Guillotine sèche, de René Belbenoit – éd. La Manufacture des Livres

Guillotine seche Rene Belbenoit La Manufacture des LivresC’est en 1938 aux Etats-Unis que paraît pour la première fois ce texte, sous le titre de Dry Guillotine. Gros succès : un million d’exemplaires vendus. Son auteur, René Belbenoit, a réussi à atteindre Los Angeles après un périple de presque deux ans. Deux ans de clandestinité, à progresser, kilomètre par kilomètre, dans une jungle hostile ou sur une mer démontée, échappant aux Indiens méfiants, aux policiers, aux contrebandiers, à la faim, la maladie, le découragement. Avec toujours, sous le bras, ce lourd paquet de feuilles, emballé dans une toile cirée, renfermant son témoignage sur les quatorze longues années passées dans l’enfer du bagne de Guyane.

En 1921, Belbenoit est arrêté pour deux vols dérisoires et déporté dans la colonie française d’Amérique du Sud. Avec une écriture précise, jamais vaniteuse, qui sait aller à l’essentiel, il raconte les épouvantables conditions de vie de ces “squelettes ambulants” dont il fait désormais partie. L’environnement pénible, la violence de ce quotidien rythmé par les viols, les meurtres, la faim et la soif, la cruauté des gardiens : on jurerait un roman de B. Traven, ce n’est que la réalité. La souffrance est telle que certains préfèrent se mutiler, la clémence de quelques médecins apparaissant comme le seul espoir dans ce monde déshumanisé, où les hommes sont réduits à l’état de bêtes. Sur les 700 détenus qui arrivent alors chaque année en Guyane, 400 meurent durant leurs douze premiers mois d’incarcération. “Toute autre nation civilisée leur permettrait de refaire leur vie au lieu de les envoyer à la mort.”

Plus qu’une simple description de ces existences piétinées par la machine pénitentiaire, Guillotine sèche parvient en plus à prendre du recul sur cette situation, et à livrer des réflexions pertinentes sur ce système immoral, dans le sillage du célèbre reportage d’Albert Londres Au bagne. En une quinzaine d’années de détention (et cinq tentatives d’évasion), René Belbenoit a pu en explorer tous les aspects, des recoins les plus redoutables de l’île du Diable aux postes plus reposants, comme comptable ou archiviste. Il démontre avec une irréfutable logique l’absurdité d’une justice qui n’en a plus que le nom, servie par une administration rongée par la corruption, tyrannique jusqu’à étouffer les rares voix qui tenteraient de révéler ce qui se passe sur ce petit bout de terre coincé entre le Brésil et le Pacifique – “La folie est souvent un prétexte invoqué par l’administration pour se débarrasser d’hommes qu’elle ne peut tuer en silence.”

Aucun espoir de réhabilitation, de rachat, de pardon. Si l’on ne meurt pas avant de passer devant le tribunal local, si l’on survit aux conditions extrêmes des geôles guyanaises, le retour en France reste interdit : à la fin de sa peine, le prisonnier est “libre de vivre comme un singe aux environs de Cayenne ou de Saint-Laurent, mais avec l’interdiction de pénétrer dans ces deux villes. Libre de vivre sans un sou pour vivre. Libre d’être un prisonnier perpétuel en Guyane”. De quoi inciter Belbenoit à remettre en cause l’existence même d’une colonie devenue un dépotoir de criminels, mal gérée au point qu’après trois siècles de domination française, elle “n’a pu envoyer que des ailes de papillons et des singes empaillés à l’Exposition coloniale de 1931 à Paris”.

Réédition, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par P.F. Caillé, février 2012, 256 pages, 19,90 euros.

Dans l’Etat le plus libre du monde, de B. Traven – éd. L’Insomniaque

dans l etat le plus libre du monde b traven ret marut insomniaque couvertureFormidable romancier, B. Traven a toujours fait preuve, dans ses récits, d’un engagement virulent. La Révolte des pendus, narrant le soulèvement d’ouvriers indiens à l’aube de la révolution mexicaine, en est le meilleur exemple : avec une hargne partisane, ce roman dénonce l’inhumaine exploitation des travailleurs, torturés, spoliés, otages d’un système de dettes qui les oblige à se soumettre à des tâches inhumaines. Or, avant de devenir l’un des auteurs le plus célèbres du XXe siècle, Traven fut un des agitateurs politiques les plus en verve dans l’Allemagne de la fin de la Grande Guerre, puis sous la République de Weimar. A l’époque, ce personnage insaisissable était connu sous le nom de Ret Marut.

A la tête du journal Der Ziegelbrenner (“le fondeur de briques”), dont il est d’ailleurs à peu près le seul contributeur, Marut-Traven fait de chacun de ses articles un brûlot véhément contre le pouvoir en place. Alors que la Bavière passe sous un joug de plus en plus autoritaire, qui n’hésite pas à exécuter ses opposants politiques, il enchaîne les articles durs, cinglants, acides. La presse ? En l’état, il faut l’anéantir, ou redonner aux journalistes leur indépendance perdue depuis que la publicité a fait son entrée dans les pages des périodiques. Une deuxième guerre mondiale ? C’est pour bientôt, si l’on ne combat pas les va-t-en-guerre, déjà prêts, en 1919, à en découdre une nouvelle fois. La bourgeoisie ? Elle mérite d’être passée au fil de l’épée vu son comportement sanguinaire et tyrannique.

On l’aura compris, Ret Marut n’est pas du genre à faire dans la demi-mesure. “Le gouvernement peut me tuer. Je n’y perds rien. Mais le gouvernement perd un homme, qu’il comptait gouverner. Et qu’est un gouvernement sans homme à gouverner ?” Revendiquant son indépendance, Marut prône l’insoumission, humilie le gouvernement, incendie la justice. Malgré leur militantisme corrosif, ses textes ne perdent pas leur perspicacité, l’analyse socio-politique qu’ils développent n’en apparaît que plus pertinente. Et parfois, derrière l’insolence et le combat, il laisse entrevoir, comme dans le récit de sa capture, l’écrivain qui est en lui, le B. Traven encore en germe.

Réédition, traduit de l’allemand et préfacé par Adèle Zwicker, avril 2011, 100 pages, 8 euros.