RENCONTRE AVEC LUCIANA CASTELLINA / Passer le témoin

Luciana Castellina la decouverte du monde journal actes sud interviewFemme d’action, militante infatigable, journaliste et écrivain, la sémillante Luciana Castellina est l’une des voix les plus importantes de la gauche italienne. Entrée au Parti communiste italien (PCI) en 1947, elle a été députée pendant plus de vingt ans en Italie et au Parlement européen, et a présidé plusieurs commissions culturelles. En 1969, elle participe à la fondation de la revue Il Manifesto qui condamne l’invasion de la Tchécoslovaquie par l’URSS, ce qui lui vaut d’être exclue du PCI. A bientôt 84 ans, elle continue de militer et d’écrire. La Découverte du monde, récit construit comme un dialogue avec son propre journal intime tenu alors qu’elle était adolescente entre 1943 et 1947 (soit de la chute de Mussolini à l’entrée de la jeune Luciana Castellina au Parti communiste), raconte avec nostalgie, humour et perspicacité sa foi en l’engagement. Et résonne comme un appel atemporel à la rébellion et à la solidarité.

Comment est née l’idée d’écrire ce texte en regard du journal intime de votre adolescence ?

Je me dispute tout le temps avec mon petit-fils. Un jour, il m’a demandé : “Mamie, est-ce que c’est vrai que tu es communiste ?”, comme si je faisais partie d’une bande d’assassins. Je lui ai répondu que oui, j’étais encore communiste, et que son grand-père l’était aussi. Et lui de répondre : “Non, le grand-père ce n’est pas possible, il est trop comme il faut.” Alors il a gardé en tête cette idée que sa grand-mère était bizarre et communiste – mais après tout, on sait que les femmes sont bizarres… J’ai donc eu envie de lui expliquer pourquoi j’étais devenue communiste, de lui montrer que ce n’était pas qu’une excentricité féminine, et que l’Italie a compté jusqu’à deux millions de communistes. Quand je suis retombée sur le journal que j’ai tenu entre 1943 et 1947 (et que je n’avais jamais relu je crois), j’y ai retrouvé plein de choses dont je ne me souvenais même pas. Et je me suis dit qu’il pourrait m’aider à expliquer mon engagement à mon petit-fils.

Quel a été votre premier sentiment quand vous l’avez relu ?

J’ai été étonnée de voir à quel point ma confusion mentale était totale. On ne savait rien, on ne comprenait rien. Comme beaucoup de familles bourgeoises de l’époque, la mienne avait dans sa bibliothèque des livres interdits, aimait faire de bons mots pour se moquer du fascisme, mais finalement, n’était pas vraiment antifasciste. Mon journal commence en 1943, le jour même où Mussolini se fait arrêter. Vu qu’à mon âge je n’ai rien connu d’autre, lorsque le fascisme tombe, les événements me paraissent étranges, et me donne envie de commencer à écrire. C’est drôle d’ailleurs, ce mot “tomber”, mais pour nous ça c’est vraiment passé comme ça : le fascisme est tombé comme une poire, du jour au lendemain.Luciana Castellina la decouverte du monde journal actes sud interview

Cette chute du fascisme vous aide à comprendre, peu à peu, les ressorts du monde qui vous entoure.

Que le fascisme tombe semble être une bonne nouvelle : ça signifie que la guerre va se terminer. Mais si elle se termine, ça signifie que ce sont les Anglais qui gagnent, et que l’Italie perd. Or il nous était difficile de reconnaître, à l’époque, que cela pouvait être une bonne chose que notre patrie (que j’écrivais encore avec un P majuscule) perde la guerre. Même les membres de ma famille, qui était pourtant en partie juive, n’avaient rien compris et ne s’étaient même pas rendus compte de ce qui était en train de se passer. Lire la suite

Les livres, c’est de la balle !

L’Euro 2012 commence, le prétexte parfait pour parler de… lectures. Plutôt que de se taper des résumés de matches écrits avec les pieds, pourquoi ne pas apprécier quelques bons livres sortis ces dernières années ? De la Hongrie au Chili en passant par la France et, évidemment, l’Italie, ici pas de quotas : social, drôle, politique ou poétique, le foot devient un art.

> Adieu au foot, de Valerio Magrelli – éd. Actes Sud

Adieu au foot Valerio Magrelli Actes SudQuatre-ving-dix récits, divisés en deux mi-temps de 45 minutes chacune. Lorsque Valerio Magrelli fait ses adieux à son sport tant aimé, il le fait jusqu’au bout. Sur trois générations, dans un triangle amoureux (du ballon rond) qu’il forme avec son père et son fils, le poète italien livre une flopée de petits textes nostalgiques, légers, érudits ou intimes. Objets fétiches, idoles qu’il n’oubliera jamais, souvenirs héroïques ou ridicules qui ont jalonné sa relation au football : Magrelli construit un kaléidoscope d’images, avec, comme fil rouge, le temps qui passe. De ses premiers émois en crampons au jour où il s’est senti vieux, en passant par l’histoire du baby-foot à ce gardien allemand qui osa uriner en plein stade, il trouve dans le foot une source de poésie, amusante et pleine d’émotions.

Traduit de l’italien par Marguerite Pozzoli (en collaboration avec René Corona), 120 pages, 17 euros.


> Le Virtuose, de Hernán Rivera Letelier – éd. Métailié

Le Virtuose Hernan Rivera Letelier MetailieLa mine de salpêtre de Coya Sud va disparaître, rasée au nom d’impératifs économiques supérieurs. Baroud d’honneur d’une population condamnée à l’exil, le match contre l’ennemi juré, l’équipe de la ville voisine, prend alors une saveur toute particulière. Or voilà que débarque dans ce village perdu du désert chilien un génie du football… L’occasion pour Hernán Rivera Letelier et sa langue orale, souvent leste, de faire le tour des habitants de ce trou perdu de la pampa, brossant une galerie de personnages délirants qui parviennent, derrière leur façade grossière, à nous confier leurs espoirs, leurs peines, leur résignation ou leurs envies. Une ode au foot dans ses aspects les plus amateurs bien sûr (coups bas et bagarre générale recommandés), avec, en toile de fond, la décrépitude sociale d’un pays aux mains de la dictature.

Traduit de l’espagnol (Chili) par Bertille Hausberg, 160 pages, 17 euros.


> Libre arbitre, de Dominique Paganelli – éd. Babel poches

Libre arbitre Dominique Paganelli Babel pochesDe la Roumanie à l’Argentine, des années 1940 aux coups de gueule du charismatique Robbie Fowler, Dominique Paganelli (non, pas le mec de Canal+) sillonne l’histoire du foot, et rend hommage à ces gestes courageux qui ont coûté la vie à bien des insoumis. Pas les frappes de trente mètres sous la barre ni les coups du foulard, non, mais l’engagement et les liens étroits qu’entretiennent foot et politique. Lorsque les stades deviennent un lieu de torture. Lorsqu’une victoire est un formidable moyen de promouvoir une dictature. Lorsqu’un but a valeur de rébellion, ou que le refus de perdre a le poids d’un affront. Là où le foot dévoile son pire aspect, amnésique et avilissant, mais aussi ses vertus universelles et pacifistes. Onze nouvelles passionnées, dans lesquelles la fiction vient au secours de la mémoire. Pour ne pas que ces “autres” grands moments du football sombrent dans l’oubli. Lire la suite

La Disparition de Majorana, de Leonardo Sciascia – éd. Allia

La Disparition de Majorana Leonardo Sciascia Allia EttoreEttore Majorana était un génie. Un génie précoce même. De ceux pour qui la science est intuitive. De ceux qui trouvent, pendant que les autres cherchent. Au point que certaines de ses théories, imaginées au cours des années 1930, ne furent comprises qu’une vingtaine d’années plus tard. Beaucoup voyaient en lui le prodige de la physique du XXe siècle, à l’heure où l’on commençait à balbutier des hypothèses atomiques qui déboucheraient bientôt sur Nagasaki et Hiroshima. Admiré par les prix Nobel Werner Heisenberg et Enrico Fermi, avec lesquels il travailla, Ettore Majorana ne fut pourtant pas le messie annoncé. A la fin du mois de mars 1938, à 32 ans seulement, il disparaît. Son corps ne fut jamais retrouvé.

Dans ce court roman paru en 1975 (et que, pour l’anecdote, Pasolini avait sur lui le jour de sa mort), Leonardo Sciascia revient sur cette destinée tronquée. Malgré quelques témoignages troublants, la fainéante police de Mussolini conclut rapidement à un suicide. D’autres avancent des hypothèses plus osées : un enlèvement par une puissance étrangère, motivé par la course à l’armement des années 1930. Voire à une histoire de mafia – Sicile oblige – puisqu’à l’époque, l’organisation “se consacrait à la traite des physiciens comme à la traite des blanches”. En reconstruisant minutieusement la réalité, et avec l’aide de la fiction, l’écrivain sicilien bâtit un “roman policier philosophique”, fascinant et lumineux, pour déboucher sur une toute autre conclusion.

Fruit de recherches poussées, nourri de l’analyse précise des mots du physicien que Sciascia dissèque, triture, compare, La Disparition de Majorana parvient rapidement à faire de ce mystérieux fait divers une réflexion brillante sur une époque où le monde est sur le point de basculer. Avec son ironie mordante et une érudition rigoureuse, l’auteur du Jour de la chouette donne peu à peu à son texte des allures de pamphlet contre la science. Car à ses yeux, Ettore Majorana a volontairement disparu. Non parce qu’il était suicidaire ou asocial, mais parce que, esprit trop en avance sur son temps, il avait tout vu. Anticipé. Compris que, si la recherche continuait sur la voie de l’atome, dans le climat délétère de l’entre-deux guerres, cela ne pouvait déboucher que sur une catastrophe.

Comme l’explicite la réponse de Sciascia à ses détracteurs, que l’éditeur a eu la bonne idée d’inclure dans ce volume avec un article critique d’un collègue de Majorana, le XXe siècle a vu la science – et donc, une grande partie des scientifiques – sacrifier au progrès leur responsabilité morale. Majorana, lui, a choisi de se volatiliser. De “refuser la science”, en espérant, si ce n’est bloquer les recherches, au moins retarder l’échéance de la création d’une force terrifiante qui bouleversera l’humanité. Et que l’homme, à l’heure de Fukushima, n’est effectivement toujours pas capable de maîtriser.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, 114 pages, 9 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : Les Oncles de Sicile.

Hitler, de Shigeru Mizuki – éd. Cornélius

Hitler Shigeru Mizuki cornelius couverture mangaEn 1943, l’armée japonaise débarque en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Envoyés à la mort par leur hiérarchie méprisante, acculés par l’armée américaine au milieu d’un paysage aux faux airs de paradis, les soldats de l’empereur vont vivre un cauchemar. Shigeru Mizuki, malade, blessé, amputé du bras gauche, fera partie des rares à s’en tirer. Trente ans après les faits, devenu un auteur de manga à succès, il revient sur ce douloureux passé dans Opération mort, charge émouvante contre l’absurdité de la guerre et le traumatisme de la survie, publiée par Cornélius en 2008. Or, parallèlement à l’écriture de ce manga, il se lance également dans une biographie d’Hitler, qui paraît au Japon en 1971. Inquiet du renouveau du nationalisme japonais à la fin des années 1960 et de l’autoritarisme d’un pouvoir qui a violemment réprimé le mouvement étudiant, Mizuki pense sa biographie comme un objet pédagogique, destiné à lutter contre les penchants révisionnistes. Mais également, plus ou moins consciemment, l’ouvrage devient le moyen d’enquêter sur les blessures de son propre passé. Qui était Hitler ? Comment est-il devenu le monstre qui, indirectement, envoya le jeune soldat Mizuki à l’abattoir ?

Sans hargne, mais avec un souci de précision quasi documentaire, le mangaka s’applique à retracer la vie du Führer : étudiant raté, artiste frustré, chômeur bohème à l’ego surdimensionné, ou tête brûlée pendant la Première Guerre mondiale. Puis, presque par hasard, il s’engage dans un parti minable, rassemblant une douzaine d’adhérents et quelques dilettantes – “Qui aurait pu prédire que ce ramassis de branquignoles mettrait un jour l’Europe à sa botte ?” Si le récit centré sur Adolf Hitler écarte certains pans de sa personnalité, comme par exemple sa haine des juifs, juste évoquée à la fin (mais en deux images inoubliables), Mizuki va à l’essentiel sans jamais tomber dans la caricature. Avec une concision et une clarté remarquables, il rassemble les pièces du puzzle pour tenter de cerner les événements qui forgent Hitler, jusqu’à former un portrait plein de subtilité et d’ambivalence. A l’image de la relation malsaine que noue le dictateur avec Geli, sa nièce mineure, qu’il aime et couve tellement que pour lui échapper, elle optera pour le suicide.

hitler shigeru mizuki extrait cornelius mangaPour rendre compte des fluctuations de son personnage ridicule et charismatique, qui emprunte ses idées (ou sa moustache) à ceux qui l’entourent jusqu’à se contredire, Mizuki s’appuie sur son formidable sens graphique. La moustache, les yeux, la bouche ou les vêtements d’Hitler sont autant de détails sur lesquels il s’appuie pour signifier toute l’outrance d’un homme caractériel, pleurant, gémissant, rouspétant, toujours sur le point de basculer dans la folie. Déjà aperçu dans Opération mort, le réalisme quasi photographique des décors expressionnistes prophétise l’horreur à venir, cristallisée dans une Allemagne désincarnée, comme dénuée de vie. Seul espace où Mizuki laisse transparaître une pointe de fantaisie, les images allégoriques qui marquent le début de chaque chapitre ajoutent encore à l’atmosphère macabre. Didactique et ingénieusement menée, cette biographie audacieuse rappelle ce que beaucoup dissimulent derrière sa diabolisation : Hitler n’était qu’un homme comme les autres, et le nier serait la meilleure manière reproduire les mêmes erreurs.

Traduit du japonais par Yukari Maeda et Patrick Honnoré, octobre 2011, 296 pages, 25 euros.

Les Oncles de Sicile, de Leonardo Sciascia – éd. Denoël

“Tous les ouvriers agricoles et les mineurs de soufre, tous les pauvres qui vivaient d’espoir (…) appelaient oncle les hommes qui apportaient la justice et la vengeance, le héros et le chef de mafia, et l’idée de la justice brille toujours dans l’incantation des pensées de vengeance.” Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, Leonardo Sciascia ne s’attaque pas, cette fois, à la mafia sicilienne. En quatre longues nouvelles, presque des petits romans, il balaie l’Histoire moderne de la Sicile. De Quarante-huit, qui retrace l’évolution d’un bourg tenu par un baron et un évêque sournois jusqu’à l’unification italienne en 1860, à La Mort de Staline, un siècle plus tard, Leonardo Sciascia raconte une Sicile frustrée qui semble ne jamais parvenir, quelle que soit l’époque, à s’émanciper de la domination d’une élite tyrannique et réactionnaire.

Tantôt nanti de sa verve tragicomique, tantôt armé d’une ironie plus cinglante, lorsque le désenchantement l’emporte sur l’humour, l’auteur du Jour de la chouette brocarde l’hypocrisie, mal insidieux qui englue l’île dans un schéma archaïque. Hypocrisie des hommes d’Eglise qui “sentent d’où vient le vent et mettent les voiles” et des bigots étroits d’esprits, toujours prompts à soutenir le puissant face au faible. Hypocrisie de la bourgeoisie ou de la vieille noblesse, qui se comportent face à Garibaldi en 1860 comme face aux libérateurs américains en 1943 : avec un excès de zèle fallacieux qui dissimule mal leur soutien à l’ordre et à l’autorité. Hypocrisie des idéologies enfin qui, lors de la Guerre d’Espagne, envoient les soldats italiens combattre leurs frères espagnols, ouvriers opprimés et mineurs exploités, tout comme eux.

Le génie de Sciascia réside dans sa faculté à emboîter les perspectives. La situation locale est mise en regard avec celle de l’Italie tout entière (Quarante-huit), avec l’Espagne en pleine guerre civile (L’Antimoine), avec les Etats-Unis et les exilés siciliens qui y vivent (La Tante d’Amérique), ou même avec la situation politique internationale (La Mort de Staline). Loin de se limiter au territoire insulaire, chacun de ces récits écrits entre 1958 et 1960 trouve immanquablement une résonance forte avec toutes les luttes sociales et politiques du XXe siècle – voire du XXIe. L’élégance de l’écriture et l’épaisseur des personnages parent la colère qui nourrit ce recueil d’une force littéraire peu commune. A l’image de L’Antimoine, plongée dans l’horreur absurde du conflit espagnol à travers les yeux d’un mineur sicilien devenu soldat fasciste, ces quatre nouvelles marquent autant par la richesse de leur réflexion que par leur densité romanesque, vibrante.

Réédition, traduit de l’italien par Mario Fusco, février 2011, 324 pages, 20 euros.

POURSUIVRE AVEC > un autre ouvrage de Leonardo Sciascia : La Disparition de Majorana.