Une vie de famille agréable, de Antoine Marchalot – éd. Les Requins Marteaux

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins MarteauxAntoine Marchalot a un dessin bizarre. Elastiques, rabougris, disproportionnés, laids, ses personnages sont toujours affublés de tronches pas possibles, sans même parler de leurs étranges difformités, souvent bavardes (un genou qui parle, une crotte de nez qui insulte les passants, un doigt qui ment).

Là où l’on attendait de simples pages comiques, cette esthétique boiteuse tire l’humour vers quelque chose de plus saugrenu, de déviant. Ses strips en six cases fonctionnent différemment d’une simple historiette couronné par une chute. Lui flirte avec l’absurde, glisse parfois vers la noirceur ou la satire sociale, lorgne vers un humour pipi-caca, s’amuse avec le langage en faisant s’entrechoquer sens propre et sens figuré, avant de retomber sur ses pattes en proposant une variation sur l’immuable gag du type qui dérape sur une peau de banane.

L’humour de Marchalot vient d’une autre dimension, parsemée de couleurs formidables qu’on ne peut pas voir parce que l’album est en noir et blanc. Une dimension où l’on porte des fromages sur la tête, où les profs d’histoire-géo ont remplacé les tueurs en série dans les films d’horreur, où l’on peut se faire greffer un gnome sexuel sur le bras. Et étonnamment, derrière les aventures de ses personnages à la bêtise déconcertante, perce une mélancolie qui rend cette Vie de famille agréable encore plus indéfinissable.

Une vie de famille agreable Antoine Marchalot Les Requins Marteaux

Mai 2014, 104 pages, 19 euros.

Codex Comique, de Dan Rhett – éd. Arbitraire

Codex Comique Dan Rhett ArbitrairePour ceux qui l’ignoreraient encore, Arbitraire est d’abord une revue de bande dessinée, parmi les plus inventives et les plus attrayantes. Dernier paru, le numéro 11 impose une fois encore un contenu hirsute et exigeant. Au programme, des invités de la qualité de Martes Bathori, Benoît Preteseille, François De Jonge ou le très recherché Capron, encadrés par les auteurs de la bande Arbitraire dont Pierre Ferrero (auteur du Marlisou), magnifiquement mis en valeur dans des pages imprimées en rouge sur gris, mais aussi Antoine Marchalot et son humour biscornu, ou Charles Papier et Géraud, qui avaient chacun sorti en fin d’année dernière un volume en solo.

De plus en plus, Arbitraire devient aussi une maison d’édition à part entière. Un nouveau pas est franchi avec la parution de ce Codex comique, élégant petit volume cartonné et toilé, qui regroupe les étranges histoires de l’Américain Dan Rhett, réalisées entre 2006 et 2009. Etranges histoires, car l’on croise ici une faune disparate. Cochons-garous, pantins de bois, super-héros poètes, fantômes squelettes, aliens et femmes-serpents se télescopent dans un bric-à-brac de références. Contes pour enfants, comics, mythologie : Dan Rhett passe tout à la moulinette pour en extraire des récits extravagants, loin des habituels canons narratifs. Les situations s’enchaînent avec une logique farfelue, qui voit par exemple un gnome agressé par des mini-magiciens débarquer dans un salon par un vortex interdimensionnel pendant qu’une famille regarde la télé, ou un singe tromper la vigilance des humains en se déguisant trop bien. Le dessin naïf, primitif même, confine à l’art brut, et ajoute encore à la spontanéité des intrigues tordues de l’Américain.

“Et donc, qu’est-ce que ça apporte à l’histoire ?” demande un personnage au début du recueil. La réponse, c’est qu’il ne faut pas se poser la question, mais se laisser porter par ces pages construites comme des rêves d’enfant, où le mot FIN peut survenir au détour de chaque planche – à moins qu’un nouveau rebondissement, irrationnel évidemment, ne vienne relancer la machine. Codex comique se traverse comme une sorte de voyage improvisé, une errance loufoque dans une contrée dont le charme ingénu donne envie de s’y attarder

Codex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett ArbitraireCodex Comique Dan Rhett Arbitraire

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Julien Thomas, janvier 2013, 180 pages, 13 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > La critique de Marlisou, de Pierre Ferrero, l’interview de Benoît Preteseille, ou les critiques de Trans Espèces Apocalypse et de Hoïchi le-sans-oreilles de Martes Bathori.