Breakfast on Pluto, de Patrick McCabe – éd. Asphalte

Breakfast on Pluto Patrick McCabe Asphalte couvertureAbandonné à la naissance, Patrick, fruit des ardeurs d’un curé un peu trop affectueux avec son petit personnel, est élevé par une marâtre qu’il surnomme “La Moustachue”. Dès lors, Paddy, mal dans sa peau, développe un sérieux problème d’identité, qu’il résout en s’attifant comme une fille et en se barbouillant de maquillage. Avant de claquer la porte de son petit village à la frontière irlandaise et de filer dans le Londres sautillant du début des années 1970. Entre homosexualité, prostitution et travestissement, Paddy est devenu Pussy. Elle tente de trouver sa place, bringuebalée d’un protecteur à l’autre. Et de retrouver sa vraie mère, qui lui manque éperdument.

Avec son enthousiasme volubile et ses manières décomplexées, Pussy s’épanche, tombe amoureuse, ment, enjolive la réalité, déforme ses souvenirs, puis devient lucide, brutalement, avant de faire machine arrière. Parfois, elle donne l’impression de sombrer dans la folie, à moins qu’elle ne devienne au contraire de plus en plus sensée. En plaçant son roman dans la bouche bariolée de rouge à lèvres de son insaisissable héroïne, Patrick McCabe imagine un texte débordant, exalté, enchaînement de chapitres succincts qui sautent du coq à l’âne, changeant sans arrêt de tonalité. L’écrivain irlandais brouille les pistes, son récit s’enrichissant à chaque fois de nouvelles facettes.

Car derrière la quête d’identité de Paddy-Pussy, qui s’obstine à trouver un chez soi confortable et chaleureux, c’est toute une Irlande qui se cherche. L’IRA fait parler le sang, les bombes explosent au cœur de Londres, catholiques et protestants s’entretuent. La musique du Swinging London couvre tant bien que mal le bruit des déflagrations, les anecdotes cocasses côtoient des épisodes terribles : Patrick McCabe raconte le pire avec une exubérance et une joie de vivre détonantes, reflets de ces années contrastées où l’émancipation se manifestait autant par l’amour que par la violence.

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Traduit de l’anglais (Irlande) par Audrey Coussy, septembre 2011, 200 pages, 16 euros.

Coup de sang, de Declan Hughes – éd. Gallimard/Série noire

Declan Hughes part avec un sérieux handicap : le polar irlandais possède déjà avec Ken Bruen une voix singulière, une plume pénétrante et mélancolique qui nous a offert certains des plus beaux romans noirs de ces dernières années. Pour ne rien arranger, le héros détective de Coup de sang, de retour en Irlande pour enterrer sa mère après avoir passé vingt ans aux Etats-Unis, se retrouve dans une situation similaire à un autre héros : celui de l’écrivain américain d’origine irlandaise Adrian McKinty, qui rentrait en Irlande dans Retour de flammes, paru il y a tout juste un an, également à la Série Noire.
Declan Hughes, auteur et metteur en scène de théâtre qui sort ici son premier roman, parvient pourtant à tirer son épingle du jeu. Réutilisant  les clichés du roman noir avec beaucoup d’aisance, il prouve qu’il sait les surmonter pour affirmer son style, particulièrement agréable à la lecture. Avec élégance, sans jamais laisser retomber la tension, il réussit non seulement à créer des personnages attachants, mais aussi à dresser le portrait de cette Irlande en pleine mutation que l’on avait déjà explorée avec la Galway désenchantée de Bruen ou la Belfast carnivore de McKinty. Declan Hughes s’applique lui à parcourir les arrières cours d’une Dublin fière de son boom immobilier, de son dynamisme économique et de son opulence de façade. Car derrière l’argent et la modernité, se planquent toujours les mêmes démons : drogue, alcool et corruption qui forment l’immuable trinité de cette nouvelle Irlande, sur laquelle Hughes porte un regard tantôt sévère, tantôt amoureux. Sans être révolutionnaire, Declan Hughes signe donc un polar léché et captivant, servi par une intrigue astucieuse, dont aurait tort de se priver.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Aurélie Tronchet, 370 pages, 22,50 euros.

A LIRE > Un autre roman noir irlandais : En ce sanctuaire, de Ken Bruen.