RENCONTRE AVEC BENOIT PRETESEILLE / Fantômas contre les moutons

Fantomas Fantamas benoit preteseille cornelius art et le sangAvec L’Art et le sang (2010), Benoît Preteseille a signé un album frappant. Réflexion provocante sur l’art, hommage sanguinolent aux feuilletons du début du siècle dernier teinté d’humour noir et de subversion, L’Art et le sang ressuscite un Fantômas (rebaptisé “Fantamas” pour ne pas finir en prison) bien décidé à devenir la star de l’art conceptuel. Maudit Victor (2011), biographie émiettée d’un artiste incapable de peindre autre chose que des chevaux, poursuit cette exploration de l’art, jouant cette fois avec les codes du fantastique. Rencontre avec un auteur à l’énergie contagieuse, également éditeur et musicien.

Bien que vous évoquiez des sujets très actuels, L’Art et le sang et Maudit Victor, se déroulent à la Belle Epoque. Pourquoi ce moment vous attire-t-il autant ?

benoit preteseille maudit victor couverture corneliusSans doute à cause des costumes ou du mobilier, qui dégagent toujours une certaine beauté. Mais ce décor n’est qu’une toile de fond, très peu documentée : j’y pioche juste les éléments qui m’intéressent. Mes histoires sont bourrées d’anachronismes de tous les côtés, ça ne me dérange pas de faire intervenir un ordinateur par exemple, si besoin est. La vie culturelle et artistique de cette époque charnière, coincée entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe, était parfaite pour aborder mon sujet. A ce moment-là se déroulent de violentes luttes pour la cause artistique, le créateur s’émancipe, les affrontements sont âpres, le moindre choix est un engagement risqué. L’art est alors un combat, quelque chose de grave. Tandis qu’aujourd’hui, tout le monde peut faire ce qu’il veut, dans le fond, rien n’est jamais grave.

Le fait que vous situiez vos intrigues à cette période suggère naturellement un parallèle avec la nôtre. Comment le concevez-vous ?

Je suis fasciné par la richesse et le foisonnement de la Belle Epoque, mais je ne regrette pas de ne pas avoir vécu ces moments-là : notre monde est tout aussi fascinant, et il y a plein de choses à y faire. Ce qui a changé, c’est que l’art “officiel” ne se résume plus à ces œuvres pompières, léchées, qu’on exhibait dans des salons. Désormais, ce qui est devenu dominant, c’est une certaine forme d’art contemporain, spectaculaire et assez creux.

Dans ce paysage, comment se situe la bande dessinée ?

Ca reste un espace en friche, où règne une liberté de création complètement folle. J’aime profondément la bande dessinée : je trouve que c’est un art complet, majeur, qui donne la possibilité de créer un univers sur une simple feuille. Il n’y a aucun filtre, aucune limite, si ce n’est qu’il faut que ce que l’on crée soit un minimum reproductible. Hier comme aujourd’hui, l’ambition est restée la même : faire autre chose que ce que propose le courant dominant. Il y a encore des luttes artistiques à mener de nos jours. De la même manière, je fais aussi de la musique, et j’ai fait le choix délibéré de chanter en français alors que je ne fais pas de “chanson française”, là où d’autres se sentent obligés de chanter en anglais. Voilà le genre de comportement moutonnier que je trouve indispensable de combattre. Lire la suite

Les Melons de la colère, de Bastien Vivès – éd. Les Requins Marteaux

Les Melons de la colere Bastien Vives requins marteaux couvertureAprès quelques mois de silence, bonne nouvelle pour les plus de 18 ans : la célèbre collection spirituelle des Requins Marteaux est de retour : BD Cul ! Cette fois, c’est Bastien Vivès qui s’y colle, respectant scrupuleusement le cahier des charges de la série, alliant sexualité débridée et humour glissant. Avec Les Melons de la colère, il couche sur le papier la tragique destinée de Magalie, jeune paysanne brave et naïve dont chaque jour se transforme en calvaire : son dos est tristement meurtri par le poids de ses seins énormes. Pas facile, dans ces conditions, de traire les vaches. Alors elle consulte des docteurs (qui aiment jouer au docteur), en parle à son petit frère (qui a également un sérieux problème d’excroissance), et tente de remédier à ce problème (en guérissant le mal par le mâle). Le trait de Bastien Vivès se fait elliptique, délicat, comme s’il redoublait de pureté en mettant en scène une histoire d’autant plus vicieuse. Le tout emballé dans la magnifique maquette de Cizo, et agrémenté de fausses publicités subtiles signées par les auteurs des Requins.

Frederic Magazine 4 requins marteauxProfitons de cette parution pour signaler deux choses. Déjà que les Requins Marteaux placent aussi en librairie un très beau volume, Frédéric Magazine 4, objet luxueux et élégant qui réunit des artistes d’horizons aussi variés que Blutch, Hervé Di Rosa, Yosuke Yamaguchi, Fabio Viscogliosi, Stéphane Prigent, Frédéric (Frédéric !) Poincelet et quelques dizaines d’autres, pour odyssée dépaysante dans le dessin contemporain, entre art et bande dessinée. Ensuite, l’éditeur sphyrnidae* a toujours quelques problèmes d’argent. Alors pour soutenir une maison de qualité, qui nous a valu un paquet de livres chouettes et qui en a encore plein d’autres en réserve, vous pouvez acheter leurs BD, T-shirts ou produits divers, ou participer aux enchères pour posséder des dessins originaux. Allez-y vite !

* Sphyrnidae, c’est le nom de la famille qui regroupe les neuf espèces de requins-marteaux – enfin je crois. Comme quoi même en lisant des articles sur la BD porno, on apprend des choses.
Les Melons de la colère, novembre 2011, 180 pages, 12 euros. Interdit aux moins de 18 ans.
Frédéric Magazine 4, octobre 2011, 288 pages, 25 euros.

POURSUIVRE AVEC > L’album BD Cul de Hugues Micol : La Planète des Vülves.

SUR LA BANDE DESSINEE ET LE SEXE > Découvrez notre sélection de BD moites.

Spirale et Seven Miles a Second, de David Wojnarowicz – éd. Laurence Viallet & Cà et là

David Wojnarowicz Peter Hujar photo

“J’avais été drogué, défenestré du deuxième étage, étranglé, assommé avec un bloc de marbre, presque poignardé à sept reprises, frappé au visage à coups de poings au moins dix-sept fois, passé à tabac plus souvent qu’à mon tour, quasiment étouffé et même ligoté sur un lit d’hôtel où je m’étais réveillé la tête penchée et gorgée d’un tel afflux de sang qu’elle semblait sur le point d’exploser, le tout avant mes quinze ans.” Voilà qui situe la jeunesse de David Wojnarowicz. Prostitué occasionnel avant l’âge de dix ans, homosexuel vagabond, camé puis quasiment clochard, il finit par trouver un refuge dans le sexe et l’art. Photographe, peintre, vidéaste, performeur, il devient dans les années 1980 une figure majeure de l’underground de l’East Village new-yorkais aux côtés de Nan Goldin, Keith Haring ou Peter Hujar, qui sera son amant (et à qui l’on doit la photo ci-dessus). Contaminé par le SIDA, il meurt en 1992 à 38 ans.

C’est en 2004 qu’on le découvre en France, suite à la traduction tardive de Au bord du gouffre, dont l’écriture à fleur de peau bouleverse. David Wojnarowicz y raconte la solitude née de sa condition d’homosexuel. Sa prose sauvage et lyrique subjugue par la pureté cristalline des scènes de sexe ; elle terrifie lorsqu’il nous force à regarder en face les bas-fonds de New York, où grouillent des essaims de pauvres, de malades et de désespérés, abandonnés par l’Amérique triomphante de la décennie Reagan. Alors surgit la rage, contre un Etat homophobe, puritain, égoïste, assassin, qui laisse sciemment crever ses enfants.

David Wojnarowicz Spirale Laurence Viallet couvertureSpirale, recueil de quatre textes écrits en 1992, juste avant la mort de Wojnarowicz, prolonge le cheminement de Au bord du gouffre. Traversée par des images fulgurantes et des phrases inoubliables, de celles qui obligent à arrêter la lecture pour encaisser le choc et reprendre son souffle, son écriture détaille l’excitation née de la rencontre avec un type dangereux ou revient sur son enfance cruelle. Avant que la poésie des mots ne soit peu à peu empoisonnée par le SIDA, qui lui ôte ses amis un par un avant de l’attaquer frontalement. David Wojnarowicz “crée et façonne la structure de la réalité par son observation sensible”, disait William Burroughs. Il ne faut pas le réduire à un écrivain de la question gay, militant Act Up. Ses récits parlent d’amour, de désir, de peur, de mort, de solitude avec une beauté et une fureur qui les rend intensément universels, et dépeignent avec une perspicacité redoutable la sécheresse de notre société moderne. Lire la suite

Explorations, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

explorations yuichi yokoyama matiere manga couvertureComment Yûichi Yokoyama rend-il ses livres aussi magnétiques ? Le Japonais signe pourtant trois récits sans débuts ni fin, sans rebondissements, sans intrigue. Trois moments, hantés par des personnages silencieux qui progressent dans des paysages uniformes à perte de vue. Tantôt des kilomètres de cailloux, tantôt de la verdure qui paraît domestiquée. Et toujours, cette étrange impression d’anormalité. Pourquoi les explorateurs portent-ils des accoutrements aussi bigarrés et fantaisistes ? Pourquoi aucun mot n’est échangé au cours de ces 130 pages ? Pourquoi ces individus bizarres passent-ils leur temps à observer la nature ? Pourquoi : c’est la question à laquelle ne répond jamais Yûichi Yokoyama, le mystère qui illumine ses albums au point d’engendrer une tension écrasante qui fait office de ressort narratif. On ne peut s’empêcher d’essayer de combler ce vide, s’accrochant aux bribes d’indices pour formuler des hypothèses. En vain : Yokoyama ne lâche rien.

Qu’ils lancent des missiles téléguidés pour prendre des photos du paysage, trouvent des abris pour observer la plaine submergée par des averses torrentielles ou installent un camp au cœur de la forêt pour côtoyer des antilopes sauvages, l’objectif de ces énigmatiques explorateurs reste le même : regarder, scruter, contempler. Surveiller ? Qui sait… Chez Yokoyama, les personnages, amputés de toute forme de caractère, deviennent des réceptacles pour le lecteur, souvent embarqué en vision subjective pour découvrir une nature foisonnante, entre minimalisme robotique façon Lego et assemblages farfelus dignes d’un manga SF. L’utilisation des onomatopées, hyper esthétisées et intrusives, crée un contraste troublant entre le silence des humains et le vacarme assourdissant des machines ou de la pluie. Architecte fou, démiurge psychorigide, l’auteur nippon transmet ses émotions non pas, comme n’importe quel auteur, par le biais de ses personnages ou de leurs actions, mais à travers la mise en scène de mondes étonnants, déstabilisants et en même temps inexplicablement familiers. Un peu comme dans ces rêves déroutants, où l’on croit être quelque part et que l’on est, en fait, ailleurs.

Explorations Yuichi Yokoyama extrait matiere manga

Traduit du japonais par Céline Bruel, octobre 2011, 128 pages, 17 euros.


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L’article sur les précédents ouvrages de Yûichi Yokoyama.

Nouveaux corps, de Yûichi Yokoyama – éd. Matière

Album après album, Yûichi Yokoyama poursuit l’exploration du monde énigmatique qu’il a créé. Travaux publics, Combats et Voyages dévoilaient déjà cet univers impénétrable, peuplé d’habitants inexpressifs, incapables d’agir par eux-mêmes mais mus par une invisible force collective. Ils construisent, se battent. Dans quel but  ? Contre qui ? Le Japonais laisse planer le mystère, ne nous donne pas le moindre indice. Ses histoires sans début ni fin s’avèrent dénuées de ressort dramatique. Les personnages, apparemment tous masculins, sont inhumains, anonymes, attifés selon une mode qui nous échappe. Aucune émotion, aucun échange ne transparaissent. Pas de dialogues ou presque. Leur silence jure avec le brouhaha incessant des onomatopées tranchantes, si assourdissantes qu’elles recouvrent les dessins. Cette ambiance glacée et robotique de ces mangas pourrait rebuter. Au contraire l’opacité qui les entoure les rend passionnants, sans que l’on ne sache vraiment trop pourquoi.

Fin 2009 paraît l’extraordinaire Jardin, l’un des livres les plus étranges et les plus stimulants dont ait accouché la bande dessinée japonaise. Le scénario tient en une phrase  : un groupe de personnages hétéroclites pénètre clandestinement dans un jardin fermé. S’ensuivent 330 pages d’errance fantastique, dans un décor mouvant au gré des pages, mêlant nature et constructions artificielles. Comme dans un parc d’attraction prodigieux ou une gigantesque installation d’art contemporain à ciel ouvert, le paysage ne cesse de changer. Sans vraiment se poser de questions, les visiteurs progressent, à la manière d’un jeu vidéo. Montagnes de verre, lacs artificiels ceinturés de tabourets, villages de caoutchouc, bibliothèques borgésiennes, escalators interminables, Yûichi Yokoyama forge un ailleurs infini, enchanteur, magique. L’esthétique géométrique du dessinateur nippon, truffée de volumes et de lignes droites, devient hypnotique. L’exaltation de la lecture trouve aussi sa source dans cette indéfinissable menace qui semble peser sur l’ouvrage (Qui a construit ce complexe ? Pourquoi a-t-on toujours l’impression d’être surveillés ? Qui sont ces patrouilles que les promeneurs craignent autant ?) conférant à l’intrigue une tension particulièrement excitante.

Nouvelle pierre à cet édifice nébuleux, Nouveaux corps se présente comme un recueil de nouvelles très courtes. Axée sur les corps, cette compilation se penche notamment sur les accoutrements extravagants des personnages. Déguisements animaliers, masques en forme d’avion ou couvre-chefs futuristes, peintures faciales, vêtements en plastique, en feuilles d’arbre ou en cailloux, photocopies de costard scotchées sur mesure, Yûichi Yokoyama met en image cette mode excentrique, ni vraiment future, ni vraiment passée. « Si l’histoire du monde avait pris une tournure différente que celle qu’on lui connaît, les hommes vivraient selon une autre échelle de valeur, une esthétique différente, explique-t-il. La culture de ce monde voudrait peut-être que les gens ne portent pas de chaussures, qu’ils ne parlent pas ou encore qu’ils portent en permanence quelque chose sur la tête sans jamais montrer leur véritable visage. Ce serait une civilisation complètement étrangère à la nôtre. C’est cela que je veux dessiner : un monde dont la culture soit radicalement différente. » * Lire la suite