You Don’t Own the Road, de Stephane De Groef – éd. Frémok

You Don t Own the Road Stephane De Groef Fremok FloretteQuand Stephane De Groef s’ennuie, il voyage. Mais quand il voyage, il le fait sans se déplacer – alors forcément, son road trip aux Etats-Unis s’en ressent. Inspiré par les Twentysix Gasoline Stations d’Ed Ruscha (1963), dans lequel l’artiste américain faisait le voyage de Los Angeles jusqu’à Oklahoma City en 26 photos de stations-service, il prend le parti, lui aussi, de ne montrer de son “expédition” étasunienne que les étapes qui la jalonnent. Motels, pompes à essence, bowlings, cliniques de chirurgie, peep shows ou restaurants font ainsi l’objet d’un portrait sobre, cadré sur les enseignes.

Seulement, vu de Belgique, c’est un pays fantasmé que nous livre Stephane De Groef dans ce sublime petit ouvrage. Au fil de son autoroute imaginaire, se déroule un décor marqué par l’imagerie du rêve américain, mais dans lequel s’est instillé une ironie pernicieuse. Les restaurants nous jettent au visage leurs burgers XXL et leurs calories. Les cliniques prônent l’anorexie et la jeunesse éternelle. Les armes de guerre, ostentatoires, sont en vente libre. Les lieux de culte affichent l’indéfectible racisme d’une religion caricaturale. Les Indiens, exterminés depuis longtemps, ne servent plus qu’à orner les devantures d’une touche d’exotisme. Quant aux motels, ils apparaissent comme des lieux sordides où règnent débauche et prostitution, chacun proposant sa spécialité : du sexe en famille au porno gay avec des flics moustachus (et des pénis eux aussi XXL), en passant par les perversions les plus outrancières, il y en a pour tous les goûts.

En entremêlant bâtiments plausibles et bâtiments grotesques, mais toujours traités avec un réalisme strict, Stephane De Groef s’amuse à nous perdre dans son Amérique à lui. Magnifiquement rendue par l’impression, l’utilisation du crayon de couleur ajoute encore à l’ambiguïté, dégageant un parfum d’enfance et d’innocence que le joli format de la nouvelle collection Florette du Frémok renforce encore. Mais les couleurs trop criardes pour être honnêtes nous rappellent à l’ordre : le mythe américain s’est désagrégé depuis longtemps, et la peinture neuve des façades n’y fera rien ; derrière la beauté des dessins de Stephane De Groef, c’est bien la laideur du monde qui transparaît.

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Avril 2014, 88 pages, 12 euros.

Code de l’honneur et du duel, de Georges Breittmayer, illustré par Nawelle Saïdi – éd. Baleine

Battez-vous sérieusement ou ne vous battez pas.” Pour Georges Breittmayer, le duel n’est pas un jeu, ni cette mascarade à la mode où l’on tire en l’air de peur que le sang ne coule. Au sortir de la Grande Guerre, ce fameux bretteur, fondateur du Comité d’escrime de la ville de Paris en 1909, s’acharne à préciser les règles strictes du duel, à rappeler quelles armes, quels vêtements, quel comportement, quelle étiquette font un vrai combat. Derrière la codification à l’extrême de l’affrontement, apparaît, en creux, le profond traumatisme de la guerre, des boucheries de Verdun et des années de luttes dans les tranchées : le code du duel semble vouloir dresser sa législation pointilleuse contre la mort aveugle, cruelle, absurde, impitoyable, qui a saigné l’Europe entière.
Au coeur de ce règlement prosaïque et (trop) sérieux, Nawelle Saïdi distille ses illustrations décalées, qui donnent aux recommandations de Georges Breittmayer une nouvelle épaisseur en lui conférant un second degré pétillant. Très élégants, tout en retenue, les dessins collent parfaitement à l’atmosphère du livre : sans jamais ridiculiser les propos de l’auteur, ils apportent une touche de légèreté et de recul, une pointe d’humour subtile qui relativise le texte et, finalement, redonne vie à des mots qui sinon n’auraient plus grand intérêt. La magnifique maquette de ce curieux petit volume – relevée par ce rose éclatant qui jure avec l’austérité des consignes prodiguées – ajoute encore au charme de ce livre insolite et singulier. Au point de nous donner envie de provoquer son prochain pour utiliser les procès-verbaux pré-rédigés, à découper en fin d’ouvrage.

Octobre 2010, 110 pages, 15 euros.