L’Histoire de ma vie, de Henry Darger – éd. Aux forges de Vulcain

L Histoire de ma vie Henry Darger aux forges de vulcainHenry Darger, un type sans histoire qui vécut à Chicago au XXe siècle : petit employé sans envergure, homme discret, un peu secret certes, mais d’une banalité à pleurer. Sauf que lorsqu’il meurt en 1973, ses logeurs trouvent dans sa chambre une œuvre colossale : des centaines de toiles, aquarelles, collages, dessins, ainsi que trois textes monumentaux – deux romans de 8.000 et 10.000 pages, et une autobiographie, L’Histoire de ma vie, de 5084 pages précisément. Heureusement, son logeur n’est pas n’importe qui, mais un photographe du New York Times qui va s’atteler à faire connaître cet artiste ignoré.

Depuis, Henry Darger est devenu le symbole de ce que l’on appelle, avec une certaine condescendance, “art brut” ou “art outsider”, pour caractériser en gros un type qui ne s’est jamais pensé comme un artiste. Aujourd’hui de moins en moins marginalisée, sa production mêlant candeur et violence, qui raconte une guerre terrible entre les enfants et les adultes, brille par sa liberté. Affranchi de tous les codes et de tous les genres, Henry Darger a fomenté une œuvre visionnaire, délirante et en même temps maniaque, fantasque et mûrement pensée, entre la peinture de Bosch, l’imagination de Peter Pan, les comics de Superman et le surréalisme inquiétant du Magicien d’Oz (pour schématiser grossièrement).

Plutôt que de traduire les 5084 pages de son autobiographie, les éditions Aux forges de Vulcain ont donc choisi 150 pages de cette Histoire de ma vie, dans lesquelles Darger évoque surtout sa jeunesse, y ajoutant quelques belles illustrations de l’auteur qui permettront au néophyte d’appréhender son univers graphique. Et ce qui frappe tout de suite, c’est ce style froidement descriptif qui impose sa monotonie au point de devenir hypnotique. Darger enchaîne les courts paragraphes, sans découper son texte ni en penser la construction. Parfois il se reprend, d’autres fois il se répète, fait des sauts dans le temps, passe du coq à l’âne, le tout huilé par des liens de cause à effet inattendus, d’une logique qui nous échappe, et crée des effets loufoques qui font toute la poésie de ses descriptions – “Elle ne grondait jamais personne. C’était cependant une femme très grosse.”

Pêle-mêle, il nous raconte son père, sa scolarité, son internement à l’asile, ses divers emplois dans le service d’entretien d’hôpitaux, les hiérarchies dont il dépend. Derrière le détachement avec lequel il énonce ces faits bruts, dans le fond pas si intéressants, perce toute l’étrangeté d’un gamin fasciné par le feu et les perturbations météo qui, malgré tous ses efforts, n’arrive pas à paraître aussi normal qu’il le voudrait.

Pourtant si prompt à nous abreuver de détails dispensables, Darger nous ment, Darger nous dissimule certaines histoires, Darger ne nous explique pas tout. Il ne nous dit pas pourquoi ses camarades de classe le considèrent comme fou – d’après lui, parce qu’il faisait des “bruits curieux” pour les faire rire, et, dit-il, à cause de la “façon étrange que j’avais de bouger ma main gauche, comme si je pensais que la neige tombait”. Il revient souvent sur la violence épidermique qui semble le traverser, mais ne cherche jamais à l’expliquer et ne livre jamais de précision (“Une institutrice me gifla et mon père dut payer la note du médecin pour ce que je lui fis ensuite”). On le sent animé d’un profond sentiment d’injustice et d’une peur d’autrui qui abreuve son œuvre peuplée d’enfants martyrisés par les adultes sur fond de grandes flammes brûlantes. Et l’on touche du doigt l’univers abyssal, véritable monde parallèle imaginé par Henry Darger et qui, dans ses écrits comme dans ses peintures, semble contaminer notre réalité jusqu’à la faire dérailler.

Henry Darger Histoire de ma vie

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Anne-Sylvie Homassel, juin 2014, 144 pages, 19 euros.

Amy et Jordan, de Mark Beyer – éd. Cambourakis

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

C’est entre 1988 et 1996 que Mark Beyer a réalisé, pour le magazine New York Press, une série qui a fait de lui l’une des grandes figures de la bande dessinée underground. Adulée par Daniel Clowes ou Art Spiegelman, Amy et Jordan, jusqu’alors jamais traduite en français, condense toute l’originalité et la créativité de Beyer, qui utilise pourtant la forme la plus immuable de l’humour dessiné : le strip.

Seulement avec Beyer, cette bande de dessins semble devenir immense, tant elle se transforme à chaque fois en un petit monde grouillant. Il suffit de feuilleter l’ouvrage pour admirer l’inventivité graphique de l’auteur, qui trouve toujours le moyen de renouveler la mise en page de ses planches. Entre ornementation, motifs géométriques, jeux visuels ou remplissage maniaque, chaque strip (ils sont presque 300 dans ce volume) brille par sa singularité et rend encore plus troublantes les histoires d’Amy et Jordan. Proche de l’art brut, son dessin porte en lui tout le mal-être et la souffrance de ses personnages.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisDans leur appartement décrépit aux murs lépreux, A & J passent leur journée à tenter de surpasser l’accablement de leur vie, “interminable défilé de douleur et de désespoir”. Amy et Jordan se tapent dessus ou sont tenaillés par la faim – quand ce ne sont pas des démons brandissant des couteaux de boucher qui envahissent leur chambre. Et lorsque ces deux dépressifs sortent dans la rue, la ville apparaît comme un cauchemar sans fin, où l’on assassine des bébés, où les conducteurs écrasent les passants, où la foule ressemble à une armée de zombies assoiffés de sang. Comme le résume Amy : “Le monde est un endroit terrible peuplé de gens horribles (…) Il n’y a que quand je dors qu’il m’arrive d’être heureuse.” Anxiogène, névrosé, le quotidien du couple est d’une noirceur indescriptible, hanté par la peur du pourrissement, de la saleté, du vieillissement et de l’agression.

Amy et Jordan Mark Beyer Cambourakis

De cette atmosphère sinistre, Mark Beyer tire un humour radical, déconcertant. Un humour qui repose sur le décalage entre la lourdeur du propos et le ton platement déclaratif des dialogues, ou sur des contre-pieds inattendus du genre :

“J’en ai tellement marre de la vie, Jordan, préparons-nous un bon repas. Et après le dîner suicidons-nous d’accord ?
- Idiote, tu sais bien que nous n’avons rien à manger ! On est fauchés, on va devoir mourir l’estomac vide.”

Un peu comme si Bip-Bip et Coyote, au lieu de mourir et de renaître à chaque épisode, n’en pouvaient plus et tentaient d’en finir une fois pour toutes. Peine perdue : ils renaissent à chaque page, prêts à mourir dans d’atroces souffrance pour notre plus grand plaisir.

Amy et Jordan Mark Beyer CambourakisTraduit de l’anglais (Etats-Unis) par Madeleine Nasalik, septembre 2013, 288 pages, 24 euros. Préface de Chip Kidd.

Codex Comique, de Dan Rhett – éd. Arbitraire

Codex Comique Dan Rhett ArbitrairePour ceux qui l’ignoreraient encore, Arbitraire est d’abord une revue de bande dessinée, parmi les plus inventives et les plus attrayantes. Dernier paru, le numéro 11 impose une fois encore un contenu hirsute et exigeant. Au programme, des invités de la qualité de Martes Bathori, Benoît Preteseille, François De Jonge ou le très recherché Capron, encadrés par les auteurs de la bande Arbitraire dont Pierre Ferrero (auteur du Marlisou), magnifiquement mis en valeur dans des pages imprimées en rouge sur gris, mais aussi Antoine Marchalot et son humour biscornu, ou Charles Papier et Géraud, qui avaient chacun sorti en fin d’année dernière un volume en solo.

De plus en plus, Arbitraire devient aussi une maison d’édition à part entière. Un nouveau pas est franchi avec la parution de ce Codex comique, élégant petit volume cartonné et toilé, qui regroupe les étranges histoires de l’Américain Dan Rhett, réalisées entre 2006 et 2009. Etranges histoires, car l’on croise ici une faune disparate. Cochons-garous, pantins de bois, super-héros poètes, fantômes squelettes, aliens et femmes-serpents se télescopent dans un bric-à-brac de références. Contes pour enfants, comics, mythologie : Dan Rhett passe tout à la moulinette pour en extraire des récits extravagants, loin des habituels canons narratifs. Les situations s’enchaînent avec une logique farfelue, qui voit par exemple un gnome agressé par des mini-magiciens débarquer dans un salon par un vortex interdimensionnel pendant qu’une famille regarde la télé, ou un singe tromper la vigilance des humains en se déguisant trop bien. Le dessin naïf, primitif même, confine à l’art brut, et ajoute encore à la spontanéité des intrigues tordues de l’Américain.

“Et donc, qu’est-ce que ça apporte à l’histoire ?” demande un personnage au début du recueil. La réponse, c’est qu’il ne faut pas se poser la question, mais se laisser porter par ces pages construites comme des rêves d’enfant, où le mot FIN peut survenir au détour de chaque planche – à moins qu’un nouveau rebondissement, irrationnel évidemment, ne vienne relancer la machine. Codex comique se traverse comme une sorte de voyage improvisé, une errance loufoque dans une contrée dont le charme ingénu donne envie de s’y attarder

Codex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett Arbitraire

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Thomas, janvier 2013, 180 pages, 13 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > La critique de Marlisou, de Pierre Ferrero, l’interview de Benoît Preteseille, ou les critiques de Trans Espèces Apocalypse et de Hoïchi le-sans-oreilles de Martes Bathori.