Raging Bull, de Jake LaMotta – éd. Pulse/13e Note

Raging Bull Jake LaMotta Pulse 13e NoteRaging Bull est un vrai roman noir – sec, rogue, sauvage. Le roman noir d’une Amérique où il faut se battre dès le berceau pour avoir une chance de survie quand on grandit tenaillé par la faim et dressé par un père violent, dans le Bronx des années 1930 scarifié par la crise économique. “Seule solution : me servir de mes poings. (…) Pour savoir se battre, il faut commencer par se battre, et j’ai calculé un jour qu’en entrant chez les amateurs, j’avais déjà derrière moi un millier de combats.” Jake chaparde, arnaque, agresse, braque, assénant toujours le premier coup pour éviter de subir ceux des autres. Ce “bon à rien qui vivait comme un bon à rien dans un quartier de bons à rien” se retrouve rapidement là où tous attendaient qu’il finisse : en prison. Mais là, contre toute attente, il canalise sa hargne maladive et sa peur viscérale de se laisser marcher dessus, trouvant dans le sac de frappe l’exutoire qu’il lui fallait.

Autobiographie de Jake LaMotta écrite en 1970 en collaboration avec son ami Peter Savage et le journaliste Joseph Carter, Raging Bull n’est ni une simple hagiographie de boxeur, ni un exercice convenu et poussif (ni même le scénario du film de Martin Scorsese de 1980, qui ne s’inspirait que d’une partie du récit). Combat truqué, agression, viol, le “Taureau du Bronx” ne cache rien de ses erreurs, révélant, derrière l’image du guerrier qui remporta la ceinture mondiale après sa victoire sur Marcel Cerdan, celle d’un cogneur forcené, combattant hérissé dont la violence est devenue le seul langage.

Sorti de prison pour arriver sous la lumière des projecteurs, puis retombé dans la déchéance après un titre de champion du monde, Jake LaMotta le New-Yorkais incarne toute une époque. Celle de la boxe, le sport roi d’alors, dont l’envers du décor – du rejet des boxeurs noirs à cette mafia qui tire les ficelles d’une discipline souillée par l’argent – résume de manière troublante le rutilant way of life américain et ses failles qui apparaîtront au grand jour dans les années 1960. Raging Bull retentit comme le cri de ces laissés-pour-compte qui décident de tenter leur chance pour pouvoir, quelques instants au moins, s’extraire de la misère dans laquelle ils sont nés.

Raging Bull Jake LaMotta

Réédition. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Martinache, 350 pages, 9 euros. Postface de Patrice Carrer.

Virus tropical, de Powerpaola – éd. L’Agrume

Virus tropical Powerpaola L AgrumeA son arrivée, personne ne l’attend vraiment. Sa mère s’est faite ligaturer les trompes pour ne plus avoir d’enfants, alors les médecins multiplient les diagnostics farfelus. Pourtant, ce n’est pas un virus tropical mais bien une troisième fille, Paola, qui rejoint la famille. Entre la mère, qui gagne sa vie en lisant l’avenir dans les dominos, et son père, prêtre affectueux qui décide néanmoins de quitter les siens en Equateur pour rejoindre la Colombie, Paola grandit dans un monde bizarre, surtout élevée par ses deux sœurs et l’employée de maison. Puis c’est le déménagement, l’apprentissage des garçons, l’envol. Même parmi leurs poupées, il n’y a qu’un Ken pour dix Barbies : c’est dire si l’enfance de Paola est avant tout une histoire de femmes.

Virus tropical Powerpaola L AgrumeSur le sujet très banal du passage à l’âge adulte, Powerpaola construit une autobiographie portée par un dessin précis et candide, éloquent et plein de fraîcheur. Si l’album n’est pas parfait, il révèle toutefois le talent de son auteur pour souligner les bonnes anecdotes, esquisser rapidement des personnages bien campés, et rendre compte des doutes de l’adolescence, de ce besoin d’émancipation perturbé par une peur du vide et un besoin d’imiter ses modèles. Marquée par le travail de Julie Doucet (notamment par ses Chroniques de New York), Powerpaola raconte sa vie en essayant de toujours tendre vers plus de sincérité. Au fil de l’album, on se rend compte qu’elle y parvient de mieux en mieux, la seconde moitié du livre arrivant à capter avec beaucoup d’acuité non seulement l’évolution de ses sentiments, mais aussi l’essence du monde qui l’entoure.

Traduit de l’espagnol (Colombie) par Chloé Marquaire, janvier 2013, 168 pages, 17 euros.

RENCONTRE AVEC CHESTER BROWN / Autobiographie politique

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusL’auteur de l’inoubliable Je ne t’ai jamais aimé signe un album qui dépasse l’autobiographie pour flirter avec le pamphlet politique. De ses relations sexuelles tarifées, Chester Brown a tiré Vingt-Trois prostituées, un album détaché et magnétique qui s’attaque frontalement à la question du commerce de la chair. Après une énième rupture amoureuse, la lassitude des atermoiements de la vie de couple amène Brown à repenser sa relation avec les femmes, et à fréquenter des filles de joie, jusqu’à en faire un livre en forme de plaidoyer pour la décriminalisation de la prostitution.

A quel moment avez-vous su que l’histoire de votre relation avec les prostituées pouvait faire un livre ?

Comme j’avais déjà fait beaucoup de livres autobiographiques, ce n’était pas nouveau pour moi d’envisager que mon expérience puisse donner naissance à un livre. Une fois qu’on l’a fait, c’est quelque chose qui reste toujours dans un coin de la tête : potentiellement, tout peut être utilisé pour nourrir un récit. Mais quand j’ai commencé à voir des prostituées, je n’y pensais pas. Par contre, plus je voyais des prostituées, plus je m’intéressais au sujet : je lisais des livres sur ce thème, m’intéressais aux droits des prostituées et au débat politique autour. Tout ça m’a donné envie d’évoquer la dépénalisation de la prostitution.

Comment faites-vous pour vous souvenir aussi bien de prostituées que vous avez rencontrées et des informations les concernant ? Vous tenez un journal intime ?

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusPas vraiment un journal intime, plutôt un journal de bord. Je n’y raconte pas ma vie, mais je consigne le nom des gens que j’ai rencontrés, les coups de fil que j’ai passés dans la journée, le temps qu’on a passé au téléphone, parfois les choses dont on a parlé, etc. Donc à l’époque, je notais aussi le nom des prostituées que j’avais vues, la date de notre rendez-vous. J’ai même fini par noter leur prix : ça m’aidait à organiser mon budget… (Rires)

Et vous tenez ce journal dans l’idée de pouvoir ensuite utiliser ces données pour faire des livres ?

Non. J’ai commencé à le tenir quand j’avais la vingtaine, pas dans l’idée de me servir des informations qu’il contenait pour en faire un livre, mais plutôt pour m’organiser, me souvenir de ce que j’avais fait, de qui j’avais croisé… A l’origine, la démarche était strictement personnelle.

Quand vous avez décidé de faire un livre sur votre relation avec les prostituées, avez-vous hésité à faire carrément un essai sur le sujet ? Où à l’aborder du point de vue de la fiction ?

J’y ai beaucoup réfléchi. J’ai d’abord pensé partir dans la fiction, en racontant ce que j’avais vécu à travers le regard de différents personnages, dont un héros qui, du coup, ne se serait pas appelé Chester. Mais en choisissant cette option, j’avais l’impression que le lecteur perdait le côté “vrai” : il fallait qu’il sache que ce n’était pas juste une histoire, mais une chose dans laquelle j’étais personnellement impliquée. En plus, je ne voulais pas donner l’impression de vouloir garder un secret, de refuser de dévoiler que c’était moi qui avais recours à des prostituées : beaucoup de collègues le savaient, mes amis et ma famille étaient au courant – à part ma belle-mère ! – alors pourquoi le cacher ? J’ai aussi songé à aborder le problème de la prostitution par le biais d’un essai, sans narration ni personnages. Mais je crois qu’il faut tout de même un certain niveau de narration pour qu’une bande dessinée fonctionne. Sans ça, je ne savais pas comment faire pour tenir le lecteur en haleine et créer une tension avec 200 pages de pure réflexion. Lire la suite

Manifeste incertain, volume 1, de Frédéric Pajak – éd. Noir sur Blanc

Manifeste incertain Frederic Pajak volume 1 noir sur blanc“On peut aimer le travail, la raideur des gestes obligatoires. On peut aussi aimer le chaos, l’hésitation, la maladresse, l’erreur. On peut aimer ne pas choisir, ou même choisir de ne pas choisir.” Le Manifeste incertain déambule dans l’entre-deux. Ni bande dessinée, ni roman, ni vraiment texte illustré, sa forme louvoie entre texte et image, tandis que le fond semble se nourrir de fragments épars. Bouts de récits, citations, détails historiques, bribes autobiographiques : comme un naufragé qui assemble des débris pour construire son radeau, Frédéric Pajak dérive, s’appuie sur l’Histoire pour tenter d’appréhender la sienne, puise dans son expérience pour comprendre le passé. Remonte à sa grand-mère Eugénie, à ses bizutages adolescents, à sa timidité maladive ou au destin tragique de deux néo-nazis croisés un matin d’hiver de 1980.

Jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit, dans un mélange de poésie et d’érudition, de tourner autour de son sujet pour mieux le capturer, l’auteur de L’Immense Solitude convoque Beckett, Céline, le peintre Bram Van Velde ou le dramaturge Ernst Toller. Avant de se laisser attirer, comme un satellite, par la figure de Walter Benjamin, auteur insaisissable, écrivain-philosophe-traducteur-journaliste, penseur de l’ère de la culture de masse. En se concentrant sur les années 1932-1933, lorsque Benjamin, fuyant Berlin, trouve refuge sur l’île d’Ibiza, le Manifeste incertain met en perspective les méditations du Berlinois sur le roman avec le basculement de l’Europe dans l’extrémisme. Et se mue du même coup en une réflexion sur le rôle de l’intellectuel, bringuebalé par la fureur du XXe siècle, son fascisme carnassier, ses illusions passionnées, et ses désillusions plus terribles encore.

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Et les illustrations là-dedans ? D’un noir et blanc au réalisme photographique, elles sont, nous explique l’auteur, “comme des images d’archives : morceaux de vieilles photos recopiées, paysages d’après nature, fantaisies. [Elles] vivent leur vie, n’illustrent rien, ou à peine un sentiment confus.” Elles apportent un contrepoint, un éclairage différent. Parfois même, quand le lien entre le dessin et le récit semble inexistant, leur puissance expressive est telle qu’elles insinuent une inquiétude diffuse. La plupart du temps, les personnages sont de dos, leurs traits dissimulés dans l’ombre, ou gâchés par un contre-jour menaçant. Quand on croise leur regard, il est dérangeant, exorbité, bizarrement dissonant. De quoi ajouter encore à la beauté désenchantée d’un ouvrage traversé, une fois encore chez Frédéric Pajak, par le spectre de la solitude. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard s’il a choisi de se pencher sur Walter Benjamin, qui écrivait : “Le lieu de naissance du roman est l’individu dans sa solitude.”

Manifeste-incertain-Frederic-Pajak-noir-sur-blanc-extrait-dessinOctobre 2012, 191 pages, 23 euros.

Simenon, Ellroy : ils ne pensent qu’à ça

Certains auteurs de polar auraient-ils un problème avec les femmes ? Il y en a tout cas deux que la question travaille notoirement : Georges Simenon et James Ellroy. Comme le confirment l’essai de Michel Carly sur Simenon et les femmes (2011) et la confession masturbatoire de James Ellroy, La Malédiction Hilliker (2011). Par Clémentine Thiebault.

L’essayiste (Michel Carly donc) nous avertit d’emblée que l’image du taureau insatiable qui colle à la peau de l’auteur belge est une légende, le cabotinage sur les dix mille femmes qu’il aurait connu, une boutade. Simenon n’est donc pas un serial fucker, se contentant d’assumer discrètement “une santé exubérante, une virilité peu commune et une ardeur triomphante” sans doute aiguillonnée par la peur de la solitude et la vision idéale du couple qui le hante. Le problème n’est donc pas là. Ellroy, lui, nous rassure tout de suite. S’il assume son image de coureur de jupons et de bouffon de droite, son rapport aux femmes est ce qui “nourrit une part essentielle de cette quête de lui-même qu’il a poursuivie durant toute l’écriture de son œuvre ». C’est donc pour la bonne cause.

LTrois chambres a Manhattan Georges Simenon’incontournable question du rapport à la mère, difficile bien sûr, se pose très vite. Le Belge, “contraint par la pudeur de l’époque », raconte le désert affectif d’une mère à “la religiosité étouffante », une femme qui le méprise, et évoque alors Balzac qui affirmait qu’un romancier “est celui qui n’est pas aimé par sa mère ». L’Américain, lui, fut abandonné par Jean Hilliker, une mère “à la nudité impassible et abrupte” assassinée à 39 ans et un père, “jean-foutre plutôt beau gosse nommé Ellroy », “l’homme blanc le plus paresseux du monde nanti d’une queue de quarante centimètres”, avouant des activités un tantinet déviantes. De quoi vous filer de sérieux complexes, alimenter une solide mésestime de soi et légitimer un voyeurisme acharné.

1958 jean hilliker james ellroy meurtre dahlia noirEncore prépubères, déjà empêtrés dans une libido compliquée, les deux futurs auteurs confessent alors leurs travers comme une litanie. Ils espionnent les filles aux fenêtres, dans les bars, aux arrêts de bus, dans les parcs. Collent l’œil aux trous de serrures, pistent les filles, rôdent et fantasment. En attendant l’âge de la compulsion. Défilent alors les initiatrices, les copines, les épouses, les maîtresses, les rencontres d’un soir, les partenaires rétribuées, les femmes du monde, les inconnues libertines, les excentriques en goguette, les garçonnes délurées, les danseuses sans pudeur et les vénus tarifées dans pénombre des cabarets, “des pierreuses du trottoir aux hétaïres des maisons de luxe ». “Dans un premier temps filles chastes. Par la suite, une rafale de succès flatteurs.” L’un (Georges) admet en avoir peut-être connu des milliers mais n’en connaître pas une, l’autre (James) voulant que Leurs histoires (celles des femmes) éclipsent La Sienne (celle de sa mère) par leur volume et leur contenu. Le mariage (avec garçonnière) par peur d’être seul, par besoin d’être protégé contre les débordements.

Bref, les femmes c’est pas simple. Encore moins quand se pose le mythe de la muse qu’ils invoquent ou convoquent (trop) rapidement dès que leur est posée la question du sexe faible. Oui, il y a des femmes dans les romans de Simenon – dans une œuvre qui compte près de 9.000 personnages. Un vivier de personnages secondaires bidimensionnels, durs, dépourvus de scrupules ou d’intérêt. Une légion des vieilles filles qui vendent du fil à coudre, de l’encre violette et des épingles, les mères de familles nombreuses, les veuves, les secrétaires, les vendeuses, les receveuses des postes, les institutrices, les petites bonnes qui meublent. Même si bien des hommes fuient dans les romans de Simenon, ou “ratent », selon sa propre expression. Et jamais les femmes. Lire la suite

RENCONTRE AVEC JERRY STAHL / Après les ténèbres

Jerry Stahl interview rencontre portraitAprès avoir écrit pour des magazines pornos – expérience qui s’avérera “aussi excitant que de plier du linge en regardant une émission politique” – Jerry Stahl met le cap sur Hollywood, devient un scénariste “ridiculement surpayé et plein de haine de soi” et junkie à plein temps “pour ne pas penser”, comprend que faire des films est “la chose la moins importante à Hollywood” et se tourne vers l’écriture, la vraie ! Il expulse littéralement Mémoires des ténèbres, un récit autobiographique, “exorcisme schizophrène sur moi et sur la drogue”, avant de romancer son sens inné de l’autodestruction. Pour lire A poil en civil ou Anesthésie générale, il faut effectivement être prêt à plonger dans le monde subversif, délirant, cru, flamboyant et brutal de Manny Rupert ex-flic, ex-toxico, ex-mari, alcoolo à l’hygiène dentaire discutable, (troisième) foie (greffé) en vrac, la déchéance en bandoulière dans un monde à l’envers.

Quand on lit vos Mémoires des ténèbres (Permanent Midnight), on a vraiment l’impression que leur écriture est née d’un besoin presque physique.

Avant, j’avais toujours considéré l’écriture d’un point de vue purement littéraire. J’ai toujours adoré les auteurs qui ont un style marqué, sauvage, plein d’imagination, alors j’essayais de les imiter. Mais en réalité, je me cachais derrière les mots, qui étaient devenus une sorte de camouflage. Jusqu’à Mémoires des ténèbres. J’avais vécu dans la rue, comme un clochard, et quand j’ai commencé à l’écrire, j’habitais dans un taudis sans salle de bains, au rez-de-chaussée d’une crack-house – je vous épargne les détails. Mais au moins, j’étais enfin clean. J’avais dû mettre mes sentiments de côté pendant si longtemps que j’étais comme un cheval avec des œillères, seulement concentré sur ma survie. Mémoires des ténèbres n’était pas tant un vrai livre, qu’un moyen pour moi de crever l’abcès. Lorsque j’ai commencé à écrire mon histoire, les digues ont sauté, j’ai explosé, et j’ai noirci 2.000 pages – l’éditeur a dû faire beaucoup de coupes, et il a eu raison parce que sinon je serais en prison, ou ils m’auraient pendu… (Rires)

Cette expérience a changé votre manière d’écrire ?

Memoires des tenebres Jerry Stahl 13e noteDu tout au tout. L’objectif n’était plus d’impressionner le lecteur avec mes jolis mots. Là, j’écrivais vingt, trente pages par jour, sans me préoccuper de quoi que soit. Il fallait juste que ça sorte. Le premier jet formait un texte très dur, très émouvant. Je ne pourrais plus l’écrire aujourd’hui. Je m’étais totalement mis à nu. En un sens, c’est ce livre qui m’a écrit.

Vous dites dans vos Mémoires… : “Ce livre va tuer ma mère mais ne pas l’écrire me tuerait. Je vais donc commettre un matricide ou un suicide.”

 

Au cours de l’écriture du bouquin, j’ai recommencé à prendre de l’héroïne : je ne supportais plus la pression. J’ai même dû passer à la télévision, sur le plateau d’Oprah Winfrey, et mentir, racontant que j’étais sorti d’affaire alors que je venais de rechuter. C’était dur. Puis j’ai réussi à arrêter de nouveau, définitivement cette fois, et reparler aujourd’hui de ces moments-là les rend presque comiques. En fait, je n’avais que deux possibilités : soit j’arrêtais tout, soit je passais le reste de ma vie à mentir et à vivre comme un monstre, en espérant que personne ne se rende compte à quel point j’étais pathétique. Ca m’a presque tué, mais il fallait que je le fasse.

Tous vos héros étaient des junkies : Lenny Bruce, Keith Richards, William Burroughs, Hubert Selby Jr…

Tous mes héros étaient des junkies, oui. Mais en réalité, c’est beaucoup moins glamour que ça en a l’air. Ca n’a rien d’élégant – à moins que tu considères que vomir sur tes propres chaussures est élégant. Après avoir écrit Mémoires des ténèbres, je n’avais plus aucun secret. Et bizarrement, à partir de ce moment-là, de parfaits inconnus sont venus me confier les leurs : c’est une sorte de privilège de s’en sortir, alors plein de drogués veulent savoir comment tu t’y es pris, et viennent te parler. J’étais passé de l’autre côté. J’étais la preuve qu’ils pouvaient s’en tirer, une preuve bien plus puissante que toutes les conneries moralisatrices ou religieuses avec lesquelles on peut les bassiner. Lire la suite

Les Incidents de la nuit, volume 1, de David B. – éd. L’Association

Les Incidents de la nuit David B L Association couverture reedition integraleTout part d’un songe, une nuit d’avril 1993 : dans une librairie, David B. met la main sur trois volumes des Incidents de la nuit. A la tête de cette revue mystérieuse, un personnage masqué, Emile Travers, défiguré lors de la bataille de Waterloo : un illuminé, le sabre en bandoulière, qui voue sa vie à remettre l’empereur Napoléon sur le trône. Pour accomplir ses sombres desseins, Travers est bien décidé à devenir immortel, alors il se cache depuis des décennies dans les livres pour échapper à l’Ange de la Mort. L’auteur se lance à la poursuite de ce fantôme, et rencontre, sur les chemins de Travers, une galerie de personnages farfelus, truands patibulaires, policiers borgnes, libraires qui puent ou divinités sanguinaires.

Les Incidents de la nuit David B L Association extrait reedition integrale

Parus entre 1999 et 2002 et réunis ici en un volume, ces trois premiers épisodes de la série développent un album dans lequel réalité, rêve et littérature se fondent. Si avec L’Ascension du Haut Mal, qui narrait comment l’épilepsie de son frère avait bouleversé sa famille, David B. avait réinventé l’autofiction en bande dessinée au milieu des années 1990, ces Incidents de la nuit poursuivent cette exploration du genre. Mais cette fois, au lieu de partir de la réalité pour en tirer une histoire, le cheminement est inverse. Les Incidents de la nuit est une sorte d’autobiographie en miroir, qui se reflète dans tout ce que l’auteur parcourt, pense, rêve, lit et écrit. Elle transparaît dans le Paris que David B. sillonne, dont les rues portent encore les traces de ses bandits fameux, de ses faits divers devenus légendaires, et de ses libraires magiciens. Elle resurgit dans les romans populaires qui l’ont marqué, notamment les auteurs des vieilles collections d’horreur noires et fantastiques, comme Hanns Ewers ou Arthur Machen. Elle apparaît dans les cauchemars qui le dévorent, ou dans son intérêt pour l’Histoire, la mythologie, l’ésotérisme.

Au confluent de toute l’œuvre de David B., Les Incidents de la nuit est un livre-monde, envoûtant comme un conte venu d’une contrée lointaine, excitant comme un feuilleton policier. Un jeu de piste nébuleux qui avale le lecteur, happé par cette porte ouverte sur l’imagination qui déforme sa réalité pour la remplacer par celle, hantée, énigmatique et évanescente, de David B.

Réédition, mai 2012, 96 pages, 13 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Les Meilleurs Ennemis, de JP Filiu & David B.

+ ET AUSSI :

Papa Aude Picault L Association reedition

L’Association publie ces jours-ci une autre réédition qui mérite que l’on s’y attarde : Papa, d’Aude Picault. Un album cathartique, dans lequel l’auteur affronte la douleur du suicide de son père, et tente, plutôt que de comprendre ce geste terrible, de trouver le moyen de vivre avec cette douleur. Et de surmonter l’oubli qui, jour après jour, semble découdre les dernières images qui lui restent : le souvenir de son père lui fait mal, mais l’oublier est encore plus pénible. “J’ai peur de ne plus souffrir car c’est ma souffrance qui me rappelle à toi. Si je ne souffre plus, tu disparais.” Un album dépouillé et bouleversant, tenu par un trait noir fragile, fil ténu qui relie, par-delà la mort, une fille à son père.

Réédition, mai 2012, 104 pages, 12 euros.

My Love Supreme, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million

My Love Supreme Philippe Di Folco Stephane Million couverture“C’était en 1973, on attendait la crise, on a eu Créteil-Soleil à la place. (…) Le métro passait, l’immeuble flottait et les parents disaient leur abattement et leur résignation, on a eu le jardin d’en face détruit et la chape de béton, le déracinement des arbres et nos territoires perdus, une mise au ban, des lieux sans génie aucun quand on attendait autre chose que l’ennui.” Initialement publié en 2001, le texte le plus attachant de Philippe Di Folco resurgit aujourd’hui dans une version “remixée” par l’auteur – version définitive, paraît-il. Entre nostalgie et tendre ironie, My Love Supreme cache derrière son titre coltranien un texte volubile, amalgame de saynètes hilarantes (comme cette exploration de la sexualité avec un aspirateur Electrolux), bribes de souvenirs plus ou moins flous nimbés d’un bonheur insouciant, ou réflexions sur le passé, le temps, les amitiés qui se fanent. Telle cette Nadia, amour de jeunesse auquel le scénariste du film Tournée destine son besoin d’écrire.

Avec son ton faussement désinvolte, son style relâché prompt à faire sourire, Philippe Di Folco arrive toujours à trouver le moyen de nous émouvoir malgré nous. De sa première visite au McDo aux conséquences libidineuses de l’absorption d’un burger, en passant par les découvertes initiatiques de Planète interdite ou d’Antonioni, ses après-midis à piquer dans les rayons ou la frustration de ne pas parvenir à dompter son grand corps maigre, Di Folco a le chic pour rassembler les miettes de son adolescence et les remodeler en une matière chaude, vivante, universelle. Il redonne vie à ceux qui n’étaient plus que des fantômes, raconte l’entêtement d’une jeunesse enchantée envers et contre tout, malgré le décor désincarné de cette banlieue bétonnée.

Chez lui, l’écriture s’accomplit avec une frénésie presque névrosée. Dans une course éperdue contre l’oubli, il enquête, accumule, amasse, thésaurise, inventorie, allant jusqu’à entrecouper son récit de “Douze documents tendant à prouver que j’existe”. Au passage, il est amusant de constater à quel point sa démarche d’écrivain résonne avec son travail d’essayiste, puisqu’il poussera sa manie mémorielle à son paroxysme en dirigeant deux dictionnaires, consacrés à la pornographie (PUF, 2005) et à la mort (Larousse, 2010). C’est ce qui rend si touchant Philippe Di Folco : derrière les listes drolatiques qu’il ne cesse de dresser, derrière la poésie des faits d’armes épiques de ces gamins prisonniers de Créteil-Soleil, transparaît cette peur de l’étiolement. Cette hantise de l’évaporation de la mémoire. Ce besoin de serrer entre ses doigts des preuves tangibles de son existence, qui confère à My Love Supreme la beauté d’un souvenir évanescent.

Edition définitive, janvier 2012, 210 pages, 6 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Lavomatic, de Philippe Di Folco (2013).

Un billet d’avion pour l’Afrique, de Maya Angelou – éd. Les Allusifs

Un billet d'avion pour l Afrique Maya Angelou Allusifs couverture memoires“Nous étions des Noirs américains en Afrique de l’Ouest, où, pour la première fois de notre vie, la couleur de notre peau était considérée comme normale et naturelle.” En 1962, Maya Angelou débarque au Ghana avec son fils. Comme beaucoup de défenseurs des droits civiques aux Etats-Unis, Angelou, qui a notamment travaillé auprès de Martin Luther King à la fin des années 1950, idéalise le continent africain, Eden perdu, terre maternelle d’où les trafiquants d’esclaves ont violemment arraché ses ancêtres. Mais loin d’accueillir ces Américains à bras ouvert comme des fiers héros de la négritude, cousins lointains avec lesquels ils partageraient les mêmes idéaux, les Ghanéens font peu de cas de cette diaspora. Pire, leur indifférence glisse même parfois vers une franche hostilité envers ces Occidentaux venus renouer avec leurs racines ancestrales.

Avec beaucoup de couleurs, d’humour et d’autodérision, Maya Angelou donne à ses mémoires narrant ses retrouvailles paradoxales avec le continent noir un goût sucré-salé. Construit comme un enchaînement de petites anecdotes et de rencontres avec des personnages aussi différents que le charismatique Malcolm X ou un richissime séducteur qui insiste pour faire de Maya sa (énième) femme, Un billet d’avion pour l’Afrique dévoile l’envers de l’Histoire à travers les frustrations et les envies d’une jeune mère, dont les principes et l’engagement sans faille se heurtent brutalement à la vérité du terrain.

Ne plus penser à sa couleur de peau, s’enorgueillir de cette nation africaine émancipée, admirer le président Nkrumah, figure de proue d’un panafricanisme plein de promesses : pour les Américains, le Ghana a tout de la nation noire dont ils rêvaient… ou presque. “Nous rivalisions d’éloquence pour éreinter l’Amérique et porter l’Afrique aux nues. (…) Nous étions à la maison, et tant pis si la maison n’était pas conforme à nos attentes : notre besoin d’appartenance était tel que nous niions l’évidence et créions des lieux réels ou imaginaires à la mesure de notre imagination.”

Car les nouveaux arrivants, “marqués au fer rouge par le cynisme”, peinent à trouver leur place dans la société ghanéenne. L’intégration est rendue plus compliquée encore par les sentiments ambivalents qui ne cessent de resurgir : le racisme entre noirs, les déchirements hérités de l’époque de l’esclavage, lorsque des tribus vendaient leurs compatriotes aux négriers, le racisme colonial qui subsiste, ou cette nostalgie étasunienne inattendue, qui rattrape parfois la diaspora – “Comment admettre avoir la nostalgie d’une nation blanche si remplie de haine qu’elle acculait ses citoyens de couleur à la folie, à la mort ou à l’exil ?”

Avec franchise et légèreté, Maya Angelou parvient à mettre des mots sur l’étrange périple de ces Noirs qui, alors que les promesses de la décolonisation n’ont pas encore laissé la place aux coups d’Etats militaires, alors que Martin Luther King et Malcolm X n’ont pas encore été exécutés, conservent un optimisme forcené. De quoi guider, pour un moment encore, l’errance d’un peuple qui cherche en Afrique ce que l’Amérique lui a refusé : une patrie.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Lori Saint-Martin et Paul Gagné, septembre 2011, 226 pages, 22 euros.