MUSIQUE / Sélection de disques de l’été

Les livres c’est bien, mais au bout d’un moment, plein les bottes. Voilà pourquoi, de temps à autre, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, retour de notre sélection bitrimestrielle des meilleures sorties d’albums.

Youpi, on va parler caca !

> Le titre mal choisi du mois : Intestinal Flora d’Olan Mill

Olan Mill Intestinal FloraDeuxième album du duo ambient Olan Mill, Paths procure une sensation aussi bouleversante que la scène d’ouverture du film Limites de Mario Peixoto : il y flotte la même langueur désolée, comme un écho lointain à la solitude des premiers hommes, à cet océan sans horizon où dérivent une barque vétuste et ses quelques occupants condamnés à un douloureux voyage dans les affres de la gastro. Voilà, c’est à peu près ce que ça fait de tomber, en plein milieu de ce disque magnifique, sur un morceau intitulé « Flore intestinale ».

Nos deux morceaux préférées de Paths :
- The Square is Porcelain
- Blue Polar

> L’album flippant du mois : Machines That Make Civilization Fun de Bigg Jus

Machines That Make Civilization Fun Bigg JusOn savait l’ancien MC de Company Flow peu enclin à sortir des disques de rock festif, mais là, quand même, il en a gros sur la patate. Beats déconstruits (Redemption Sound Dub), intrus bruitistes – on n’ose dire industrielles mais c’en est l’esprit –, son qui « crache » et flow monocorde (Advanced Body Activation, Empire Is a Bitch), il n’est un son ou un mot sur son nouvel album qui n’exprime autre chose qu’une vision de l’enfer. Derrière l’impressionnant travail de production, c’est pourtant un sentiment d’anarchie qui se dégage de Machines That Make Civilization Fun : Bigg Jus n’a peur ni de l’accumulation ni du désordre, nombre d’éléments sonores paraissant surgir de façon impromptue, comme capturés dans la seconde précédant leur agonie (Game Boy Predator). Avec ce disque dense et engagé, où message politique et ambitions musicales sont traités avec le même soin, l’ancien membre de Company Flow vient peut être de publier le It Takes a Nation of Millions… des années crise.

Pour l’écouter : cliquer ici.

> La reformation du mois : les Beach Boys

That's Why God Made the Radio Beach BoysAlors oui, c’est vrai, la chanson a une production raplapla, le clip est cliché, les musiciens portent des shorts ringards et Bruce Johnston a balancé qu’Obama était un dangereux socialiste. N’empêche, savoir que l’incontestable plus grand groupe pop de tous les temps, après des décennies de drames et de brouilles, se retrouve aujourd’hui troisième des charts américains avec l’album de son retour, voilà qui nous met dans une joie non-feinte. Et puis franchement, That’s Why God Made the Radio est tout sauf dégueu. Lire la suite

MUSIQUE / Scèniles ?

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, plotch. Voilà pourquoi, de temps en temps, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Cette semaine, la venue d’Echo & the Bunnymen à Paris est l’occasion de débattre de l’âge de la retraite…

elvis presley the concert live 2012S’il n’y avait une visite chez mamie prévue ce jour-là, assister au concert d’Echo & the Bunnymen jeudi prochain au Bataclan aurait pu être tentant : Ian McCulloch et sa bande sont les auteurs d’un nombre non négligeable de chansons sublimes, telles que celle-ci, celle-ci ou encore celle-ci. Sans oublier celle-là. Mais voilà, cette perspective ne nous dit absolument rien. Pas plus que celle d’applaudir Bob Dylan, Patti Smith ou New Order, qui se sont eux aussi produits dans la capitale ces dernières semaines. Le talent, le « pedigree » de ces artistes ne sont pas mis en cause, mais cela ne suffit pas toujours. Qu’est-ce qui fait vraiment l’intérêt d’un concert ?

Non aux grands noms

« J’ai vu Elvis sur scène. » Wouah. Le genre de phrase qui clôt une conversation. Encore faut-il savoir de quel Elvis il est question. Depuis 1998, le King enchaîne les tournées… sur écran géant ! D’anciens extraits de ses concerts y sont projetés, pendant que de vrais musiciens jouent. Dans le même genre, les membres restants des Doors se produisent depuis les années 2000 en compagnie de chanteurs intermittents chargés de « remplacer » Jim Morrison… L’intérêt de ces spectacles ? Quasi nul. On ne s’y rend que pour admirer des reliques, fussent-elles contrefaites. La performance artistique y laisse place à l’exploitation d’un nom, d’une notoriété, le concert à un produit dérivé frappé du logo de l’artiste.

rolling-stones-mick-jaggerCette stratégie est malheureusement adoptée par la plupart des vieilles gloires du rock et de la pop, y compris celles qui vivent encore. Les Rolling Stones, par exemple, sont depuis longtemps hors du coup (Keith Richards tient à peine debout, Mick Jagger est ridicule en tenue d’aérobic). Mais ils enchaînent les tournées mondiales devant un public prêt à dépenser des fortunes juste pour voir « les » Stones. Ou plutôt, le cirque Rolling Stones : à défaut d’ambitions artistiques, devenues obsolètes, ne reste qu’un Best Of sur pattes, une attraction destinée à engranger des bénéfices sur son gigantisme pétri d’auto-célébration. Le cas de New Order est tout aussi éloquent : chaque pas de danse, chaque « Wouh, vous êtes chauds ce soir ? » lancé par Bernard Sumner dans la vidéo qui suit est un coup de poignard à la légende du groupe mancunien, réduit à se singer lui-même lors de méga-concerts dans des stades. Lire la suite

MUSIQUE / Réhabilitons les Beach Boys

Les livres, c’est bien, mais au bout d’un moment, pfiou. Voilà pourquoi, un week-end sur deux, L’Accoudoir ouvre ses colonnes à Julien D., qui sonde, analyse ou détériore le paysage musical. Aujourd’hui, petit hommage aux Beach Boys, à l’occasion de la sortie prochaine de l’album Smile, abandonné en 1967.

smile the beach boys cover cd disque good vibrationsLa moiteur torride de nos dessous de bras nous ramène chaque instant à cette évidence : l’été est arrivé. Et avec lui, le flot ininterrompu de reportages télé sur les nouvelles tendances de la saison (glaces au rôti de veau, surf à dos de cheval…), reportages dont la bande-son débutera immanquablement par le célèbre I Get Around des Beach Boys. Avec leur nom idiot et leurs chansons tournant quasi exclusivement autour du surf, des filles, de la plage et du surf, les Garçons de la Plage restent en effet l’archétype du groupe estival, joyeux et insouciant. En un mot, stupide. Ils méritent pourtant une tout autre reconnaissance.

La mauvaise réputation

Les Beach Boys sont en fait victimes de deux injustices. La première a trait à la relative méconnaissance du grand public à l’égard de leurs œuvres les plus audacieuses. Brian Wilson et sa bande ont en effet sorti, avec Today ! en 1965, Summer Days (and Summer Nights !!!) la même année, et surtout Pet Sounds en 1966, quelques-uns des disques les plus innovants et les plus désespérément beaux qu’on puisse écouter. Qu’il nous soit permis de dire qu’à ingéniosité égale, ou pas loin, les Beatles, Zombies et autres Byrds n’ont jamais été capables d’émouvoir leurs auditeurs comme l’a fait le groupe californien avec Please Let me Wonder, Let Him Run Wild, God Only Knows ou Caroline, No. Malheureusement, le succès des Beach Boys est allé en déclinant à mesure que leurs ambitions artistiques se développaient. Voilà pourquoi ils passent aujourd’hui, aux yeux de beaucoup, pour les avant-derniers des ringards (Herbert Léonard restant intouchable).

pet sounds beach boys cover animaux pop god only knows caroline noLe second malentendu entourant les frères Wilson est un peu l’exact négatif du premier. Les Beach Boys bénéficient grâce à Pet Sounds du respect unanime d’une petite communauté de connaisseurs. Mais en contrepartie, ceux-ci ont tendance à considérer les premiers disques du groupe, ceux de l’insouciante période surf, comme autant d’erreurs de parcours. Les chansons légères n’ont pourtant rien de honteux, sinon pour quelques intellectuels pontifiants qui voudraient lire dans chaque œuvre une leçon de vie éternelle. La France est spécialiste en la matière, elle qui place souvent la notion de crédibilité avant celles de plaisir et de spontanéité : combien de bonnes comédies ont été snobées par l’académie des Césars au profit d’interminables fables philosophiques ? Avec quel mépris la pop et ses futilités ont-elles été considérées par une large frange de la chanson et du rock français (Ferré, Ferrat ou Noir Désir), partisans d’un art théorisé, forcément utile, donc engagé ? Tube des Beach Boys en 1963, Be True to Your School n’offre rien d’autre qu’une jouissance décérébrée. Et c’est exactement pour cela qu’elle est irrésistible. Lire la suite