RENCONTRE AVEC MARC-ANTOINE MATHIEU / De l’autre côté du miroir

3 '' secondes Marc Antoine Mathieu Delcourt couvertureObjet étrange, fruit d’une réflexion sur le mouvement, le rythme, la dilatation du temps et la mise en scène de l’espace, 3 secondes est une bande dessinée révolutionnaire, un jeu de miroir ludique et troublant. Comme son nom l’indique, le récit se déroule sur trois petites secondes seulement, que l’on vit au ralenti, les scènes se dessinant dans le reflet d’une vitre ou d’une ampoule, d’un objet métallique ou d’un écran. L’enchaînement kaléidoscopique des images crée une histoire muette, juste rythmée par les bribes de l’action : un homme tire sur un autre. Pourquoi ? Les indices cachés dans les images le révèleront peut-être… Parallèlement à la sortie de la bande dessinée, est également visible sur le site de l’éditeur Delcourt (avec un code récupéré dans l’album hein, c’est pas gratuit non plus) la version numérique, à l’origine du projet. Deux versions de 3 secondes, comme deux expériences intrigantes et complémentaires signées de l’ingénieux Marc-Antoine Mathieu.

En vous lançant dans ce projet, aviez-vous l’ambition de repousser les limites de la bande dessinée ?

L’idée du zoom, je l’avais depuis longtemps, mais je n’avais pas pu la réaliser : il m’aurait fallu passer par le cinéma ou l’animation, ce qui était trop contraignant. Désormais, les nouvelles technologies, et particulièrement les écrans tactiles, l’ont rendu possible. Alors, sans avoir une idée précise du scénario, ce qui était complètement nouveau pour moi, je me suis lancé en tentant de répondre à cette question : qu’est-ce que l’on pourrait faire avec le dessin sur ces nouveaux supports ?

C’est cette dimension d’exploration qui vous guide en tant qu’auteur ?

J’aime beaucoup explorer, surtout parce que j’ai toujours peur de m’ennuyer. Quand je me suis lancé dans 3 secondes, je suis parti à l’aventure, j’ai découvert plein de choses que je n’avais jamais faites avant. La limite de la bande dessinée, c’est qu’au bout d’un certain nombre de livres, redessiner toujours les mêmes personnages dans leurs cases peut devenir ennuyeux. Alors à chaque fois je me débrouille pour me créer ma propre aventure graphique et narrative. Je marche à la surprise.

3 " secondes marc antoine mathieu delcourt extrait image3 secondes est sorti à la fois sous une forme numérique et sous la forme d’une bande dessinée “classique”. Ce qui est intéressant, c’est que les deux supports suscitent chacun une lecture différente.

Oui, et c’est d’autant plus étonnant que je ne l’avais pas du tout envisagé. Au début, l’idée était de faire quelque chose d’expérimental, uniquement sur support numérique. C’est en regardant mes dessins, en observant les compositions au fur et à mesure, que j’ai remarqué que l’impression physique qu’ils laissaient au lecteur était totalement différente de celle de la version numérique. Les deux supports, voire les trois puisque mes dessins existeront aussi sous la forme d’une exposition, génèrent tous une lecture différente, et même une compréhension différente du récit. Lire la suite

RENCONTRE AVEC MARC BELL / Collages et bricolage

Shrimpy et Paul. Le petit en forme de suppositoire jaune et la grande saucisse aux tétons amovibles. C’est grâce à ce duo que l’on a découvert, l’an dernier, l’univers biscornu et loufoque de Marc Bell. A travers des histoires nourries au non-sens, Bell dévoilait un monde insaisissable, à la fois expérimental et puissamment débile, traversé par une fantaisie débordante. Inspiré des vieux dessins animés et de la bande dessinée underground américaine, le Canadien bâtit un univers bavard et foisonnant, à la fois empreint de nostalgie et violemment contemporain, nourri de références hétéroclites piochées dans l’art, la musique ou même la religion. En parallèle, il mène également une carrière de plasticien, exposant ses collages et ses constructions en carton au Canada et aux Etats-Unis – l’ouvrage Hot Potatoe (2009), non traduit en français, en donne un bon aperçu. Rencontre avec un artiste libre, à l’intersection de l’art et de la bande dessinée.

Comment sont nés les personnages de Shrimpy et Paul ?

A l’époque, je vivais à Montréal. On m’a demandé de participer à une revue francophone à laquelle participaient de nombreux auteurs canadiens prestigieux comme Henriette Valium. J’ai dessiné une histoire avec Shrimpy et Paul sans penser une seconde qu’ils deviendraient des personnages récurrents. C’est la première qui apparaît dans le recueil français – on la reconnaît facilement, c’est la plus bordélique. J’avais dans l’idée de reprendre les duos comiques classiques, avec d’un côté Shrimpy, le personnage sérieux, et de l’autre, celui qui est toujours inquiet : Paul. Je me suis attaché à eux, au point de les mettre en scène dans des histoires de plus en plus longues. Quand en 2003 on m’a proposé de réunir leurs aventures dans un livre, j’ai retouché beaucoup d’histoires, redessiné des cases que je trouvais imparfaites, ajouté des péripéties, coupé des passages moins bons… C’est souvent comme ça que je travaille le mieux : quand j’ai de la matière à remodeler.

Comme vous le disiez, Shrimpy et Paul font écho aux duos comiques classiques, surtout à ceux des vieux dessins animés de Walt Disney et de Max Fleisher, non ?

Particulièrement à Max Fleisher et sa Betty Boop. Quand on lit du Robert Crumb, on voit que les cartoons des studios Fleisher l’ont beaucoup influencé également. J’ai même repris les gants, les fameux gants à quatre doigts de Shrimpy, que portaient beaucoup de personnages à l’époque, dont Mickey Mouse. C’est une habitude très bizarre, mais en même temps, c’est une référence que tout le monde perçoit, même sans en avoir conscience. Je m’appuie beaucoup sur ces clichés : mes histoires ont une structure étrange, bancale même, or y glisser plein de références permet aux lecteurs de trouver un fil conducteur. Lire la suite