Aujourd’hui l’Abîme, de Jérôme Baccelli – éd. Le Nouvel Attila

Aujourd hui l Abime Jerome Baccelli Le Nouvel AttilaCertains, pour raconter une histoire, ont besoin d’une nuée de personnages secondaires, d’un décor foisonnant en trois dimensions et d’une intrigue construite comme un millefeuille. Jérôme Baccelli, non. Il lui suffit d’un bateau qui vogue sur l’eau, sur lequel un type solitaire se pose des questions et, parfois, appelle sa femme pour partager ses doutes. Le type en question vient de tout plaquer, en premier lieu son job chez le plus grand financier de la planète, pour s’embarquer sur sa coquille de noix, remonter la Seine, déboucher dans la mer, et rejoindre l’océan. Une échappée belle, du bleu à perte de vue.

Immédiatement, l’écriture tout en va-et-vient imprime sur ce récit minimaliste une tension palpable, malgré l’étrange inaction qui caractérise une histoire qu’on pourrait qualifier de roman d’aventures intérieur. Et même lorsque le texte devient plus abstrait, plus flou, et que l’on perd un peu le fil, l’auteur nous rattrape toujours au vol. De la Grèce antique à nos jours, Aujourd’hui l’Abîme raconte ce “courant de pensée souterrain” qu’auraient partagé en secret Galilée, Van Gogh, Hubble et consorts, scientifiques et artistes qui, tous, se sont “faufilés entre les lois et les écoles, les poncifs et les standards” pour percer le mystère du vide. Celui de l’éther, du bleu du ciel, voire des cours de la bourse : car si Jérôme Baccelli remonte le temps et suit les traces de ces déviants plus ou moins oubliés, c’est aussi pour se pencher, d’une manière originale, sur la fameuse crise financière qui nous obsède depuis plusieurs années maintenant. Il s’appuie sur l’Histoire pour raconter la domination de l’informatique et la fuite en avant des banquiers qui jouent à faire de l’argent en triturant des algorithmes. Fable érudite, Aujourd’hui l’Abîme cache sous son rythme vaporeux et son approche intrigante une grande force de subversion. “L’Ether, c’est comme la littérature : ça n’a jamais servi à rien… sauf à survivre.”

Mars 2014, 160 pages, 16 euros.

L’Empereur du Sahara, de Philippe Di Folco – éd. Galaade

L Empereur du Sahara Philippe Di Folco GalaadeEn 1903, Jacques Lebaudy débarque sur les côtes marocaines du Sahara avec une poignée de marins récalcitrants, quelques fusils et une idée derrière la tête. Désormais, il n’est plus Jacques Lebaudy, héritier d’une des plus grandes familles sucrières françaises, mais Jacques Ier, empereur du Sahara autoproclamé. Rapidement, l’opération tourne mal, cinq marins sont enlevés par les autochtones ; Londres, Paris, Berlin et Madrid s’inquiètent du débarquement de ce trublion au beau milieu des fragiles équilibres coloniaux qui, à plusieurs reprises, manquent alors de faire basculer l’Europe dans la guerre.

Avec son habituelle attirance pour le faux, l’imposture et la mémoire, Philippe Di Folco s’empare de l’extravagante destinée de ce multimillionnaire mégalo, aux colères redoutables, qui débarqua un jour comme un chien dans un jeu de quilles sur les rivages de l’Afrique. Son aventure devint si fameuse qu’il fut, à l’orée du siècle, l’un des personnages les plus croqués par la presse populaire, apparaissant même dans des publicités (comme celle ci-dessous). Jusqu’à sa mort, en forme de fait divers sordide (sa femme l’abat pour l’empêcher de violer leur fille), à la hauteur de l’existence échevelée de celui qui, gamin, fut un lecteur de Jules Verne coincé entre un père affairiste et une mère bigote et réactionnaire

Di Folco se sert de Lebaudy le petit génie de la finance – qui gère ses placements boursiers en quelques coups de fils tout en lisant des comics – pour raconter une période agitée. Celle des tensions colonialistes, des jalousies africaines et des explorateurs aventuriers. Celle des krachs à répétition, des arnaques boursières, des spéculateurs imprudents et des scandales politico-financiers. Celle des héritiers excentriques, des fêtes démesurées et des Gatsby. De Paris à New York, Jacques Lebaudy fut de tous ces mondes sans jamais vraiment y appartenir. Une figure picaresque, lunaire, bercée d’une folie nonchalante, un “romancier sans mots” comme le qualifie joliment son biographe. “Jacques était un antihéros, un antiroi, un “danger public”, il est le désordre, il fait désordre. Il est la trace de mélasse dans le cône de sucre marmoréen, forme parfaite dans un monde non euclidien et qu’un chaos de fer et de feu s’apprête à broyer.”

Mars 2014, 190 pages, 17 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Deux romans de Philippe Di Folco dont on a déjà parlé sur L’Accoudoir : My Love Supreme et Lavomatic.