Nous sommes tous morts, de Salomon de Izarra – éd. Rivages

Nous sommmes tous morts Salomon de Izarra Rivages“Ils sont tous morts… Les cadavres de ceux que nous n’avons pas réussi à manger pourrissent patiemment dans la cale, entassés les uns sur les autres.” Dès les premières phrases du livre, Salomon de Izarra instille cette atmosphère horrifique incertaine, qui nous empêchera de lâcher son roman avant la fin. 1927 : un baleinier essuie une tempête terrible, et se réveille le lendemain pris dans les glaces. C’est le début d’une tragique immobilité. Huis clos, tension dans l’équipage, inquiétude rampante. Faim, cauchemars nocturnes et panique diurne.

La quatrième de couverture cite à juste titre Stevenson ou Lovecraft, mais l’on pense aussi, entre autres, aux mésaventures du radeau de la Méduse croisées avec Dix Petits Nègres, ou à Henry James perturbé par la traversée en bateau de Dracula. Evoquant subtilement les maîtres du fantastique et des récits maritimes, Nous sommes tous morts a gardé de cet héritage une des formes les plus classiques du genre, le journal, parfaitement exploitée ici. Salomon de Izarra a ce talent pour s’avancer dans des contrées incertaines, marchant sur l’arête glissante qui sépare réalité et fantastique, folie et manipulation. Il a en plus l’intelligence de ne pas en faire trop (un récit ramassé de moins de 150 pages), sondant l’affaissement de ses personnages qui, jour après jour, s’embourbent dans la peur et perdent leur foi en leur propre humanité – notamment lors d’une sidérante scène de repas cannibale. Le genre d’auteur capable de vous transformer une simple brume en une présence angoissante, une ombre insignifiante en une bête qui rôde, et un peu de glace en début de psychose. Un premier roman ensorcelant de bout en bout.

Mai 2014, 132 pages, 15 euros.

Renégat, de Baladi – éd. The Hoochie Coochie

Renegat Alex Baladi The Hoochie CoochieCela faisait quelques années que le talentueux Baladi n’avait pas publié un pur récit de fiction. Ses travaux récents, à L’Association notamment, contenaient toujours une part d’expérimentation, par exemple sur l’abstraction (Petit trait, 2009), ou sur les rapports entre textes, dessin et langage (Baby, 2008). Cette fois, l’alléchante maquette de l’éditeur Hoochie Coochie ne laisse aucune place au doute : les explorations stylistiques de ces dernières années nourrissent un récit d’aventure, un vrai, avec des pirates, des combats impitoyables, des trésors enfouis et des monstres marins bizarrement foutus.

Tout commence lorsqu’un écrivain décide d’aller interroger le pirate sans nom qui croupit dans une prison humide pour recueillir son histoire et, pourquoi pas, en faire un livre. Le flibustier accepte, et explique comment lui, le simple mousse, s’est transformé en une terreur des mers. Comment il a rencontré son meilleur ami aussi, devenu depuis un fantôme qui lui rend visite quotidiennement… Et puis, peu à peu, contre une bouchée de nourriture et la possibilité de respirer à l’air libre pendant quelques heures, le pirate se met à inventer, à donner à l’écrivain ce qu’il attend, des aventures rocambolesques, des rebondissements extraordinaires, pour faire durer ses confessions. Trop content d’avoir une telle matière à portée de main, l’écrivain se laisse berner, jusqu’à ce que le pirate raconte l’histoire de trop.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-1Renégat enchâsse différentes couches de récits sans jamais compliquer la lecture, tant le jeu de textures, la souplesse des formes, les compositions aérées ou le découpage elliptique rendent la progression de l’album fluide. Notamment inspiré par l’Histoire générale des plus fameux pyrates de Daniel Defoe, Alex Baladi redonne au drapeau noir sa dimension prolétaire, racontant le parcours de ces types normaux devenus hors-la-loi pour s’émanciper d’une vie inique passée à travailler dans des conditions misérables. Plutôt mourir libre, le couteau entre les dents, qu’exploité comme une bête sur le pont d’un navire marchand, méprisé et mal nourri, au beau milieu de l’océan.

renegat-baladi-alex-the-hoochie-coochie-extrait-2En laissant son pirate jouer les Shéhérazade, la conteuse des Milles et Une Nuits qui se doit d’inventer constamment des histoires pour rester en vie, Baladi réfléchit également à la contamination de la réalité par la fiction. Dans un chassé-croisé digne d’une nouvelle de Borges, il trouble le jugement de son lecteur en imbriquant plusieurs niveaux de lecture et parodie les clichés du genre (trésor, île déserte, etc.). Il façonne une mise en abyme ironique, illustrant le décalage, par exemple à propos de l’Islam, entre les préjugés de l’écrivain et la vérité du pirate, entre ce que l’on entend et ce que l’on veut entendre. Une fable humaniste et sarcastique, au dessin qui s’évapore comme se perdent les murmures d’un vieux pirate au fond de sa geôle sombre.

Août 2012, 176 pages, 25 euros.

 

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