Une vie de famille agréable, de Antoine Marchalot – éd. Les Requins Marteaux

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins MarteauxAntoine Marchalot a un dessin bizarre. Elastiques, rabougris, disproportionnés, laids, ses personnages sont toujours affublés de tronches pas possibles, sans même parler de leurs étranges difformités, souvent bavardes (un genou qui parle, une crotte de nez qui insulte les passants, un doigt qui ment).

Là où l’on attendait de simples pages comiques, cette esthétique boiteuse tire l’humour vers quelque chose de plus saugrenu, de déviant. Ses strips en six cases fonctionnent différemment d’une simple historiette couronné par une chute. Lui flirte avec l’absurde, glisse parfois vers la noirceur ou la satire sociale, lorgne vers un humour pipi-caca, s’amuse avec le langage en faisant s’entrechoquer sens propre et sens figuré, avant de retomber sur ses pattes en proposant une variation sur l’immuable gag du type qui dérape sur une peau de banane.

L’humour de Marchalot vient d’une autre dimension, parsemée de couleurs formidables qu’on ne peut pas voir parce que l’album est en noir et blanc. Une dimension où l’on porte des fromages sur la tête, où les profs d’histoire-géo ont remplacé les tueurs en série dans les films d’horreur, où l’on peut se faire greffer un gnome sexuel sur le bras. Et étonnamment, derrière les aventures de ses personnages à la bêtise déconcertante, perce une mélancolie qui rend cette Vie de famille agréable encore plus indéfinissable.

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins Marteaux

Mai 2014, 104 pages, 19 euros.

Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier poche

Couv Coffret Edogawa Ranpo la bate aveugle ile panorama le lezard noirEdogawa Ranpo (1894-1965) passe traditionnellement pour le père du roman policier japonais. Celui dont le pseudonyme est une transcription phonétique d’Edgar Poe explora en effet ce genre en profondeur, notamment à travers les enquêtes de son détective Akechi Kogoro, imaginant des intrigues retorses où le crime s’apparente souvent à une recherche esthétique macabre. Si ses œuvres ont un peu vieilli, leur désuétude n’érode pas, pour autant, la dimension la plus fascinante de ses récits : ce déstabilisant mélange de stupre et de sang, ces psychologies déviantes, cette atmosphère malsaine. Des nouvelles comme La Chenille ou La Chaise humaine restent parmi les plus déroutantes de la littérature moderne. Entre érotisme, horreur et grotesque, l’écriture “ero-guro” de Ranpo influencera le cinéma (Teruo Ishii) ainsi que toute une génération d’auteurs de manga, dont Hideshi Hino ou Suehiro Maruo (adaptation de L’Île panorama, Casterman, 2010). Les éditions Picquier rééditent aujourd’hui trois romans d’Edogawa Ranpo dans un petit coffret.

Edogawa Ranpo Ile panorama PicquierL’Île panorama (1927). Pour créer le monde dont il rêve, un écrivain raté prend la place de son riche sosie récemment décédé, et utilise sa fortune pour bâtir l’île panorama. Une œuvre d’art taille réelle, un Eden tout en trompe-l’œil, accomplissement magnifique et inquiétant de sa vision démesurée. Dans un décor fabuleux, Edogawa Ranpo joue avec le thème du double, et met en perspective le paradis luxuriant peuplé de nymphettes avec la folie meurtrière d’un homme, prêt à tout pour réaliser son ambition.

 

Edogawa-Ranpo-Lezard-noir-PicquierLe Lézard noir (1929). Un ersatz de Sherlock Holmes affronte un ersatz d’Arsène Lupin au féminin, surnommé le Lézard noir, dans une intrigue ludique qui multiplie les tours de passe-passe et les rebondissements improbables. Très classique, Le Lézard noir vaut surtout pour sa dernière partie, qui nous plonge dans l’antre de la voleuse. On pénètre dans un musée saugrenu où, à côté des richesses qu’elle a accumulée, la séduisante monte-en-l’air collectionne des mannequins humains. Les trois romans ont d’ailleurs en commun de mettre en scène des lieux capiteux et oppressants, projection des obsessions des personnages.

 

Edogawa Ranpo la Bete aveugle PicquierLa Bête aveugle (1931). Dans une Tokyo dont Edogawa Ranpo choisit toujours de révéler la face sombre et débauchée, une danseuse de cabaret se fait enlever par un artiste aveugle fou à lier, obnubilé par la beauté du corps féminin, qu’il ne peut appréhender que par le toucher. Au fond d’un mausolée dantesque, leur relation sensuelle dévie peu à peu. Sadomasochisme, torture, mutilations, et meurtre : voilà comment les histoires d’amour finissent quand on se laisse séduire par un tueur en série esthète, qui fait mourir de plaisir ses victimes. Réflexion provocante sur l’art, sur le couple, sur la sexualité, La Bête aveugle recèle toute l’ambivalence de l’écrivain japonais. Il entremêle sexe et mort dans un même mouvement de balancier qui donne le tournis. Avec en plus, cette touche de grotesque, résumée par la folie qui s’empare des habitants lorsque le tueur dissémine des morceaux de ses victimes charcutées à travers toute la ville :

“En lisant l’article du journal qui relatait la trouvaille, les lecteurs se mirent à rire. Les différentes façons de se débarrasser du cadavre étaient tellement extravagantes qu’elles en étaient comiques. (…) C’était une histoire démente et cocasse, tellement absurde qu’on en avait le fou rire.”

Coffret Edogawa Ranpo, trois romans d’environ 150 pages traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur l’adaptation de L’Île panorama de S. Maruo.
ET AUSSI > Notre article sur L’Enfant insecte de Hideshi Hino.

La Contrée immobile, de Tom Drury – éd. Cambourakis

La Contrée immobile Tom Drury CambourakisA peine a-t-on pénétré dans La Contrée immobile que l’air semble se charger d’une électricité singulière. L’écriture détachée de Tom Drury crée tout de suite une distance avec la narration. Elle esquisse des personnages entourés d’un halo flou et installe un rythme indolent qui nous berce sans que l’on sache vraiment où tout cela va nous mener. L’intrigue paraît toujours sur le point de décoller, mais elle ne le fera jamais, préférant louvoyer, sinueuse, entre conte de fées, roman noir, fantastique et une sorte de satire sociale doucement ironique. Même quand apparaît la violence, même quand le mystère se dévoile, la contrée qui porte bien son nom baigne toujours dans une léthargie intrigante.

Pur produit de cet environnement cotonneux, Pierre Hunter est un curieux héros. Simple et droit comme le jeune premier des contes ; flegmatique et désenchanté comme les durs dans les romans noirs. Même lorsqu’il se retrouve pourchassé par un tueur revanchard qui menace son amour pour la secrète Stella, Hunter ne semble jamais gagné par la haine, la panique ou l’inquiétude. Il regarde les feuilles bouger, joue de la batterie comme si chaque jour était le dernier, et accepte la fatalité comme un personnage de jeu vidéo amassant au fur et à mesure de son parcours les objets qui lui serviront ensuite, mais dont on ignore pour l’instant l’utilité.

Si le rapprochement avec les films des frères Coen sonne comme une évidence, à cause de ce constant décalage qui imprègne le décor, les dialogues et les situations, Tom Drury mérite mieux que des comparaisons. Son “monde fracturé”, symbiose de genres hétéroclites, dégage un arôme inédit, insaisissable. Comme ces hivers où la nuit donne l’impression d’avoir définitivement pris le dessus, tandis que la neige, qui recouvre le paysage de sa blancheur immaculée, étouffe les sons.

The Driftless Area. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, octobre 2012, 176 pages, 20 euros.

Gwendoline en course pour la Gold Cup, de John Willie – éd. Delcourt

Sweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie DelcourtSi Bip-Bip avait une taille de guêpe et un chemisier en lambeaux dévoilant un décolleté faramineux, et si Coyote le poursuivait avec une cravache à la main, on ne serait pas très loin des aventures de Gwendoline. Jeune fille innocente, bonne et honnête, Gwendoline est harcelée par un noble ruiné, le Sir D’Arcy, et sa redoutable alliée la comtesse M., une dominatrice perverse qui adore malmener ses femmes de chambre. Attirés par son héritage, les deux “affreux jojos” ne cessent de faire de Gwendoline leur prisonnière. Ils montent un plan machiavélique (à peu près idiot), font tomber leur angélique victime dans un piège, la ligotent. Et là, zut, elle s’échappe, souvent aidée par l’espionne U69, créature sculpturale qui n’a visiblement que ça à faire que de revenir, toutes les 15 minutes, libérer l’ingénue aux formes indécentes des griffes de ses cruels geôliers.

Regroupant, en plus du récit principal, des histoires inachevées et des dessins de John Willie, ces planches teintées de sadomasochisme, aux dialogues surannés sortis d’un feuilleton à deux sous, laissent à voir un versant mal connu de la culture anglo-saxonne des années 1940-1950. Avec ses scénarios répétitifs jusqu’à l’absurde, sa subtilité digne du film porno le plus caricatural, John Willie ne cherche pas à cacher ses perverses ambitions. Si le créateur de la revue Bizarre fait de la bande dessinée, c’est avant tout pour :
1/ faire admirer des jolies filles ligotées,
2/ faire admirer des jolies filles dans des situations ambiguës,
3/ faire admirer des jolies filles aux tenues plus transparentes les unes que les autres,
4/ faire admirer des bouts de jolies filles en se focalisant par exemple, en bon fétichiste, sur leurs talons aiguilles improbables.

Sa fascination pour le corps féminin plié, étiré, attaché, menotté, corseté, garrotté, muselé, bâillonné, semble ne pas avoir de limites. La grâce de son dessin, fin et précis, faussement réaliste quand on regarde de plus près les proportions qu’il attribue aux femmes qu’il esquisse, fixe sur le papier, sous toutes les coutures imaginables, des poupées parfaites, Barbies sensuelles ficelées comme des rosbifs, souillées par la perversion des hommes. C’aurait pu être franchement malsain, mais Willie assume sa monomanie du bondage avec une telle dérision que les tribulations de ses malchanceuses héroïnes (qui, quand elles ne sont pas ligotées par des méchants, se ligotent elles-mêmes pour s’entraîner à se libérer…), finissent par devenir aussi pétillantes et, étonnamment, aussi asexuées qu’un dessin animé de Tex Avery.

Sweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie Delcourt extraitSweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie Delcourt extraitSweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie Delcourt extrait

Traduit de l’anglais par Bob Stone, février 2012, 160 pages, 19,99 euros.

Baby Leg, de Brian Evenson – éd. Le Cherche-Midi/Lot 49

Baby Leg Brian Evenson Le Cherche Midi Lot 49 couvertureViolent, morbide, grotesque, peuplé de freaks échappés d’un film de Tod Browning, l’univers de Brian Evenson a de quoi désarçonner le lecteur habitué aux intrigues ficelées et aux dénouements où tout s’explique. Autant le dire tout de suite : Baby Leg pousse encore plus loin cette logique, déroulant un récit minimaliste, qui pourrait, pour schématiser, ressembler à la colonne vertébrale de La Confrérie des mutilés (2008), polar dérangé, critique de l’obscurantisme religieux dans lequel Kline le détective manchot essayait d’échapper à une secte d’amputés volontaires. Epurée à l’excès, l’intrigue ne contient plus ici que la fuite désespérée de Kraus (toujours ce K kafkaïen, décidément), poursuivi par un docteur sadique, et aidé par une mystérieuse femme armée d’une hache, et dont une des deux jambes a été remplacée par une jambe de bébé. Ah, et précisons aussi : Kraus a une main coupée au niveau du poignet… Comme un hamster dans sa roue, le fugitif semble condamné à revivre inlassablement les mêmes événements : l’enfermement, l’évasion, la survie, avant que les méchants ne le rattrapent de nouveau. Tout est à refaire.

Qui poursuit Kraus ? Pourquoi a-t-il eu la main sectionnée ? Qui est la fille à la jambe de bébé ? Les habitués d’Evenson trouveront sans doute des allusions religieuses, quelques symboles glissés ici et là, coutumières chez cet ancien mormon exclu de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. A part ça, pas grand-chose. Les frontières entre rêve et réalité sont tombées, Kraus ne sait plus s’il vit ou fantasme ses mésaventures, passé et présent se confondent, les morts se relèvent, l’espace et le temps se distordent, les mêmes lieux et les mêmes personnages reviennent, immuablement, mais différemment, endossant d’autres significations. Et au milieu, s’agitent ces corps mutilés, déformés, qui partent en morceaux, souffrent, sont hantés par des membres fantômes…

Comme dans un jeu vidéo halluciné, Brian Evenson nous enferme dans son monde en forme d’asile psychiatrique, sans que l’on ne soit jamais sûr de savoir s’il est sérieux ou s’il se fout de nous, son texte prenant tantôt des allures de farce malsaine, tantôt des airs de fable paranoïaque. Alors tant pis si le sens de tout cela reste impénétrable : la littérature biscornue et dérangeante d’Evenson vaut pour les sensations presque physiques qu’elle provoque, et cette graine de bizarre qu’elle laisse traîner dans notre esprit, et qui persiste longtemps après avoir refermé le livre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, janvier 2012, 100 pages, 12,80 euros.

Fakirs, de Antonin Varenne – éd. Points

Un commissaire névrosé, mis au placard au service des Suicides, flanqué d’un grand benêt qui pleure devant les cadavres de jeunes filles ; un fakir américain mort sur scène, suicidé mystérieux qui intrigue son vieil ami John, ancien psychologue devenu homme des bois. Il suffit de décrire ce singulier casting pour comprendre que Fakirs a quelque chose de différent. Quelque chose qui ne tourne pas rond. Antonin Varenne joue une partition paradoxale : les personnages improbables, anormaux, évoluent dans un cadre extrêmement réaliste qui nous force, finalement, à les accepter. L’équilibre précaire entre le bizarre et le terre-à-terre ne se brise jamais, permettant au texte de garder sa cohérence tout en corrompant insidieusement nos habitudes de lecteur. Fine, nerveuse et précise, l’écriture participe grandement à cette ambiance interlope, sinistre et ensorcelante à la fois. Varenne sait donner à son roman le tempo qu’il faut pour nous empêcher de le lâcher, et nous amener là où il veut sans que l’on s’en rende vraiment compte. Au point que l’intrigue, contaminée par la folie dévorante du commissaire, semble parfois proche de basculer dans le fantastique. Il n’en est rien : si Antonin Varenne déforme autant ses personnages, c’est pour mieux se plonger dans la psychologie humaine, notamment dans les méandres tourmentés du suicide. Le dénouement terrifiant, sorte de “que devienne-t-il après le générique de fin”, est là pour nous le rappeler. En passant par des biais détournés, Fakirs est un livre atypique, tortueux et parfaitement maîtrisé, qui confirme l’importance que son auteur devrait rapidement prendre sur la scène du polar français.

Edition de poche, octobre 2010, 310 pages, 7,20 euros.