Thérapie de choc pour bébé mutant, de Jerry Stahl – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Thérapie de choc pour bebe mutant Jerry Stahl Rivages

Quand Lloyd rencontre Nora dans un car, il fuit Tulsa et les possibles conséquences du braquage remarquablement foiré d’une pharmacie. C’est un écrivain raté, le genre d’écrivain dont vous n’entendrez jamais parler. “Le type qui lisait attentivement les textes sur les boîtes de céréales quand il était petit en rêvant de devenir Ernest Hemingway, puis qui a grandi et a fini par écrire les textes pour boîtes de céréales”, devenu par défaut rédacteur de notices pharmaceutiques – “par exemple et sans vouloir me vanter, c’était mon idée de parler de la zone rectale en disant ‘fuites anales’ plutôt que ‘pertes intestinales’”. Un spécialiste des effets secondaires ayant choisi la dope comme instrument de survie, la chute comme élan, le fond comme élément, peut-être “parce qu’une fois que vous vous êtes départi de votre dignité, tout devient plus facile“.

Les Dépendants Sexuels Anonymes pour faire “l’expérience du miracle de la guérison, de la joie terrible de la rechute, et puis celle de la libération qui suivait les deux“, les désintox – “onze. Ou huit. Trois en Arizona, en tous cas” – parce que toucher le fond était un bon point de départ pour un livre. Pas pour une vie. Un boulot comme une rédemption pour jesusmhabite.com, le site de rencontres pour célibataires chrétiens parce qu’il faut bien tenter quelque chose. La fuite et Nora qui dort sur son siège. Le tatouage (une tête de berger allemand prêt à mordre, au dessus “papa” écrit en lettres gothiques), des bouffées d’empathie et ce qu’on appelle le plaisir. “Tu es si jolie quand tu respires par la bouche.

Nora, enceinte, qui a décidé de faire de son corps un instrument de lutte, de son foetus une expérience de vengeance, un étendard du toxique qui, exposé à toutes les substances chimiques deviendra la preuve vivante (?) de la nocivité du monde. Un plan parfait pour un spécialiste des effets secondaires amoureux qui découvre que “la seule façon de bannir une obsession réellement horrible, c’était de nourrir une obsession pour quelque chose d’encore plus odieux”.

Défonce, paranoïa, amour, violences et lucidité passagère dans ce mélange détonnant d’autodérision et de brutal propre à Jerry Stahl, punk lettré qui a compris mieux qui quiconque que la vie en Amérique de nos jours était “plus quelque chose qu’on traite que quelque chose qu’on vit”.

Happy Mutant Baby Pills. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Alexis Nolent, septembre 2014, 300 pages, 22 euros.


☛ POURSUIVRE AVEC > 
L’interview de Jerry Stahl et l’article sur son précédent roman Anesthésie générale.

La Bête de miséricorde, de Fredric Brown – éd. Points

La Bete de miséricorde Fredric Brown Points Seuil poche couverturePour avoir une bonne idée de l’angoissante virtuosité littéraire de Fredric Brown, le premier chapitre de La Bête de miséricorde (1956) est idéal. Après une phrase d’ouverture détachée qui scotche immédiatement le lecteur (“En fin de matinée, je trouvai un cadavre dans mon jardin.”), Brown emmène son roman vers une enquête classique (un mort mystérieux, un assassin à trouver), avant d’initier, dans le dernier paragraphe du chapitre, un retournement de situation total. Non, ce ne sera pas un roman policier, mais bien un roman noir, furetant derrière la façade des glorieux Etats-Unis de l’après-guerre.

Sous la chaleur croissante du printemps d’Arizona, La Bête de miséricorde ne cesse de changer de narrateur, variant les points de vue pour mieux dévoiler l’envers de la petite ville de Tucson. L’écriture de Fredric Brown, économe, sèche et implicite, évoque beaucoup en très peu de lignes. La victime, survivante d’Auschwitz, rappelle que le traumatisme de la guerre mondiale n’est pas digéré pour tout le monde, même si le conflit semble déjà appartenir à une autre époque. L’inspecteur de police, d’origine mexicaine, sert de révélateur au racisme latent de la luxuriante Amérique des Fifties, qui n’aime pas les Noirs, n’apprécie pas beaucoup les juifs, n’affectionne pas vraiment les latinos et, par-dessus tout, déteste les mélanges. Quant à son épouse, femme au foyer idéale qui se révèle alcoolique, violemment dépressive et volage, elle trahit le délabrement de l’american way of life, bien moins reluisant qu’il n’y paraît. De l’enquête, il ne reste alors plus grand-chose. Des décombres, une poignée de vie brisées, et un sentiment de résignation qui, cinquante ans plus tard, s’avère toujours aussi amer.

Nouvelle traduction de l’anglais (Etats-Unis) de Emmanuel Pailler, édition de poche, 220 pages, 6,50 euros.

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Le roman hommage à Fredric Brown de Léo Henry : Rouge gueule de bois.

Rouge gueule de bois, de Léo Henry – éd. La Volte

couverture roman Leo Henry rouge gueule de boisCertains écrivains ont compris que parfois, c’est en racontant les choses autrement que l’on capte le mieux le parfum d’une époque. Léo Henry en fait partie. Pour redonner vie au bouillonnement américain des sixties, coincé entre le rêve (la conquête spatiale), la peur (la Guerre froide) et encore embrumé dans les vapeurs hippies, il choisit de concentrer une décennie d’événements au cours du chaud mois de juillet 1965. Tant pis pour la vraisemblance historique, tant mieux pour ce roman vertigineux, mené à une vitesse folle par un chauffard avec 3 grammes d’alcool dans le sang. Jusque-là auteur d’une poignée de nouvelles et de quelques scénarios pour la bande dessinée, Léo Henry décide de tout donner, et surcharge son premier roman de références diverses, de gags et, surtout, de confrontations improbables.

Construit autour de la rencontre éthylique entre l’écrivain américain Fredric Brown et le réalisateur dandy Roger Vadim dans un bouge paumé au fin fond de l’Arizona, Rouge gueule de bois mélange les genres avec démesure, entre science-fiction à la Burroughs et road trip gonzo façon Las Vegas Parano, entre Kerouac et les pulps, entre les filles aux formes généreuses de Russ Meyer et le roman noir. Sans complexe, il enchaîne les péripéties comme ses personnages enfilent les verres, convoquant pour sa fin du monde des Hell’s Angels cannibales, des morts-vivants, le FBI, des extraterrestres, Barbarella ou une secte nudiste. Loin de mettre un peu d’ordre dans ce maelström pop, l’écriture enflée et sinueuse de Léo Henry ajoute encore au désordre ambiant. Et quand l’intrigue reprend sa respiration et que tout se calme, Henry parvient même à devenir réellement émouvant, comme dans ces dernières pages qui donnent au récit une nouvelle perspective. Si Rouge gueule de bois nous perd parfois, ses quelques défauts sont vite gommés par la décharge électrique qui traverse ce roman. Révélant un auteur intrépide, casse-cou et très prometteur.

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Mars 2011, 336 pages, 18 euros.