Un voleur de Bagdad, de Sherko Fatah – éd. Métailié

Un voleur de Bagdad Sherko Fatah MétailiéCa commence comme un conte des Mille et une nuits, et ça finit dans l’horreur des massacres SS de la fin 1944. Porté par un souffle romanesque étourdissant, Un voleur de Bagdad nous entraîne dans le sillage d’Anouar, gamin des rues qui grandit en escaladant les murs de la légendaire cité traversée par le Tigre. L’Irak des années 1930 connaît alors ses premiers soubresauts nationalistes : pour se défaire de l’emprise britannique, les militaires se soulèvent contre les Anglais et s’allient avec le régime nazi pendant la Seconde Guerre mondiale. Partagé entre la bande de voleurs dont il envie la liberté, les militaires dont il admire l’uniforme et son amitié envers Ezra son ami juif, Anouar se retrouve vite au cœur des tourbillons d’une Histoire qui semble soudain s’accélérer sans lui laisser le temps de grandir. « Je viens de loin et je ne sais plus qui je suis. »

En plus d’être un formidable roman d’aventure, Un voleur de Bagdad parvient à cerner brillamment les enjeux de la période 1930-1950 en prenant un point de vue oriental sur les événements. Avec beaucoup de finesse, Sherko Fatah raconte l’imbrication de l’antisémitisme et du nationalisme arabe, montre comment la guerre 1939-45 a pu apparaître comme un espoir de libération pour les peuples colonisés, analyse l’étonnante alliance entre Hitler et le Grand Mufti de Jérusalem, rappelle comment le cynisme des Russes contribua au massacre de Varsovie, et raconte le destin méconnu des régiments musulmans de la SS.

Personnages réels et fictionnels s’entremêlent dans un récit porté par la voix d’Anouar, cette voix qu’il semble avoir perdu dans le bourbier sanglant d’une guerre trop grande pour lui. « Cela m’étranglait quand je voulais parler. (…) Lorsque j’étais revenu, ma capacité de faire un rapport, et a fortiori un récit, était réduite à néant. Et puis à qui aurais-je raconté comment un monde était tombé en ruine alors qu’ici, dans mon pays, tout était resté comment autrefois ? » On avait déjà pu prendre la mesure de l’inestimable talent de l’écrivain allemand (notamment avec En zone frontalière, 2004). Cette fois, on est hypnotisés par la fougue de son écriture, capable de nous entraîner avec autant de facilité des toits ensoleillés d’une Bagdad en ébullition aux étendues glacées d’une l’Europe de l’Est ravagée. Du grand art.

Traduit de l’allemand par Olivier Mannoni, septembre 2014, 468 pages, 22 euros.

Krimi : une anthologie du récit policier sous le Troisième Reich, par Vincent Platini – éd. Anacharsis

Krimi une anthologie du recit policier sous le troisieme Reich Vincent Platini Anacharsis10 mai 1933. Des dizaines de camions déversent devant l’opéra de Berlin plus de 25.000 livres qui vont être réduits en cendres, au cours de cette soirée qui s’achève sur un discours de Joseph Goebbels. A peine arrivés au pouvoir, Hitler et son ministre de la Propagande mettent au pas la littérature sous prétexte de lutter contre “l’esprit non allemand”. Arrestations, autodafés, censure, interdictions d’écrire : les écrivains sont surveillés de près ; pourtant, le roman policier, le Krimi, va lui continuer de prospérer.

Ironiquement, c’est l’habituel dédain envers ce genre mal considéré qui va en partie le servir. Car là où la grande littérature se retrouve très vite encadrée par le Reich, cette sous-littérature, elle, continue de survivre, profitant du mépris des institutions pour devenir une niche de (relative) liberté, propice à une “contrebande littéraire”. D’autant que dans sa volonté de toujours divertir les foules, Goebbels soutient activement la culture populaire, et ne souhaite aucunement priver le peuple d’un de ses mets favoris : le Krimi, son sens de l’aventure et son appétit pour l’évasion – Krimi qui doit tout de même, au passage, surmonter une difficulté idéologique : comment écrire romans policiers alors que le crime a officiellement disparu du Reich ?

Plutôt que de signer un essai, l’universitaire Vincent Platini nous laisse nous frotter directement aux textes de l’époque 1933-1945, réunissant une douzaine de nouvelles, extraits, courts romans ou articles issus de ce pan méconnu et encore trop peu étudié de la culture allemande. Chaque texte est présenté avec précision, mais en prenant soin de laisser au lecteur sa liberté d’interprétation. Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Krimi n’a pas été qu’un outil du pouvoir. Certes, on trouve ici des textes qui soutiennent ouvertement le régime nazi comme ce premier récit, dont le ton moraliste et les effets pompeux prêtent à sourire. D’autres fois, la subversion apparaît, évidente, dès les premières lignes, souvent de haute tenue littéraire (chez Adam Kuckoff particulièrement). Mais le plus souvent, le propos joue volontairement sur l’ambiguïté, offrant un visage prompt à satisfaire les comités de censure mais qui, après une lecture attentive, s’avère plus ambivalent qu’il n’en a l’air.

Travail d’historien qui observe, par le prisme de la littérature, l’effet d’une dictature totalitaire sur la culture de masse, Krimi est aussi une anthologie littéraire qui pointe les ponts inattendus entre les romans policiers du IIIe Reich et le hard-boiled américain, ou montre comment la volonté de développer un genre allemand émancipé de l’école britannique pose les base du polar germanique d’après 1945. Sans oublier de rappeler, sous la plume farfelue et condescendante d’Arnold Eichberg, que pour les gens insatisfaits dans leur vie personnelle ou professionnelle, les “contractions internes des troubles de la santé (dérèglement des glandes), peuvent sans doute être soignées de cette manière” – en lisant cette piètre littérature de divertissement : le roman policier, évidemment.

Textes choisis, présentés et traduits de l’allemand par Vincent Platini, avril 2014, 450 pages, 22 euros.

La révolution fut une belle aventure, Paul Mattick – éd. L’Echappée

La révolution fut une belle aventure Paul Mattick L Echappee“Pour moi, la révolution fut surtout une grande aventure. Nous étions tous fous d’enthousiasme pour la révolution, d’autant plus que nous n’étions pas patriotes pour un sou.” Fruit de plusieurs entretiens avec le théoricien marxiste Paul Mattick (1904-1981), cet ouvrage s’étale du sortir de la Première Guerre mondiale jusqu’au milieu des années 1930. Il montre un Mattick agitateur social, occupant les rues de Berlin puis les boulevards de Chicago, après son départ pour les Etats-Unis en 1926.

Plus qu’un livre historique, La révolution fut une belle aventure est le témoignage ardent et pugnace d’une époque où tout semble possible. Celle de ces bandes de gamins qui fuient la violence des professeurs à l’école (“La peur nous empêchait de penser et d’apprendre”), et volent de la nourriture pour survivre dans une Allemagne de Weimar où l’on se balade avec des sacs à dos remplis de billets. Celle des “expropriateurs”, Robins des bois communistes qui pillent pour redistribuer les richesses aux ouvriers qui ne parviennent plus à trouver de travail, au risque de finir fusillés par des forces de l’ordre sans scrupules. Aux Etats-Unis ensuite, à l’heure de la crise de 1929, Hattick participe aux manifestations de chômeurs, se rapproche des Industrial Workers of the World (IWW) et monte des revues, là encore, au risque de se faire abattre comme un chien – “Ce sont vraiment des habitudes propres à la société américaine. (…) Il suffit de te tirer dans le dos et c’est réglé. Ni vu ni connu. Pas besoin de te faire un procès ou de t’expulser.”

Militant et essayiste, côtoyant autant les ouvriers que les intellectuels, intéressé par la théorie comme par la pratique (le dernier chapitre, sous forme d’interview, revient en profondeur sur cette dualité), Paul Mattick est resté antibolchévique : il a toujours soutenu les mouvements ouvriers sans leur imposer les orientations d’un parti, héritage de Rosa Luxembourg et de l’auto-émancipation. Du coup, les souvenirs de cet autodidacte, s’ils sont parfois elliptiques (mais la précision des annotations rendent la lecture aisée) sont toujours pleins de ferveur, et décrivent la frénésie de l’entre-deux-guerres sans s’enfermer dans le prisme d’une idéologie. Ce qui leur donne, souvent, une vigueur intemporelle : “Je suis persuadé que sans crise, il n’y a pas de révolution. (…) La classe dominante peut contrôler consciemment la politique, mais nullement l’économie. Et la crise viendra de l’économie.”

Traduit de l’allemand par Laure Batier et Marc Geoffroy, octobre 2013, 196 pages, 17 euros. Préface de Gary Roth. Notes de Charles Reeve.

A Berlin, de Joseph Roth – éd. Les Belles Lettres

A Berlin Joseph Roth Les Belles LettresC’est après la Première Guerre mondiale que Joseph Roth, juif de langue allemande né en Galicie, devient chroniqueur à succès à Vienne et à Berlin. Ce “promeneur” excelle dans les descriptions détaillées pleines de lucidité, d’ironie ou de nostalgie, qui font de lui le témoin de ce XXe siècle déroutant. “Seuls, les petits rien de la vie sont importants” : à coup de courts portraits, de reportages de quelques pages ou de traits d’humeur, il saisit les contradictions d’une ville en pleine mutation au cours des années 1920. Entre la cacophonie des grandes rues et les déambulations poétiques à l’écart du tumulte (par exemple au parc Schiller), la capitale est “jeune, malheureuse, mais c’est vraisemblablement une ville de l’avenir.”

Comme dans l’histoire de ce vieil homme qui, après avoir passé cinquante ans en prison pour meurtre, tombe des nues en découvrant un nouveau Berlin méconnaissable, Joseph Roth arpente la capitale bruyante, bouillante, mécanisée et décadente de la République de Weimar. Exit les chevaux, les petits quartiers, les traditions. Voici venue l’ère des feux rouges, des gratte-ciel, des salles à manger qui ressemblent à des salles de gym – ce qui n’est pas toujours pour plaire à l’auteur, souvent enthousiaste sur les innovations technologiques, beaucoup moins sur les mœurs modernes et la“gaieté industrialisée” de la nuit berlinoise.

Otto Dix Salon I 1921Le style de Joseph Roth, pétri d’images marquantes, éclaire d’une lumière blafarde les recoins de Berlin. Les prostituées édentées aux seins bouffis semblent échappées d’une toile d’Otto Dix ou d’Ernst Kirchner, l’armée de sans-logis qui survivent dans les ruelles sombres rappellent le décor du Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin – comme ces bars sombres d’ailleurs, dans lesquels les policiers s’assoient à la même table que les bandits. Quant à ce jeune homme qui vient imposer ses opinions nationalistes chez le coiffeur, il semble esquissé avec le trait griffu de George Grosz : “Ses mots pétaradent, crépitent, éclatent. Des tirs de batterie, des coups de fusil, des feux roulants sortent de son gosier. Des guerres mondiales ronflent dans sa poitrine.”

On le voit, Joseph Roth pressent le danger du nationalisme, des croix gammées qui fleurissent sur les murs, et se moque de ces femmes hommasses qui portent l’uniforme et braillent des slogans. Sa description de la campagne électorale, ses visites au Reichstag et à la maison du ministre Rathenau assassiné en 1922 se teintent d’une intuition amère, lorsqu’il souligne l’incapacité de la République de Weimar à rassembler ses citoyens. Le basculement n’est pas loin, et dans le dernier texte du recueil, écrit en 1933, c’est déjà l’heure des autodafés. “L’Europe spirituelle capitule. Elle capitule par faiblesse, par paresse, par indifférence, par inconscience (ce sera la tâche de l’avenir de préciser les raisons de cette capitulation honteuse).”

George-Grosz-1922-23-Strasse-in-BerlinTraduit de l’allemand par Pierre Gallissaires, août 2013, 224 pages, 13,50 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin.

Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc

Manifeste incertain Frederic Pajak volume 1 noir sur blanc“On peut aimer le travail, la raideur des gestes obligatoires. On peut aussi aimer le chaos, l’hésitation, la maladresse, l’erreur. On peut aimer ne pas choisir, ou même choisir de ne pas choisir.” Le Manifeste incertain déambule dans l’entre-deux. Ni bande dessinée, ni roman, ni vraiment texte illustré, sa forme louvoie entre texte et image, tandis que le fond semble se nourrir de fragments épars. Bouts de récits, citations, détails historiques, bribes autobiographiques : comme un naufragé qui assemble des débris pour construire son radeau, Frédéric Pajak dérive, s’appuie sur l’Histoire pour tenter d’appréhender la sienne, puise dans son expérience pour comprendre le passé. Remonte à sa grand-mère Eugénie, à ses bizutages adolescents, à sa timidité maladive ou au destin tragique de deux néo-nazis croisés un matin d’hiver de 1980.

Jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit, dans un mélange de poésie et d’érudition, de tourner autour de son sujet pour mieux le capturer, l’auteur de L’Immense Solitude convoque Beckett, Céline, le peintre Bram Van Velde ou le dramaturge Ernst Toller. Avant de se laisser attirer, comme un satellite, par la figure de Walter Benjamin, auteur insaisissable, écrivain-philosophe-traducteur-journaliste, penseur de l’ère de la culture de masse. En se concentrant sur les années 1932-1933, lorsque Benjamin, fuyant Berlin, trouve refuge sur l’île d’Ibiza, le Manifeste incertain met en perspective les méditations du Berlinois sur le roman avec le basculement de l’Europe dans l’extrémisme. Et se mue du même coup en une réflexion sur le rôle de l’intellectuel, bringuebalé par la fureur du XXe siècle, son fascisme carnassier, ses illusions passionnées, et ses désillusions plus terribles encore.

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Et les illustrations là-dedans ? D’un noir et blanc au réalisme photographique, elles sont, nous explique l’auteur, “comme des images d’archives : morceaux de vieilles photos recopiées, paysages d’après nature, fantaisies. [Elles] vivent leur vie, n’illustrent rien, ou à peine un sentiment confus.” Elles apportent un contrepoint, un éclairage différent. Parfois même, quand le lien entre le dessin et le récit semble inexistant, leur puissance expressive est telle qu’elles insinuent une inquiétude diffuse. La plupart du temps, les personnages sont de dos, leurs traits dissimulés dans l’ombre, ou gâchés par un contre-jour menaçant. Quand on croise leur regard, il est dérangeant, exorbité, bizarrement dissonant. De quoi ajouter encore à la beauté désenchantée d’un ouvrage traversé, une fois encore chez Frédéric Pajak, par le spectre de la solitude. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a choisi de se pencher sur Walter Benjamin, qui écrivait : “Le lieu de naissance du roman est l’individu dans sa solitude.”

Manifeste-incertain-Frederic-Pajak-noir-sur-blanc-extrait-dessinOctobre 2012, 191 pages, 23 euros.

RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle d’hypocrisie

philip-kerr-interview-hotel-adlonAlors que l’on avait quitté le détective Bernie Gunther dans l’Argentine péroniste, Hôtel Adlon, sixième volume de la série, retourne au cœur de l’Allemagne nazie, en 1934. Un peu plus d’un an seulement après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le silence écrase déjà Berlin. Gunther se retrouve au cœur d’une machination liée à l’arrivée prochaine des jeux olympiques dans la capitale allemande, machination qui trouvera son épilogue en 1954, dans la Cuba d’Ernest Hemingway, de Meyer Lansky, et du dictateur Batista. Une fois encore, le minutieux travail de Philip Kerr, mêlant rigueur historique, roman noir et humour corrosif, fait mouche. De l’Allemagne nazie à l’Amérique latine des années 1950, Philip Kerr décrit les arcanes d’un siècle cynique et d’un monde gangrené par l’hypocrisie qui semble, invariablement, tourner en rond.

Le dernier volume des aventures de Bernie Gunther se déroulait en Argentine, dans les années 1950. Pourquoi êtes-vous remonté jusqu’en 1934 pour Hôtel Adlon ? Les nazis vous manquaient-ils ?

philip kerr portrait stephane grangierJe voulais parler de cette période qui précède les jeux olympiques de 1936 à Berlin, et de la corruption que cet événement a générée. Berlin aurait dû avoir les J.O. de 1916, qui n’ont pas eu lieu à cause de la Première Guerre mondiale, et ils avaient pour l’occasion construit un complexe olympique qui n’avait jamais été utilisé. Lorsque les nazis arrivent au pouvoir en 1933, ils pensent immédiatement que les jeux seraient la vitrine idéale du nouveau régime. Ce qui est amusant, c’est que pendant que j’écrivais ce roman, Londres remportait justement l’organisation des jeux de 2012. Je déteste profondément cette manifestation, qui représente un gâchis d’argent colossal : si les Grecs n’avaient pas dépensé les 15 ou 20 milliards d’euros qu’ils ont consacrés aux jeux de 2004, je ne dis pas qu’ils auraient évité la crise bien sûr, mais ça ferait déjà 20 milliards d’euros de moins dans le déficit. Pour trois petites semaines de sport, cela représente tout de même des dépenses incroyables… Mais Londres l’a emporté face à Paris pour 2012, vous ne vous rendez pas compte de votre chance !

En 1936, les nazis instrumentalisent rapidement les jeux olympiques pour faire la promotion du nazisme.

Ce n’est pas un hasard si tous les gouvernements autoritaires, encore aujourd’hui, comme la Chine ou la Russie, se battent pour accueillir les J.O. Quand je travaillais sur Hôtel Adlon, je me suis rendu compte que les nazis avaient inventé beaucoup de choses toujours en vigueur aujourd’hui. Par exemple, ce sont eux qui ont eu l’idée de faire venir la flamme olympique d’Athènes jusqu’à Berlin, en la faisant porter par des athlètes. Ce sont également eux qui ont eu l’idée de faire défiler les représentants de chaque nation dans le stade, lors de la cérémonie d’ouverture, pour saluer le drapeau et le dirigeant local. C’est détestable… A mon avis, les jeux olympiques auraient dû disparaître en 1972, après la prise d’otage et le massacre des athlètes israéliens par un commando palestinien. L’innocence et les vertus de l’olympisme disparaissent à ce moment-là, ça a été indécent de continuer.

1934 est aussi une date particulièrement intéressante, car on voit dans le roman que quelques mois seulement après leur prise de pouvoir, les nazis ont déjà mis au pas la police, la religion, le sport, la jeunesse. Cette mainmise est très rapide, et pensée pour durer.

trilogie berlinoise philip kerr coffret couverture pocheElle est extrêmement rapide en effet. Et tout de suite, le sport est identifié comme un domaine primordial. Les boxeurs juifs et gitans, très fameux à l’époque, sont les premiers à subir une discrimination. En quelques semaines, ils sont exclus des associations de boxe… Ce qui m’a le plus surpris, c’est le poids du lobby américain qui militait pour la venue des Etats-Unis aux jeux olympiques : une partie de l’opinion songeait alors à boycotter les J.O. à cause de l’antisémitisme d’Hitler. Les Américains envoient donc un émissaire sur place… qui conclut que tout va bien en Allemagne ! Alors qu’il suffisait de marcher dans les rues de Berlin pour voir les signes manifestes de l’oppression que subissaient déjà les juifs. Mais l’émissaire devait regarder ailleurs… Précisons que c’est ce même type qui, en 1972, après le massacre des sportifs israéliens, a dit que les jeux devaient continuer… Voilà le genre de détail cynique sur lequel on tombe quand on fait des recherches. C’est ce que j’aime dans l’écriture de roman historique : on déterre des choses étonnantes, on défait les mythes. Lire la suite

Pierre-Crignasse, de Fil & Atak – éd. Frémok

pierre crignasse struwwelpeter atak fil hoffmann fremok couverture Gamin allergique à l’autorité qui refuse de se coiffer et de couper ses ongles, le Struwwelpeter est devenu l’un des livres pour enfants les plus célèbres du monde. Imaginé par Heinrich Hoffmann au milieu du XIXe siècle, il fête sa centième édition dès 1876. Depuis, il a été traduit dans plus de 35 pays : en France, on l’affuble tour à tour du nom de Pierre l’Ebouriffé, Crasse-Tignasse ou Pierre-Crignasse. Aujourd’hui, les Berlinois Fil et Atak signent leur propre version de l’ouvrage du Docteur Hoffmann, catalogue d’enfants turbulents, désobéissants, roublards, mutins et récalcitrants. Chaque petit récit s’achève sur une morale drôle et cruelle, qui fait que la noirceur d’Hoffmann déconcerte toujours autant. Friedrich martyrise les animaux ? Il se fait mordre par un chien. Pauline joue avec des allumettes ? Elle finit dévorée par les flammes. Konrad refuse d’arrêter de sucer ses pouces ? On les lui coupe aux ciseaux. Et ainsi de suite pour Philipp, Hans, Kaspar… Les adultes, eux, paraissent ridicules, faibles et dénués d’autorité. “Les grands débloquent on dirait bien”, constate même un lapin (qui a failli tuer un chasseur).

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannMais derrière l’apparente sévérité, presque sadique, avec laquelle les garnements sont punis, la présente version met en valeur la fantaisie débordante d’Hoffmann, qui s’était lancé dans l’écriture de ses “histoires drôles et images cocasses” en réaction à la fadeur de la littérature enfantine. Très fidèles aux histoires originelles, Fil et Atak ajoutent leur grain de sel, manigançant de nouveaux prolongements aux aventures inventées il y a plus d’un siècle et demi. Par exemple, un cartable tombé dans le Rhin devient prétexte à une hilarante invasion de Peaux-Rouges asservissant l’Allemagne dans une joyeuse critique de la colonisation, qui ne jure absolument pas avec le ton d’Hoffmann puisqu’il abordait déjà, à l’époque, le thème du racisme. Ainsi, l’intrusion de Fil et Atak dans l’univers de Struwwelpeter se fait avec subtilité, sans tomber dans la modernisation forcée.

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmannContrepoint idéal aux vers faussement désuets (et magnifiquement traduits en français) de Fil, Atak fait admirer ses couleurs flamboyantes, chaleureuses et expressives, ses compositions faussement naïves fourmillant de références, d’apparitions et de détails furtifs. Popeye, Tintin, Tic et Tac, mais aussi le Voyageur au-dessus d’une mer de nuages de Caspar David Friedrich, jouent à cache-cache dans un décor habité par une généalogie de héros de la culture pop. En superposant plusieurs couches de dessins, Atak donne encore plus l’impression que ses pages sont hantées par des nuées de personnages invisibles. Dans le même temps, alter ego des auteurs, un chat noir qui fume comme un pompier (emprunté au dessinateur underground américain Kaz) et un blanc qui rappelle Maneki-Neko (le chat porte-bonheur japonais) déambulent gaiement parmi ces exubérantes peintures. Seule l’ultime histoire est inventée de toutes pièces par Fil et Atak : elle met en scène Justin, petit garçon bien élevé qui reçoit à Noël la console de jeu qu’il attendait. Un gamin sans histoires pour une histoire sans folie ni rebondissement. Même le dessin, sobre et géométrique à la Chris Ware, a perdu sa frénésie, comme si le monde moderne avait désenchanté les enfants. Les morveux vicieux et les punitions féroces de Pierre-Crignasse nous manquent déjà…

pierre crignasse struwwelpeter fil atak fremok extrait hoffmann 3Traduit de l’allemand par Maud Qamar avec la collaboration du Professeur A, novembre 2011, 96 pages, 24 euros.

Palabres, de Urbano Moacir Espedite – éd. Attila

Palabres, c’est une sorte de roman d’aventures fourre-tout. Une bringue littéraire située entre Berlin et l’Amérique du sud, avec sur sa liste d’invités des nazis, un ex-militaire italien bedonnant, un peuple bizarre dont les femmes – belles à couper le souffle – attirent toutes les convoitises, un gamin monstrueux ou une poignée de religieux excités. Au programme : drogues, bordels moites, trafic de fiancées, mutinerie, mission impérialiste secrète et révolution prolétaire pacifique. Invraisemblable comme un bon vieux roman-feuilleton, débordant d’enthousiasme comme une série Z décomplexée, Palabres fait feu de tout bois, avivé par les dessins et les gravures de Donatien Mary, écarlates et tumultueux. Adapté en français, le portugnol de Urbano Moacir Espedite, syncrétisme bâtard de l’espagnol et du portugais, séduit par sa frénésie contagieuse.

Mais Palabres, c’est aussi un roman à la tonalité singulière. Au fil des rebondissements, les errances de cette bande mal assortie se nimbent d’une aura sinistre. Les éclats de violence, d’abord amusants et parodiques, dégénèrent : le sang appelle le sang, et la rage contamine les personnages pour lesquels on s’était pris d’affection. Le joyeux bazar ambiant se heurte à l’ambition, la cupidité, l’autorité. Brusquement désenchanté, Palabres prend des allures de conte à la lucidité amère, métaphore d’une humanité minée par les luttes de pouvoir, le racisme, la peur de l’autre, la religion. A moins qu’il ne faille y voir le symbole d’une Amérique latine trop souvent ravagée par les guerres civiles au XXe siècle.

Traduit du portugnol par Bérengère Cournut et Nicolas Tainturier, illustré par Donatien Mary, mars 2011, 244 pages, 18 euros.

Berlin Alexanderplatz, de Alfred Döblin – éd. Folio

Chef-d’œuvre de la littérature du XXe siècle, Berlin Alexanderplatz bénéficie enfin de la version française qu’il mérite. Quatre-vingt-dix ans après sa sortie en 1929, on peut désormais, grâce à cette magistrale retraduction d’Olivier Le Lay, palper le style génial et révolutionnaire d’Alfred Döblin, son écriture concassée, animée par une urgence et une folie que l’auteur lui-même semble avoir du mal à canaliser. Les pensées des personnages se mêlent à leurs dialogues ; paroles de chansons, ton argotique et passages littéraires se répondent et se croisent. Les phrases s’enchevêtrent, celle qui arrive paraît commencer avant même que la précédente ne s’achève. Les adjectifs s’entrechoquent, s’entraînent dans un effet boule de neige, résonnent : la nouvelle traduction parvient à rendre compte jusqu’aux jeux sonores de l’écrivain allemand, sur lesquels il s’appuie pour donner corps au fracas de la grande ville moderne, bruyante, viciée. Döblin combine fiction, faits divers, discussions politiques et même les prévisions météo pour dresser un portrait expressionniste du Berlin de 1928, au bord du précipice.

Descente infernale dans les bas-fonds de la cité, Berlin Alexanderplatz se lit comme un portrait morcelé, désaccordé, de la ville sous la ville. Sur fond de crise économique et de bouillonnement politique – la République de Weimar halète, communiste et nazis s’affrontent sauvagement -, on découvre ces pauvres qu’évitent les riches, cette misère que dissimule le progrès. Dans les pas de Franz Biberkopf, qui ne parvient pas, malgré toute sa bonne volonté, à rester honnête, Döblin aborde des thèmes essentiels (le mal, le sexe, l’argent, l’amour et la mort) avec une violence épidermique, mais également avec beaucoup de compassion, de tendresse même, pour les âmes perdues qu’il met en scène. Ici, la vie des moins que rien est racontée comme celle des héros. Entre l’âpreté du roman noir et la grandiloquence d’une tragédie grecque, entre la chronique sociale terre-à-terre et une envolée baroque, Berlin Alexanderplatz fusionne les tons, les styles, les genres, et dévore tout sur son passage. Un roman terrassant, au confluent de Céline, Joyce et Dos Passos.

Traduit de l’allemand par Olivier Le Lay, disponible en poche depuis juillet 2010, 630 pages, 8,90 euros. Postface de Rainer W. Fassbinder.