RENCONTRE AVEC CHARLES BURNS / Burns sous influences

A quelques jours du Festival d’Angoulême, retour sur l’un des albums retenus dans la sélection officielle 2011 : ToXic, de Charles Burns (que nous avions déjà évoqué dans ces colonnes il y a quelques mois). Œuvre entêtante, nébuleuse et morbide, ToXic ne cesse d’aller et venir entre rêve et cauchemar, passé et présent, fantasmes et réalité. Chaque relecture révèle un élément nouveau, une piste jusque-là négligée, un niveau de lecture supplémentaire. Sur cet ouvrage obsédant planent les ombres de deux figures littéraires majeures. Hergé d’abord, dont l’influence sur les graphismes de Burns semble plus prégnante que jamais : l’Américain a d’ailleurs conçu sa couverture en hommage à celle de L’Ile mystérieuse. William S. Burroughs ensuite, à qui l’univers halluciné et incertain de ToXic doit beaucoup. Charles Burns nous explique ce qu’ils représentent pour lui.

Tintin et la frustration

“Petit, j’ai évidemment été très marqué par les comics américains, notamment par Spider-Man. Mais la “ligne claire” d’Hergé a aussi eu beaucoup d’importance pour moi. Avant même que je ne sache lire, j’ouvrais les bandes dessinées de Tintin et je les regardais très attentivement, sans comprendre ce que je lisais. J’aimais admirer les dessins pendant des heures, reconnaître un personnage d’une page à l’autre. C’était à la fois très excitant, mais aussi mystérieux, intrigant : incapable de décrypter le texte, j’avais l’impression de ne pas pouvoir réellement pénétrer dans le monde que j’avais sous les yeux. Le plus frustrant, c’était de voir la quatrième de couverture des albums de Tintin, sur lesquelles il y avait ce dessin qui regroupait tous les personnages de la série. C’était la preuve qu’il existait d’autres livres, d’autres aventures auxquelles je n’avais pas accès… alors je m’amusais à les imaginer. Depuis, le trait d’Hergé n’a cessé de hanter mon travail, et aujourd’hui encore, je trouve son esthétique toujours très impressionnante, extrêmement vivante. Finalement, mon dessin est en perpétuel équilibre entre ces deux influences : Hergé d’un côté, et les comics de l’autre.”

Burroughs et le hasard

William Burroughs est évidemment une influence majeure de ToXic, j’admire son côté visionnaire. Je me suis particulièrement appuyé sur les Lettres de Tanger à Allen Ginsberg, et sur l’Interzone, le pays imaginaire, situé en Afrique du nord, qu’il créé dans son roman Le Festin Nu. J’ai beaucoup utilisé la technique du cut-up, qui me permet de construire mon histoire sur plusieurs niveaux, et de voguer de l’un à l’autre grâce à des images récurrentes. Seulement, la grosse différence entre Burroughs et moi, c’est que lui faisait reposer cette technique sur le hasard – ou, du moins, c’est ce qu’il prétendait. Au contraire mes livres sont contrôlés de bout en bout, ce n’est pas juste un assemblage improvisé. C’est peut-être encore plus vrai pour ToXic : le récit regroupe en fait trois intrigues liées par des connexions sémantiques ou esthétiques. Tout est calculé, millimétré, anticipé. La couleur, que j’utilise ici pour la première fois, devient un outil narratif supplémentaire, et suggère une autre lecture du récit. Si vous regardez bien, même les vignettes remplies d’une couleur unie ont un sens. Bref, je ne laisse aucune place au hasard. Il faut bien l’admettre, je suis complètement maniaque…”

Propos recueillis en novembre 2010.

A LIRE > L’article sur l’album ToXic, de Charles Burns.

ToXic, de Charles Burns – éd. Cornélius

Certes, la couverture, en écho à celle de L’Etoile mystérieuse, rend un hommage appuyé à Tintin – comme Charles Burns en a d’ailleurs toujours fait, notamment dans les pages de garde de ses précédents ouvrages. Mais si l’auteur de Black Hole utilise l’univers d’Hergé, c’est pour mieux nous déstabiliser : en affirmant, peut-être encore plus que d’habitude, la clarté de son trait et la simplicité de ses découpages, Burns crée un cadre rassurant pour mieux le vriller, évoque un univers familier qu’il s’acharne ensuite, malicieusement, à démonter. A l’image du bon vieux Milou le chien blanc qui semble réincarné dans Inky le chat noir, les codes de Tintin sont mis à mal, tandis que l’intrigue, construite sur trois niveaux, glisse vers cette paranoïa sinueuse que distille si bien l’Américain. Entre délire de drogué, hallucinations post-opératoires et fantasme SF peuplé d’extraterrestres et de figures monstrueuses, ToXic semble s’approfondir au fur et à mesure que l’atmosphère se gorge d’images marquantes. Les zooms deviennent presque abstraits, les perspectives subtilement exagérées se multiplient, et les personnages s’engluent dans les sables mouvants de l’intrigue. Rêve et réalité, présent et passé : tout s’entremêle dans un jeu subtil de correspondances visuelles et sémantiques, qui débordent même de l’album pour nouer des connexions avec d’autres albums de Burns. Finalement, plus qu’Hergé, c’est bien l’ombre de William Burroughs qui plane sur ce triptyque dont on attend la suite anxieusement. Les passages de science-fiction rappellent certains éléments de l’errance marocaine du romancier américain, et Charles Burns a repris sa fameuse construction en cut-up, s’appuyant sur des motifs récurrents pour faire progresser son récit au rythme des convulsions du cerveau malade de Doug. De quoi fomenter, une fois encore, un ouvrage obsédant et élégant, comme seul Burns sait en concocter.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Barbara & Emilie Le Hin, octobre 2010, 62 pages, 21 euros.

A LIRE > L’interview de Charles Burns, réalisée à l’occasion de la sortie de ToXic.