Rivages/Noir

Un ange passe Memphis Marc Villard Rivages Noir poche couvertureOn croyait tout connaître de Marc Villard. Son style affilé, parmi les plus remarquables du roman noir français. Son univers emprunt de classicisme (jazz, boxe…) et en même temps brutalement contemporain, navigant en général entre Barbès et Les Halles, parmi les putes, les dealers, et une nuée de laissés pour compte qui essaient de ne pas se laisser dévorer dans ce théâtre implacable. Et pourtant, avec ces six nouvelles, Villard nous cogne en pleine mâchoire. Particulièrement avec les deux premiers textes, d’ailleurs un peu plus longs qu’à son habitude (70 et 90 pages).

En ouverture, Un ange passe à Memphis, qui donne son nom au recueil. Au crépuscule des années 1960, un agent du FBI accompagné de quelques barbouzes manigance l’assassinat de Martin Luther King. Là où James Ellroy en aurait fait 600 pages, Villard cisèle une novella magnétique qui, en plus, bascule à mi-parcours, sautant de l’ambiance moite et paranoïaque du Tennessee à la froideur ouatée du Dakota, dans les pas d’un journaliste qui enquête sur des villages abandonnés suite à des expropriations. Branchés à la source, la deuxième nouvelle, replonge elle dans le 18e arrondissement, entre la rue Doudeauville, où les immeubles délabrés brûlent comme des fétus de paille, et le bourdonnement incessant du boulevard Barbès, qui ne se calme que pour pleurer la disparition de Michael Jackson, alors que ses squares cachent bien d’autres morts.

Rêche, acérée, son écriture ne prend aucun détour. Dans l’amour ou la violence, les mots coupants de Marc Villard sont toujours soigneusement pesés pour décupler leur pouvoir d’évocation, et renforcer encore l’addiction qu’ils suscitent. L’urgence qui innerve ses récits donne l’impression que tout ne tient qu’à un fil, comme sur le point de se dissoudre. Avec toujours, élégante, cette pointe d’humour à froid, qui rit des clichés qu’il réutilise (“Qu’ont-ils tous avec leurs moustiquaires dans cette région glaciaire ?”) et désamorce les situations les plus terribles, sans jamais se moquer des pauvres âmes que l’auteur couve avec une grande empathie. Désabusé, mais jamais cynique. Et jamais totalement désenchanté non plus, tant en une phrase, Villard est capable de faire surgir des images éblouissantes. Comme ces animaux incongrus qui ont réinvesti les villes fantômes d’un Dakota lunaire. Ou ces fulgurances, capables de changer un moment dramatique en un instant de grâce suspendu :

“En quelques secondes, elle est près de lui. Il ne connaît plus le chemin qui mène à Lariboisière. Il a peur. Non, il est terrifié. Elle lui prend la main et le tire en direction des voies ferrées. Maintenant ils courent et, de loin, on a l’impression qu’ils jouent.”

Mai 2012, 310 pages, 9,15 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur une bande dessinée scénarisée par Marc Villard : La Messe est dite.

Un nommé Peter Karras, de George P. Pelecanos – éd. Points

un nomme Peter Karras George P Pelecanos points seuil poche couvertureA la lisière du roman noir et du roman historique, l’œuvre de George Pelecanos s’attache à dresser, livre après livre, le portrait de sa ville natale : Washington. Premier pan de sa tétralogie consacrée à la capitale fédérale des Etats-Unis, Un nommé Peter Karras parcourt les avenues géométriques de D.C., des années 1930 à la fin des années 1950. Immigrants de la deuxième génération, Peter Karras le Grec, Joe le Rital, Mike le Polonais ou Su le Chinois sont les premiers de leur famille à naître sur le territoire américain. Ils grandissent pendant la crise économique, font la guerre pour libérer l’Europe d’Hitler ou combattre les Japonais dans le Pacifique, et vivent le bouleversement d’une ville qui, en quelques années, voit sa population monter en flèche, tout comme l’alcoolisme et le chômage. Sans parler de la violence qui s’aggrave, chaque bande voulant affirmer son contrôle sur les quartiers. La tentation de l’argent facile appâte Peter et Joe, qui se mettent à frayer avec les cadors locaux.

Des restaurants grecs (qui ne servent presque que des Noirs) aux bordels chinois (qui ne proposent que des prostituées blanches), en passant par les bouges nègres et leur jazz si bruyant, Karras le Spartiate déambule dans cette cité cosmopolite, où l’on a l’impression de changer de continent en traversant la rue, à l’inverse des ghettos new-yorkais, cloisonnés. Un nommé Peter Karras explore les dessous la capitale américaine, à des années-lumière des colonnes marbrées de la Maison Blanche. Histoire d’amitié, histoire de vengeance, histoire de famille, ce roman noir à l’ampleur majestueuse repose sur des sentiments rudimentaires. L’intrigue est épurée, Pelecanos s’appliquant à travailler ses personnages, à capter l’essence de Washington. Pour trouver sa place dans l’Eldorado du XXe siècle, à l’époque où la boxe est encore le sport-phare, ses habitants tentent de marquer leur territoire, s’échinant à lutter contre l’inéluctable dénouement qui les guette. “Parfois, il faut bien se battre pour quelque chose. Essayer, du moins.” Un polar sec et hiératique, aux airs – logiquement – de tragédie grecque.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, édition de poche, 450 pages, 7,80 euros.

L’Enragé (intégrale), de Baru – éd. Dupuis

Depuis quelques années déjà, Baru a atteint une réelle plénitude artistique. Avec son penchant habituel pour les histoires rageuses, construites comme des polars et toujours doublées d’une consonance sociale marquée, Baru raconte cette fois la trajectoire d’Anton, gamin retors des banlieues bien décidé à gagner de l’argent avec sa seule richesse – ses poings. La perfection du dessin ne lui ôte en rien cette spontanéité : la haine d’Anton, qui cherche par tous les moyens à s’extraire du cloaque bétonné dans lequel il est né, rejaillit dans chaque trait, nerveux, tranchant, expressif. Baru, président de l’édition 2011 du Festival d’Angoulême, a le chic pour donner corps à ses personnages, croquer des trognes que l’on n’oublie pas et qui offrent une vraie présence aux seconds rôles, même mineurs. Là-dessus, les couleurs ajoutent encore à l’éloquence des graphismes. Les Ferrari, les gants de boxe, les lèvres pulpeuses, la robe des juges, le sang : il suffirait presque de suivre les touches de ce rouge éclatant, effronté, qui éclabousse les pages, pour comprendre toute l’intrigue. Le scénario, séduisant, parfaitement huilé, n’a plus qu’à se laisser porter par la maestria des illustrations. Avec en toile de fond les magouilles de l’univers impitoyable de la boxe – révélateur de la perversité des comportements humains –, L’Enragé se lit comme une fable féroce mais pleine d’humanité sur la fascination de l’argent et l’aliénation sociale. A ranger entre L’Autoroute du soleil et le recueil de nouvelles Noir, du même auteur.

Intégrale des 2 volumes, novembre 2010, 136 pages, 24 euros.

Un amour fraternel, de Pete Dexter – éd. Points

Malgré les apparences, Un amour fraternel (1991) n’est franchement pas un polar, ni même un roman noir. Deux cousins sont forcés de grandir ensemble : la  famille du premier a éclaté à la suite de la mort accidentelle de la petite dernière, renversée par une voiture. L’histoire est primaire, minimale. La mafia, et les rivalités entre Irlandais et Italiens dans la Philadelphie des années 1960-1980, ne servent finalement que de décor à cette intrigue renfermée sur elle-même. Mais ce décor oppresse les personnages et emmure Peter, fils et neveu de mafieux, dans un monde à la cruauté atavique, dont il ne parvient pas à s’extirper.

A l’action, Pete Dexter préfère la force de l’épure. La violence, quant à elle, reste larvée, juste sous la surface. Toujours sur le point d’éclabousser l’intrigue, mais toujours confinée hors champ. Le roman repose en fait sur une poignée de tableaux dépouillés, rendus très imagées par le style descriptif, étirant certains passages comme s’ils se déroulaient au ralenti. Quelques pages éloquentes suffisent à résumer des décennies. Malgré sa froideur initiale, l’écriture rigoureuse, dénuée de toute emphase, étonne par la justesse avec laquelle elle cerne les sentiments extrêmes, comme la perte d’un enfant, souvent compliqués à coucher sur le papier. Un combat de boxe improvisé, une dispute à mots couverts ou l’exécution d’un cheval sont autant de scènes apparemment très simples que Pete Dexter imprègne d’une tension écrasante, essentielle. Plutôt que de fouiller la psychologie de ses personnages, il les révèle à travers ces moments-clé, tournants de destins dont on ne sait, sinon, pas grand-chose. Mais que l’on n’est pourtant pas près d’oublier.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicole Bensoussan, édition de poche, novembre 2010, 350 pages, 7,50 euros.