Aventures d’un romancier atonal, de Alberto Laiseca – éd. Attila

Aventures d un romancier atonal Alberto Laiseca AttilaQuand Alberto Laiseca décrit un taudis, il en fait une sorte de pièce sphérique délirante, dans laquelle on doit faire de l’alpinisme pour progresser. Quand il présente la maîtresse d’une pension, il imagine une vieille sorcière qui fait des équations à 28.432 inconnues pour gagner au loto. Et quand il raconte le travail de l’écrivain qui lui sert de héros, il parle d’un “roman atonal” de plus de deux mille pages, “indigeste” et d’une “discontinuité pure”. Bref : quand Alberto Laiseca écrit, il invente un monde outrancier, dans lequel le moindre personnage, le moindre lieu, le moindre objet possède une histoire incroyable. Le genre d’auteur qui pourrait tenir 500 pages en étant drôle et palpitant rien qu’en décrivant le menu de son petit déjeuner.

Divisé en deux parties (présentées tête-bêche, avec deux couvertures différentes), Aventures d’un romancier atonal nous expose d’abord le chemin de croix de l’écrivain qui cherche à faire éditer son extravagant roman, dans une satire du monde de l’édition rendue passionnante par l’épaisseur excessive et grotesque que revêt chaque épisode.

L Epopee du Roi Thibaut Alberto Laiseca Attila

L’autre partie, L’Epopée du Roi Thibaut, est illustrée. Sur une soixantaine de pages, elle regroupe des extraits du fameux roman colossal, croisade abracadabrante avec des Russes, des chevaliers, des dinosaures, sur fond de Stockausen – à noter qu’Alberto Laiseca a réellement écrit un roman de 1500 pages qu’il a mis dix ans à écrire et dix autres à faire publier, ce qui en dit long sur le bonhomme… Comme l’univers qu’elle met en scène, l’écriture à la fois orale, lyrique, désuète ou bruitiste n’arrête pas de se métamorphoser, dans des soubresauts surréalistes.

Première traduction en français de l’Argentin (encensé par ses compatriotes Ricardo Piglia et César Aira entre autres), ce texte schizophrène de 1982 laisse deviner une œuvre fantastique, drôle, atypique, rabelaisienne, dont l’exubérance sonne comme une ode à l’imagination. “J’en ai marre des génies, se plaint l’éditeur au début du livre. Ce dont nous avons besoin, ce sont d’écrivains sachant écrire.” Il semble bien que là, on en tienne un.

Traduit de l’espagnol (Argentine) et présenté par Antonio Werli, juin 2013, 130 pages, 15 euros. Illustrations de Helkarava.

Incidents, de Gérald Auclin, d’après Daniil Harms – éd. The Hoochie Coochie

Pourquoi faire facile quand on peut faire compliqué ? Pourquoi prendre son crayon pour réaliser une bande dessinée quand, à la place, on peut passer cinq ans à découper des petits bouts de papier Canson bariolés à coups de cutter, et à les coller en essayant de ne pas s’en mettre plein les doigts ? A voir le résultat de ce travail acharné, un livre magnifique, on ne se pose plus la question. Adapté de Daniil Harms (1905-1942), Incidents s’appuie sur des nouvelles succinctes, des aphorismes décapants ou des bribes du journal de ce poète et écrivain russe, harcelé par le pouvoir soviétique jusqu’à sa mort sinistre, enfermé dans un asile psychiatrique. Gérald Auclin redonne vie à l’absurdité du monde de Harms, qui se plaît à imaginer des saynètes absconses, désopilantes, extravagantes.

Running gag poussé jusqu’à l’excès, destins étranges, récits sans queue ni tête, blagues irrévérencieuses ou répliques cinglantes : le natif de Saint-Pétersbourg maltraite ses personnages et laisse deviner, petit à petit, les raisons qui poussaient l’Etat soviétique à surveiller de près cet esprit libre. Si certains de ses textes demeurent impénétrables, d’autres révèlent facilement leur dimension parabolique. Cette figure de l’avant-garde russe des années 1920-1930 stigmatise la bêtise, l’aliénation des hommes ou l’inertie d’une société comme asphyxiée, sur laquelle plane une indéfinissable menace – menace que l’aspect “marionnette” des collages rend encore plus explicite : les gens disparaissent inexplicablement, sans laisser de traces, et la mort survient toujours d’une manière insensée.

Obligé de faire des livres jeunesse afin de gagner sa vie alors qu’il détestait les enfants (“Exterminer les enfants est cruel. Mais il faut bien faire quelque chose contre eux.”), Daniil Harms aurait sans doute apprécié l’ironie de la chose, puisque Incidents utilise finalement une apparence très enfantine pour transmettre sa parole. La fraîcheur des assemblages de Gérald Auclin s’accorde avec sa poésie saugrenue, tandis que l’esthétique candide, aux couleurs pétantes, souligne le ton sarcastique du Russe. Un album grisant, fruit d’une rencontre colorée entre une technique graphique insolite et une voix singulière.

Mai 2011, 48 pages, 20 euros.

Gog, de Giovanni Papini, illustré par Rémi – éd. Attila

Esprit brillant mais fou à lier. Fasciné par la mort et le meurtre. Misanthrope au point d’imaginer l’extermination de la race humaine. Crevant tellement d’ennui qu’il recherche, jour après jour, dans toutes les villes du monde, quelque chose qui saura enfin le distraire. Nihiliste violent. Collectionneur cinglé qui apprécie les cœurs frais encore battant. Contradictoire, paradoxal, excessif, outrancier, Gog est un personnage-livre, un de ces monstres littéraires qui marquent de leur empreinte le lecteur et qui, au fil des pages, contaminent son esprit au point de prendre vie sous ses yeux. Construit comme un enchaînement de courts textes, extraits d’un journal dans lesquels Gog raconte ses périples, ses lubies ou ses rencontres, ce roman cyclopéen fait défiler sous nos yeux ahuris une nuée de déséquilibrés, excentriques, charlatans, princes, génies, magiciens, inventeurs ou célébrités (Lénine, Ford, Einstein, Freud, Gandhi, Wells…), comme autant de représentants de la société neuve qui s’affirme au sortir de la Première Guerre mondiale. Roman de la modernité, mettant en scène un monde dans lequel les distances se réduisent, la religion s’éreinte, la science progresse sans cesse et, surtout, où tout se lit désormais sous l’angle de l’industrialisation, Gog, originellement paru en 1931, est du même coup une attaque implacable contre cette modernité creuse. Dans notre monde écrasé par l’argent-roi, rien ne semble plus avoir de valeur autre que marchande : Giovanni Papini n’a de cesse de démontrer l’absurdité de la civilisation contemporaine, poussant à l’extrême, avec beaucoup de justesse et d’humour noir, le raisonnement capitaliste et l’idée de progrès, des grandes théories qui le fondent au plus petit détail de notre quotidien.

Sans faire dans la demi-mesure, Gog détruit tout romantisme à l’univers qui l’entoure, observant d’un œil froid les témoins farfelus de ce monde nouveau, démontant les dernières utopies, levant le voile sur les derniers recoins féeriques de nos vies. Mais paradoxalement, le roman peut aussi se lire comme un assemblage des textes fantaisistes, proches des contes fantastiques de l’écrivain italien qui faisaient l’admiration de Borges : Gog le visionnaire collectionne les géants, nage dans une piscine d’or comme l’oncle Picsou, imagine des cités qui préfigurent les Villes invisibles de Calvino, écoute de la musique silencieuse vingt ans avant que John Cage ne la joue sur scène. Au point que derrière l’implacable cynisme de Gog, pointe l’univers onirique et biscornu de Papini l’avant-gardiste, dont on se plaît à espérer qu’il sera un jour, à nouveau, intégralement disponible en France.

> Déjà réédité il y a trois ans par les éditions Attila (couverture bleue illustrée), Gog est re-réédité aujourd’hui par les mêmes Attila, dans une maquette totalement nouvelle (couverture blanche immaculée).

Réédition, illustré par Rémi et traduit de l’italien par René Patris & Marc Voline, novembre 2010, 296 pages, 20 euros.