Born to be Wild : Dennis Hopper, de Tom Folsom – éd. Rivages Rouge

Born to be Wild Dennis Hopper Tom Folsom Rivages RougeEn grandissant dans les années 1990, on ne comprenait pas trop la notoriété de cet acteur certes charismatique mais cantonné à des seconds rôles de méchants dans des blockbusters tape-à-l’oeil comme Speed ou Waterworld. On avait aussi croisé ses yeux gris de prédateur vicieux lors des mornes soirées « Hollywood Night » sur TF1, dans des téléfilms à la limite du grotesque. Et puis, on a découvert Apocalypse Now, Blue Velvet, Easy Rider, et commencé à piger pourquoi ce type avait une aura particulière.

Car la carrière de Dennis Hopper brasse large. Elle s’étale d’un premier rôle dans l’ombre d’un James Dean qui le hantera toute sa vie (La Fureur de vivre, 1955) à un featuring avec Gorillaz. Elle concilie l’inconciliable, tant le rapport semble ténu entre les expos photo de ce pote d’Andy Warhol et ce héros de la contre-culture qui finit par soutenir ouvertement George W. Bush. Disparu en 2010, Hopper ne pouvait entrer dans le format du biopic hagiographique. Coup de chance, il aura eu la bio qu’il méritait. Avec Born to be Wild, Tom Folsom livre un texte survolté qui se fout de la chronologie, et fait impunément le choix de la légende quand la vérité ne lui semble pas à la hauteur du personnage. La vie ponctuée de longues éclipses de cet admirateur de Marlon Brando se mue ici en odyssée dantesque, mise en abyme du film maudit réalisé par Hopper : The Last Movie.

Cet exercice de funambule aurait pu tourner au récit sans queue ni tête. Mais entraîné par son enthousiasme et son style échevelé, Folsom transforme les interviews qui lui ont servi de matière première à son récit en une collection de scènes endiablées, alimentées à la coke et à la folie d’un homme qui voulut n’en faire qu’à sa tête dans l’univers lisse et calibré d’Hollywood. Et qui, avec Easy Rider, réussit l’inconcevable : révolutionner cette vieille machine bien huilée qu’était le cinéma à papa des années 1960. Parfois sordide, souvent flamboyant, le Hopper de ce Voyage dans le rêve américain s’avère à l’image de sa devise : « Vois un film, sois un film. »

Hopper : A Savage American Journey. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Stan Cuesta, septembre 2014, 300 pages, 22 euros.

L’Histoire de ma vie, de Henry Darger – éd. Aux forges de Vulcain

L Histoire de ma vie Henry Darger aux forges de vulcainHenry Darger, un type sans histoire qui vécut à Chicago au XXe siècle : petit employé sans envergure, homme discret, un peu secret certes, mais d’une banalité à pleurer. Sauf que lorsqu’il meurt en 1973, ses logeurs trouvent dans sa chambre une œuvre colossale : des centaines de toiles, aquarelles, collages, dessins, ainsi que trois textes monumentaux – deux romans de 8.000 et 10.000 pages, et une autobiographie, L’Histoire de ma vie, de 5084 pages précisément. Heureusement, son logeur n’est pas n’importe qui, mais un photographe du New York Times qui va s’atteler à faire connaître cet artiste ignoré.

Depuis, Henry Darger est devenu le symbole de ce que l’on appelle, avec une certaine condescendance, “art brut” ou “art outsider”, pour caractériser en gros un type qui ne s’est jamais pensé comme un artiste. Aujourd’hui de moins en moins marginalisée, sa production mêlant candeur et violence, qui raconte une guerre terrible entre les enfants et les adultes, brille par sa liberté. Affranchi de tous les codes et de tous les genres, Henry Darger a fomenté une œuvre visionnaire, délirante et en même temps maniaque, fantasque et mûrement pensée, entre la peinture de Bosch, l’imagination de Peter Pan, les comics de Superman et le surréalisme inquiétant du Magicien d’Oz (pour schématiser grossièrement).

Plutôt que de traduire les 5084 pages de son autobiographie, les éditions Aux forges de Vulcain ont donc choisi 150 pages de cette Histoire de ma vie, dans lesquelles Darger évoque surtout sa jeunesse, y ajoutant quelques belles illustrations de l’auteur qui permettront au néophyte d’appréhender son univers graphique. Et ce qui frappe tout de suite, c’est ce style froidement descriptif qui impose sa monotonie au point de devenir hypnotique. Darger enchaîne les courts paragraphes, sans découper son texte ni en penser la construction. Parfois il se reprend, d’autres fois il se répète, fait des sauts dans le temps, passe du coq à l’âne, le tout huilé par des liens de cause à effet inattendus, d’une logique qui nous échappe, et crée des effets loufoques qui font toute la poésie de ses descriptions – “Elle ne grondait jamais personne. C’était cependant une femme très grosse.”

Pêle-mêle, il nous raconte son père, sa scolarité, son internement à l’asile, ses divers emplois dans le service d’entretien d’hôpitaux, les hiérarchies dont il dépend. Derrière le détachement avec lequel il énonce ces faits bruts, dans le fond pas si intéressants, perce toute l’étrangeté d’un gamin fasciné par le feu et les perturbations météo qui, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à paraître aussi normal qu’il le voudrait.

Pourtant si prompt à nous abreuver de détails dispensables, Darger nous ment, Darger nous dissimule certaines histoires, Darger ne nous explique pas tout. Il ne nous dit pas pourquoi ses camarades de classe le considèrent comme fou – d’après lui, parce qu’il faisait des “bruits curieux” pour les faire rire, et, dit-il, à cause de la “façon étrange que j’avais de bouger ma main gauche, comme si je pensais que la neige tombait”. Il revient souvent sur la violence épidermique qui semble le traverser, mais ne cherche jamais à l’expliquer et ne livre jamais de précision (“Une institutrice me gifla et mon père dut payer la note du médecin pour ce que je lui fis ensuite”). On le sent animé d’un profond sentiment d’injustice et d’une peur d’autrui qui abreuve son œuvre peuplée d’enfants martyrisés par les adultes sur fond de grandes flammes brûlantes. Et l’on touche du doigt l’univers abyssal, véritable monde parallèle imaginé par Henry Darger et qui, dans ses écrits comme dans ses peintures, semble contaminer notre réalité jusqu’à la faire dérailler.

Henry Darger Histoire de ma vie

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, juin 2014, 144 pages, 19 euros.

L’Empereur du Sahara, de Philippe Di Folco – éd. Galaade

L Empereur du Sahara Philippe Di Folco GalaadeEn 1903, Jacques Lebaudy débarque sur les côtes marocaines du Sahara avec une poignée de marins récalcitrants, quelques fusils et une idée derrière la tête. Désormais, il n’est plus Jacques Lebaudy, héritier d’une des plus grandes familles sucrières françaises, mais Jacques Ier, empereur du Sahara autoproclamé. Rapidement, l’opération tourne mal, cinq marins sont enlevés par les autochtones ; Londres, Paris, Berlin et Madrid s’inquiètent du débarquement de ce trublion au beau milieu des fragiles équilibres coloniaux qui, à plusieurs reprises, manquent alors de faire basculer l’Europe dans la guerre.

Avec son habituelle attirance pour le faux, l’imposture et la mémoire, Philippe Di Folco s’empare de l’extravagante destinée de ce multimillionnaire mégalo, aux colères redoutables, qui débarqua un jour comme un chien dans un jeu de quilles sur les rivages de l’Afrique. Son aventure devint si fameuse qu’il fut, à l’orée du siècle, l’un des personnages les plus croqués par la presse populaire, apparaissant même dans des publicités (comme celle ci-dessous). Jusqu’à sa mort, en forme de fait divers sordide (sa femme l’abat pour l’empêcher de violer leur fille), à la hauteur de l’existence échevelée de celui qui, gamin, fut un lecteur de Jules Verne coincé entre un père affairiste et une mère bigote et réactionnaire

Di Folco se sert de Lebaudy le petit génie de la finance – qui gère ses placements boursiers en quelques coups de fils tout en lisant des comics – pour raconter une période agitée. Celle des tensions colonialistes, des jalousies africaines et des explorateurs aventuriers. Celle des krachs à répétition, des arnaques boursières, des spéculateurs imprudents et des scandales politico-financiers. Celle des héritiers excentriques, des fêtes démesurées et des Gatsby. De Paris à New York, Jacques Lebaudy fut de tous ces mondes sans jamais vraiment y appartenir. Une figure picaresque, lunaire, bercée d’une folie nonchalante, un “romancier sans mots” comme le qualifie joliment son biographe. “Jacques était un antihéros, un antiroi, un “danger public”, il est le désordre, il fait désordre. Il est la trace de mélasse dans le cône de sucre marmoréen, forme parfaite dans un monde non euclidien et qu’un chaos de fer et de feu s’apprête à broyer.”

Mars 2014, 190 pages, 17 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Deux romans de Philippe Di Folco dont on a déjà parlé sur L’Accoudoir : My Love Supreme et Lavomatic.

Hitler, de Shigeru Mizuki – éd. Cornélius

Hitler Shigeru Mizuki cornelius couverture mangaEn 1943, l’armée japonaise débarque en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Envoyés à la mort par leur hiérarchie méprisante, acculés par l’armée américaine au milieu d’un paysage aux faux airs de paradis, les soldats de l’empereur vont vivre un cauchemar. Shigeru Mizuki, malade, blessé, amputé du bras gauche, fera partie des rares à s’en tirer. Trente ans après les faits, devenu un auteur de manga à succès, il revient sur ce douloureux passé dans Opération mort, charge émouvante contre l’absurdité de la guerre et le traumatisme de la survie, publiée par Cornélius en 2008. Or, parallèlement à l’écriture de ce manga, il se lance également dans une biographie d’Hitler, qui paraît au Japon en 1971. Inquiet du renouveau du nationalisme japonais à la fin des années 1960 et de l’autoritarisme d’un pouvoir qui a violemment réprimé le mouvement étudiant, Mizuki pense sa biographie comme un objet pédagogique, destiné à lutter contre les penchants révisionnistes. Mais également, plus ou moins consciemment, l’ouvrage devient le moyen d’enquêter sur les blessures de son propre passé. Qui était Hitler ? Comment est-il devenu le monstre qui, indirectement, envoya le jeune soldat Mizuki à l’abattoir ?

Sans hargne, mais avec un souci de précision quasi documentaire, le mangaka s’applique à retracer la vie du Führer : étudiant raté, artiste frustré, chômeur bohème à l’ego surdimensionné, ou tête brûlée pendant la Première Guerre mondiale. Puis, presque par hasard, il s’engage dans un parti minable, rassemblant une douzaine d’adhérents et quelques dilettantes – “Qui aurait pu prédire que ce ramassis de branquignoles mettrait un jour l’Europe à sa botte ?” Si le récit centré sur Adolf Hitler écarte certains pans de sa personnalité, comme par exemple sa haine des juifs, juste évoquée à la fin (mais en deux images inoubliables), Mizuki va à l’essentiel sans jamais tomber dans la caricature. Avec une concision et une clarté remarquables, il rassemble les pièces du puzzle pour tenter de cerner les événements qui forgent Hitler, jusqu’à former un portrait plein de subtilité et d’ambivalence. A l’image de la relation malsaine que noue le dictateur avec Geli, sa nièce mineure, qu’il aime et couve tellement que pour lui échapper, elle optera pour le suicide.

hitler shigeru mizuki extrait cornelius mangaPour rendre compte des fluctuations de son personnage ridicule et charismatique, qui emprunte ses idées (ou sa moustache) à ceux qui l’entourent jusqu’à se contredire, Mizuki s’appuie sur son formidable sens graphique. La moustache, les yeux, la bouche ou les vêtements d’Hitler sont autant de détails sur lesquels il s’appuie pour signifier toute l’outrance d’un homme caractériel, pleurant, gémissant, rouspétant, toujours sur le point de basculer dans la folie. Déjà aperçu dans Opération mort, le réalisme quasi photographique des décors expressionnistes prophétise l’horreur à venir, cristallisée dans une Allemagne désincarnée, comme dénuée de vie. Seul espace où Mizuki laisse transparaître une pointe de fantaisie, les images allégoriques qui marquent le début de chaque chapitre ajoutent encore à l’atmosphère macabre. Didactique et ingénieusement menée, cette biographie audacieuse rappelle ce que beaucoup dissimulent derrière sa diabolisation : Hitler n’était qu’un homme comme les autres, et le nier serait la meilleure manière reproduire les mêmes erreurs.

Traduit du japonais par Yukari Maeda et Patrick Honnoré, octobre 2011, 296 pages, 25 euros.

Mémoires d’un vieux con et Vaches noires, de Roland Topor – éd. Wombat

memoires d un vieux con roland topor wombat reedition couvertureIl a tout vu, tout vécu, tout inventé, tout initié. “Il”, c’est l’artiste génial revenant, au crépuscule de sa vie, sur ses pérégrinations au cœur du XXe siècle. De l’avant-garde artistique aux grands événements politiques en passant par les découvertes scientifiques, il fut de tous les combats, préfigurant toutes les innovations. Picasso pompa outrageusement ses toiles, Degas le supplia d’arrêter de peindre des danseuses pour ne pas perdre sa place à Paris, Maïakovski trouva le titre de son poème le plus fameux en l’écoutant blaguer lors d’une soirée arrosée et Proust eut une illumination lorsqu’il l’entendit vanter les mérites d’une savoureuse madeleine. Sans parler de son hilarante rencontre avec Hitler (“Les croix gammées qui fleurissaient partout administraient, une fois de plus, la preuve du génie allemand pour le graphisme.”) ou de son rôle bien involontaire dans l’assassinat de Trotski. Passé à la moulinette de l’humour grinçant de Roland Topor, le genre des mémoires trouve ici son paroxysme, avec ce texte dégoulinant de suffisance et traversé par le tic de ceux qui se complaisent dans l’autosatisfaction narcissique : la fausse modestie. Un sommet de mauvaise foi et de pédanterie, revu et corrigé par Topor et son sens consommé du ridicule.

Réédition, septembre 2011, 160 pages, 15 euros. Préface de Delfeil de Ton.


vaches noires roland topor couverture inedit wombatParallèlement à cette réédition, les éditions Wombat publient également un recueil de trente-trois nouvelles inédites du créateur de Téléchat. Assemblage hétéroclite de textes très courts, Vaches noires laisse percevoir les fulgurances de Topor, qui semble coucher sur le papier toutes les idées farfelues qui lui passent par la tête : un pénis qui parle, des vaches qui portent malheur, des chameaux qui posent des bombes au zoo, dans la cage des hyènes. Forcément, le résultat est inégal : même si son écriture fait que l’on ne s’ennuie jamais, certains récits s’avèrent anecdotiques. D’autres fois, il nous gratifie d’un de ses éclairs de génie, réussissant, en quelques mots, à déstabiliser notre vision du quotidien. En changeant subtilement de perspective sur des situations familières, en jouant avec les mots, par exemple en prenant au sens propre des expressions figurées, il accouche de nouvelles lumineuses, entre humour potache et humour noir. La radioactivité, la difformité, le mauvais œil ou le pouvoir de l’argent deviennent sujets à des diatribes cathartiques, où la rigolade triomphe de l’inquiétude, à l’image de Sectes top niveau“Le suicide massif d’un millier de fidèles ne doit pas faire oublier les bons moments passés ensemble, l’apprentissage de la spiritualité, les chants devant le feu de camp, les jeux de plage.” Avec une touche de fantastique en plus, ces miscellanées reflètent l’inventivité d’un auteur dont la poésie, la drôlerie et la finesse n’ont pas fini de faire mouche.

Inédit, septembre 2011, 160 pages, 15 euros. Préface de François Rollin.


☛ POURSUIVRE AVEC >
Deux ouvrages sur l’oeuvre dessinée de Roland Topor : cliquer ici.