La Fille derrière le comptoir, de Anna Dubosc – éd. Rue des Promenades

La Fille derriere le comptoir Anna Dubosc Rue des PromenadesTous les midis à Paris, Sofia vend crêpes, sandwiches, salades. Quasiment la trentaine, elle n’est pas vraiment jolie, pas spécialement remarquable. La plupart des clients l’ignorent, d’ailleurs. Commandent sans lever les yeux, leurs écouteurs vissé sur les oreilles. Quelques-uns la draguent vaguement. Des habitués lui font un peu la conversation, rien de très poussé – la météo, le dilemme entre fondant au chocolat et fromage blanc. Son patron n’en fout pas une : elle fait comme si ça la gênait mais dans le fond, empêtrée dans sa routine, plus rien ne la gêne vraiment. Le RER, les courses à faire. Un mariage qui s’enlise dans la monotonie et un époux qui refuse toujours de lui faire l’enfant dont elle rêve.

En choisissant de nous mettre dans la peau d’un de ces visages qui, habituellement, font à peine partie du décor, Anna Dubosc donne corps à un personnage dont le trait principal est la frustration. Sofia n’est pas une héroïne romanesque. Elle ne brisera jamais ses chaînes, ne s’avouera jamais son malaise, ne tiendra jamais ses résolutions. De la même manière, celui qui l’aime en secret n’osera pas lui avouer. Dans le monde d’Anna Dubosc, si les dialogues sont approximatifs, parfois vidés de leur sens, c’est qu’ils sont vrais, et non pas écrits par un scénariste chevronné. Bancals, à l’image de cette Sofia naïve, un peu raciste, perdue entre sa famille algérienne et cette langue française qu’elle maîtrise mal.

Le roman tient sur cette banalité, sans que le texte devienne pour autant vain et sans intérêt. A force de rejouer le manège quotidien de son personnage, Dubosc arrive au contraire à tendre son récit, au point que chaque saynète laisse planer le risque de déséquilibrer le train-train de Sofia – “Ca ne tient à rien de rater sa vie.” Un petit roman qui, derrière son insignifiance revendiquée, arrive à toucher une corde sensible, intime et universelle.

Mai 2012, 130 pages, 12 euros.

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Oui mais il ne bat que pour vous, de Isabelle Pralong – éd. L’Association

1- Puis-je déposer mon cœur à vos pieds.
2- Si vous ne salissez pas le plancher.
1- Mon cœur est propre.
2- C’est ce que nous verrons.
1- Je n’arrive pas à le sortir.
2- Voulez-vous que je vous aide.
1- Si ça ne vous ennuie pas.
2- C’est un plaisir pour moi.
Moi non plus je n’arrive pas à le sortir.
1- pleurniche.
2- Je m’en vais procéder à l’extraction.
Sinon pourquoi aurais-je un canif.
Il n’y en a pas pour longtemps.
Travailler et ne pas désespérer.
Bon, eh bien le voilà. Mais
C’est une brique. Votre cœur
C’est une brique
1- Oui, mais il ne bat que pour vous.

Oui mais il ne bat que pour vous Isabelle Pralong L Association couvertureS’appuyant sur ces vers de Heiner Müller, qui jalonnent chaque étape de l’album, Isabelle Pralong raconte le parcours d’une jeune femme, Lucie, sur le chemin de la maternité. En écho à la tonalité surréaliste du poème de Müller, la trame fait des allers-retours entre des saynètes très quotidiennes et des passages surprenants, liés à une vieille légende bouddhiste qui explique que pour grandir en sagesse, il faut “attraper son singe intérieur, le faire asseoir et boire un thé avec lui”. Cette quête étrange prend des allures de jeu de piste fantasmagorique lorsque Lucie, progressant parmi les fougères, croise un tigre qui déteste le mensonge, un type qui porte un sac en béton, une orque libidineuse ou un taureau qui s’énerve quand sa corne rebique en plein dans son œil. En parallèle, dans la vraie vie, Lucie se rapproche des enfants que garde sa sœur, envisage d’une nouvelle manière la relation avec son petit ami et songe à la maternité à cause d’un DRH dénué de tact qui lui demande si elle compte tomber enceinte.

Ainsi, par le biais de bribes très drôles de son quotidien ou grâce aux rencontres farfelues qui jalonnent l’exploration intérieure de Lucie, Oui mais il ne bat que pour vous parvient à rendre palpable l’impalpable, donnant corps à un sentiment aussi subtil et évanescent que l’envie naissante d’être mère. Chacune des deux dimensions du récit, métaphorique et réaliste, alimente l’autre, contrebalance l’autre, sous-titre l’autre, sculptant un portrait précis et délicat de cette femme tout en conservant une part de mystère et de non-dit. S’il paraît d’abord fastidieux, le dessin recèle en fait une expressivité à fleur de peau, en parfaite osmose avec l’écriture de l’auteur : l’émotion que dégagent les visages et les corps, la fantaisie des perspectives désarticulées et la légèreté de la mise en scène des chapitres oniriques décuplent le pouvoir de suggestion de cet album, capable d’émouvoir en donnant l’impression de ne pas le faire exprès. Au point de nous laisser la gorge nouée, dans un final déchirant, face à ce personnage dont on a l’impression d’avoir ressenti l’éclosion jusque dans nos propres chairs.

Octobre 2011, 200 pages, 22 euros.