Anesthésie générale, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Anesthesie generale Jerry Stahl Rivages Thriller couvertureIl devient de plus en plus rare de croiser des romanciers américains aussi dingues que Jerry Stahl. D’autant que lui semble, à chaque livre, aller encore plus loin que dans le précédent, pulvérisant les barrières de la bienséance et du bon goût avec une insouciance provocante. Cette fois, Manny Rupert, ex-flic et ex-drogué devenu détective que l’on avait déjà rencontré dans A poil en civil, est chargé d’identifier un détenu de quatre-vingt-dix-sept ans qui se prend pour Josef Mengele, docteur sadique qui régna sur le camp de concentration d’Auschwitz. Et pour vérifier que le vieux nazi est bien celui qu’il prétend, le voilà catapulté animateur d’un stage sur l’addiction au cœur même de la prison de San Quentin, prison dans laquelle, en plus d’un potentiel SS inoxydable, il va croiser des juifs nazis, un maton transsexuel, un rasta du FBI, des gangs mexicains ou un révérend pornographe et son cheptel de putes chrétiennes vierges. Ainsi que son ex-femme, évidemment, pour que la fête soit parfaite.

Pourtant, malgré ce cocktail délirant de nazisme, de sexe, de prison et de n’importe quoi, sorti du cerveau malade d’un scénariste de film de série Z, Anesthésie générale, excessif jusqu’à, parfois, se répéter un peu, ne tourne jamais à la bouffonnerie vaine. Derrière l’outrance clownesque de son odyssée déglinguée se cache un roman extrêmement érudit, d’une acuité dérangeante. L’humour cru, les parenthèses grotesques et le ridicule des situations permettent à l’auteur de s’approprier ce symbole ultime de l’horreur nazie qu’est Josef Mengele – il fallait oser.

Mais surtout, il n’en fait pas un simple épouvantail grand-guignolesque : Mengele permet à Jerry Stahl de se servir du IIIe Reich comme d’un miroir déformant pour révéler le racisme et l’autoritarisme ataviques des Etats-Unis. Il rappelle par exemple l’admiration d’Hitler pour cette Amérique capable de stériliser les “inadaptés”, d’utiliser les Noirs ou les détenus comme des rats de laboratoire ou, après la guerre, de récupérer tous les scientifiques nazis en tirant un trait sur leurs exactions. Et de continuer, aujourd’hui encore, à prôner des valeurs pour le moins douteuses, par le biais de cette télévision où semblent régner les éditorialistes conservateurs, intégristes, racistes (que Stahl cite à tout va – bravo au traducteur pour ses notes pointues).

“Il n’y a pas de pays. Il n’y a pas de guerres. Il n’y a que des gardiens, qui dirigent le monde, et des prisonniers, qui le peuplent. Une nation mène toutes les autres : la république du fric.” Charge désespérée contre le cynisme écoeurant de l’argent, bordée d’injures contre l’hypocrisie de la morale, électrochoc pour sortir les Etats-Unis, mais aussi les autres, de leur ignorance (“La seule raison pour laquelle les Américains sont tellement satisfaits d’eux-mêmes, c’est qu’ils ne connaissent rien à leur propre histoire”) : Anesthésie générale est tout cela à la fois, et même plus. Un monument de subversion.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis G. Nolent, août 2011, 490 pages, 22 euros.

Guide historique d’Auschwitz, de Jean-François Forges et Pierre-Jérôme Biscarat – éd. Autrement

Traiter d’Auschwitz par le biais d’un guide, l’idée peut surprendre. Elle s’avère pourtant d’une grande pertinence. La fonction première du guide, être un compagnon pratique ou un outil concret, permet en effet de contourner le symbole, de surpasser l’indicible horreur qui pèse sur notre compréhension d’Auschwitz, pour se pencher sur ce que fut, réellement, Auschwitz. Ainsi, ce livre singulier souhaite lutter contre ce que Jean-François Forges appelle la “déréalité d’Auschwitz” : presque 70 ans après les faits, au fur et à mesure de la disparition des témoins directs, Auschwitz-Birkenau ne doit pas devenir une entité floue, quasi fictionnelle. Camp de concentration, camp d’extermination, centre d’expérimentation, mais aussi véritable colonie SS, avec ses logements, sa salle de concert ou son cinéma : parcourir Auschwitz, c’est mettre le doigt sur un univers paradoxal, mal connu, aux airs de déconcertante cité utopique nationale-socialiste. A côté des usines de morts mues par une effroyable exigence d’efficacité, s’étalaient par exemple exploitations agricoles et domaines industriels, faisant du secteur un endroit contradictoire, à la fois lieu de mort et lieu de vie. Jusqu’à l’absurdité, comme le raconte le survivant Jacques Strouma, désemparé face à l’“invraisemblable” mentalité des nazis, capable de torturer les prisonniers mais aussi de les soigner dans un hôpital “où on vous anesthésiait pour ne pas vous faire souffrir”.

Mine d’informations inépuisable, le guide dessine une image des camps d’Auschwitz au plus près de la réalité, décrivant non seulement le processus de destruction humaine qu’ils renfermaient, mais aussi tout le fonctionnement de cet ensemble protéiforme, projection extrême de l’idéologie nazie. En regard, la dernière partie, consacrée à l’histoire de la Cracovie juive, permet d’inscrire Auschwitz dans une perspective plus large. Les photographies de Léa Eouzan, sans fioritures, étoffent idéalement le texte, précis, limpide et très érudit, tandis que les références culturelles, les citations littéraires ou les témoignages de survivants lui apportent une dimension profondément humaine.

En parvenant à concilier la souplesse d’un guide et la richesse d’un livre d’histoire, la rigueur scientifique et la force des voix des victimes de la Shoah, le Guide historique d’Auschwitz pose un regard nouveau sur un sujet à propos duquel on pensait que tout avait déjà été dit. Et remplit brillamment son rôle pédagogique et mémoriel, en écho à la mise en garde de Piotr Cywinski, directeur du musée Auschwitz-Birkenau :“Si un jour Auschwitz paraît muet, c’est que nous serons devenus sourds.”

Préface de Piotr Cywinski. Janvier 2011, 290 pages, 22 euros.