Le Système D, de Nathan Larson – éd. Asphalte

Le Système D Nathan Larson AsphalteNew York déserte. Plus personne n’ose circuler dans les rues, à part des rumeurs dignes du croquemitaine. Même le pont de Brooklyn est en ruines depuis la série d’attentats qui a tout détruit sur son passage. Ceux qui survivaient dans les décombres, une bonne pandémie de grippe s’est chargée de les achever. Aujourd’hui, ne restent que quelques milliers d’habitants affamés, sans eau ni électricité. C’est dans ce décor apocalyptique, digne d’un film de zombies ou de L’Armée des douze singes de Terry Gilliam, que Dewey Decimal se voit confier une nouvelle mission par le procureur de NYC : buter un mafieux ukrainien.

Parano, angoissé, incapable de se souvenir de son passé, hypocondriaque qui ne se sépare jamais de son savon antiseptique dont il se badigeonne sans cesse, Dewey Decimal est un tueur mi-machine de guerre, mi-paumé pathétique. Il pourrait presque sortir d’un blockbuster des années 1990 avec Bruce Willis en tête d’affiche si Larson n’en faisait pas un personnage atypique et attachant, sorte d’héritier du Montag de Fahrenheit 451 (pour son envie de sauver les livres) qui aurait troqué sa tenue de pompier pour un gilet pare-balles et un Beretta chargé. Entre le pessimisme des dystopies à la Philip K. Dick et l’ambiance du noir hard-boiled américain, l’auteur nous happe dans son univers en lambeaux qui fait évidemment écho au nôtre, porté par l’urgence de son écriture succincte. Plongez dans Le Système D, vous n’en réchapperez qu’à la dernière page (ça aussi, on dirait un slogan de film des années 1990).

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Patricia Barbe-Girault, juin 2014, 256 pages, 21 euros.

Lemon Jefferson et la grande aventure, de Simon Roussin – éd. 2024

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 couvertureAlors que l’on a tous jeté nos feutres desséchés à la fin de notre enfance, Simon Roussin, lui, a continué de s’en servir avec cette application propre à ceux qui savaient colorier sans déborder. Avec ses tons pétants et ses traces inimitables, le feutre apporte toute son insouciance à un dessin naïf, les incessants jeux de couleurs imprimant sur le récit une fantaisie psychédélique et un rythme trépidant. Tout l’album baigne dans une sorte de tendre candeur, annoncée par ce titre ingénu qui nous promet “la grande aventure”. Roussin reprend un classique : le coup du messie qui libère un peuple opprimé en prenant la tête de la résistance au tyran. L’intrigue réutilise les ficelles du feuilleton, entretenant le suspense à coups de rebondissements farfelus, d’amour impossible, de soeurs jumelles séduisantes, de “Je suis ton père”, de méchants au-nom-qui-fait-peur (le Capitaine masqué) ou de personnages secondaires improbables. Ici, les surprises rendent “abasourdi”, les hommes “s’affrontent à mort”, les ennemis sont “neutralisés” et dans les moments difficiles, le héros, “fébrile, lance un dernier regard à son infortuné camarade”. Même Tintin n’aurait pas osé.

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 extraitFaut-il pour autant en conclure que Lemon Jefferson et la grande aventure est une simple parodie ? Non. D’abord parce que l’humour n’en est pas le ressort principal : la pointe de second degré permet à l’auteur de prendre de la distance avec les clichés qu’il revisite, et ainsi de jouer sa propre pièce avec des situations et des personnages familiers. Mais surtout parce qu’il suffit de quelques pages pour que l’on soit pris au piège. Avec ses phrases faussement désuètes à la poésie biscornue, la narration nous emmène dans des dédales de rencontres incongrues, joyeux pêle-mêle de mythologie, de SF et d’Histoire. Une bande dessinée vivifiante, d’un enthousiasme enfantin communicatif. Le même que celui qui nous faisait rêver quand, il n’y a pas si longtemps, une boîte de feutres et une feuille blanche nous suffisaient pour imaginer la plus passionnante des aventures.

Lemon Jefferson et la grande aventure Simon Roussin 2024 extrait

Novembre 2011, 72 pages, 19 euros.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Heartbreak Valley de Simon Roussin.

La Nuit la plus longue, de James Lee Burke – éd. Rivages

la nuit la plus longue james lee burke rivages katrina couverture polarEté 2005, à La Nouvelle-Orléans. L’air de ces derniers jours d’août se charge d’électricité au point de devenir écrasant. Le ciel s’alourdit, la pluie tambourine sur les tôles des quartiers pauvres, de plus en plus puissante. L’ouragan Katrina approche, prêt à dévaster le sud de la Louisiane… Quelques heures après son passage, ne reste que la désolation. Des milliers d’oiseaux errent dans le ciel sans trouver d’endroit où se poser : les eaux boueuses, chargées de pétrole, d’animaux morts, d’arbres arrachés, de débris divers et de cadavres, ont tout recouvert. La ville est éventrée, rasée, inondée à 80%. Les hôpitaux sont devenus des mouroirs, les rues tombent aux mains des pillards. Une grande partie des forces de l’ordre de La Nouvelle-Orléans a déserté, abandonnant les habitants à leur sort. Les ventes d’armes montent en flèche : la peur de l’autre, l’instinct de survie et la panique ont pris le dessus. L’humanité et la solidarité semblent avoir été englouties avec le reste.

L’effort que coûte à James Lee Burke le récit de l’anéantissement de sa ville adorée transpire à chaque ligne. “La Nouvelle-Orléans, c’était une chanson, pas une ville. Comme San Francisco, elle n’appartenait pas à un Etat, elle appartenait à un peuple. (…) Chaque jour était une fête, tout le monde était invité, et l’entrée était gratuite.” Par le biais de l’enquête de Dave Robicheaux, dépêché dans une Nouvelle-Orléans submergée par l’océan, Burke cherche à affronter ses propres démons dans un exercice cathartique des plus douloureux, tentant de mettre des mots sur l’infinie souffrance qui le traverse. La Nuit la plus longue reflète cette colère sourde. Face à la catastrophe, la cupidité ne faiblit pas, Katrina marquant “un grand tournant dans l’histoire du cynisme politique américain”. Washington a coupé les subventions de l’entretien des digues qui auraient dû protéger la cité, George W. Bush a laissé tomber ses concitoyens. Les assurances refusent de dédommager les victimes, les compagnies pétrochimiques rongent le littoral jusqu’à le rendre vulnérable, les entreprises se mettent dans la poche une grande partie des fonds de reconstruction en sous-traitant à des travailleurs non syndiqués, exploités pour quelques dollars.

L’écriture de Burke, d’habitude si poétique, si pénétrante, se fait dure, âpre, nostalgique, incapable de réfréner sa fureur face à ces comportements amoraux. A travers le cataclysme, l’auteur de Dans la brume électrique rappelle combien le vernis de la civilisation est fragile. Le plus puissant pays du monde devient un enfer qui évoque à Robicheaux l’horreur du Vietnam. La Nouvelle-Orléans est “revenue au Moyen Âge”, et le déluge fait remonter à la surface les mauvais réflexes que l’on espérait noyés depuis longtemps : “La vieille Némésis sudiste – une haine absolue pour les plus pauvres des pauvres – était de retour, nue, crue, dégoulinante de peur.” Le racisme latent émerge, retour d’une époque où “casser du nègre le samedi soir était devenu un sport local”, sous le regard bienveillant de la police. L’un des romans les plus sombres James Lee Burke. Oraison funèbre d’une ville à jamais disparue, certes blessée par les éléments, mais lâchement achevée, à coups de bottes, par les hommes.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Christophe Mercier, mai 2011, 480 pages, 22 euros.

Le Porte-Lame, de William Burroughs – éd. Tristram

Cadeau inattendu, fruit des aléas de la traduction, voilà que sort de nulle part un inédit de William Burroughs. Ecrit en 1979, ce Porte-Lame succinct vaut pourtant beaucoup mieux qu’un fond de tiroir, comme on nous en ressort parfois. Dans une New York post-apocalyptique désossée, mi-Venise inondée où cohabitent requins et crocodiles, mi-Londres “après le Blitz”, l’Américain signe un texte ambivalent : le titre original, Blade Runner (A Movie), résume sa forme bâtarde, entre nouvelle et scénario de film, avec ellipses et montage alterné. Pour construire son intrigue, Burroughs a pioché dans le Bladerunner de Alan Nourse (1974). Il lui a non seulement emprunté son titre, mais a aussi repris une bonne partie de ses situations et de ses personnages, comme un écho à ses collages littéraires, et fait également de gros clins d’œil à George Orwell, notamment en situant en 1984 les émeutes qui ravagent la ville de New York.

Rapide, bondissant d’une scène à l’autre, Le Porte-Lame se dévore à cent à l’heure, enchaînant les saillies violentes, grotesques ou provocantes. Au programme : orgies de lépreux, naturistes vindicatifs, Wasp racistes, soldats de Dieu belliqueux. L’auteur du Festin nu met en scène une New York décadente, menacée par un virus du cancer foudroyant, dans laquelle il n’est possible de se soigner qu’en ayant recours à la médecine clandestine. Entre une scène d’opération insensée, une théorie sur le trafic de sperme et une poignée de répliques vitriolées, Burroughs vilipende la paranoïa de notre monde moderne, assimilée à une épidémie mortelle. Certes, la force de l’écriture n’équivaut pas à celle de ses meilleurs textes. Mais Le Porte-Lame reste une décharge de science-fiction timbrée comme seul l’ami de Ginsberg et Kerouac savait les concocter.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Bernard Sigaud, janvier 2011, 96 pages, 14 euros.