Les dossiers de L’Accoudoir / Frédéric Berthet l’oublié

daimler s en va frederic berthet petite vermillon couverture gallimardDaimler s’en va est un petit livre insignifiant, pas bien épais, écrit gros, de ceux que l’on ouvre sans se méfier. On aurait dû. Dès les premières lignes, Frédéric Berthet nous happe. L’écriture limpide, alerte, désinvolte mais extrêmement tenue, séduit immédiatement. En une grosse centaine de pages, Berthet raconte la vie de ce personnage dont le nom, en parfait accord avec l’élégance du texte, sonne comme une vieille marque d’automobile racée. Bien décidé à en finir avec cette vie dont il a fait le tour – “l’enfer c’est la répétition, tu comprendras que je fiche le camp avant d’entrer dans l’enfer de la répétition” – Raphaël Daimler, plaqué par la femme qu’il aimait, prépare tranquillement ses adieux. Alors, il potasse la vie érotique des pigeons pour comprendre la sienne, prépare le discours qu’il articulera lorsque, vieux et gâteux, il recevra le prix Nobel, ou se fait poursuivre, en rêve, par un œuf au plat géant.

On l’aura compris, Daimler s’en va est un roman enlevé, tordant même, baignant dans une ironie désabusée. Sans jamais nuire à la grâce presque aristocratique du texte, Berthet instille son humour potache dans des situations absconses, avec un sens remarquable de l’expression qui claque ou de l’association d’idées sortie de nulle part. Le morcellement du récit, elliptique, composé de courtes séquences, emballe la lecture. Daimler nous file entre les doigts. Daimler s’en va plus vite qu’on ne le voudrait. Pas mal, pour un petit livre insignifiant.

felicidad frederic berthet gallimard nouvelles couvertureAlors, en se méfiant cette fois, on ouvre les autres livres de cet auteur méconnu, catalogué grand espoir de la littérature française dès la sortie de son premier recueil de nouvelles, Simple journée d’été, en 1986, puis de Daimler s’en va, deux ans plus tard. Seulement, Frédéric Berthet n’achèvera jamais le fameux roman que tout le monde attend. Après d’autres nouvelles (Felicidad, 1993) et un récit en forme d’herbier littéraire, narrant la retraite d’un écrivain en mal d’inspiration (Paris-Berry­, 1993), plus grand-chose. Ce normalien qui fut un temps attaché culturel à New York, grand ami de Sollers et d’Echenoz, meurt le 25 décembre 2003, à 49 ans, noyé dans l’alcool.

Ce destin inabouti nourrit une frustration qui transperce l’humour crépitant de ses textes. Dans le Journal de Trêve, fourre-tout rassemblant les morceaux épars du roman qui ne sera jamais écrit, Berthet évoque ses regrets : “Que dois-je pleurer, le livre que je n’ai pas écrit, ou le corps que je n’ai pas touché ? Peut-être ne dois-je pas pleurer du tout.” Derrière ses airs de dandy nonchalant, derrière les lumineux portraits de femmes, les chats noirs, les fantômes (de Blondin, Pouchkine ou Barthes) et les fulgurances de sa plume, transparaît la mélancolie. Des histoires d’amour qui tournent court. L’ombre du suicide. Les obsessions d’un écrivain qui n’arrive pas à avancer, ou qui n’en peut plus de regarder en arrière.

Une situation, une image, suffisent à Frédéric Berthet pour créer tout un monde d’émotions, pour camper des personnages inoubliables. Au hasard, Un père, nouvelle qui ouvre le recueil Felicidad, repose sur la fugace impression d’un fils, persuadé d’avoir entrevu son père dans un taxi, au cœur de la froide nuit parisienne. En huit pages, Berthet en tire un texte rayonnant. Alors non, cet orfèvre de la concision n’est pas juste l’écrivain disparu avant de, mort avant d’avoir pu. Frustré de ne pouvoir faire éclore son fameux roman, Berthet a su transformer cette impasse en un jardin luxuriant, propice à l’errance, au goût d’école buissonnière.

Daimler s’en va est disponible en poche à La Table ronde, 130 pages, 5,80 euros.

 

(Merci à la librairie L’Humeur vagabonde, Paris 18e, d’avoir glissé ces livres entre nos mains moites.)

Vénus privée, de Giorgio Scerbanenco – éd. Rivages/Noir

Premier livre mettant en scène Duca Lamberti, ancien médecin tout juste sorti de prison après avoir été condamné pour euthanasie, Vénus privée (1966) participe à l’affirmation de la littérature noire italienne, devenue depuis l’une des plus riches et des plus passionnantes qui soient. Dans un Milan qui se veut la vitrine du renouveau transalpin de l’après-guerre, Giorgio Scerbanenco souligne la fragilité de cette croissance de façade, qui cache mal une Italie désenchantée. Les portraits terribles de ces femmes égarées, abîmées, forcées de se vendre ou de se plier à la violence des hommes en sont la plus triste illustration. Détective étrange, brisé, partagé entre un sens moral aigu et le pessimisme poisseux de ceux qui sont passés de l’autre côté de la barrière sans en être réellement revenus, Duca Lamberti semble né du croisement entre la hargne des enquêteurs hard-boiled américains, l’élégance retenue des limiers britanniques et une attitude qui rappelle le commissaire Maigret.

Cette ambivalence contamine l’ensemble du récit : le roman change parfois étrangement de ton, passe du calme à la tempête en un claquement de doigts. Le classicisme apparent de l’intrigue cache en réalité des sautes d’humeur inquiétantes, relents irrépressibles d’une société sordide à laquelle les personnages ont bien du mal à résister. Giorgio Scerbanenco donne l’impression de vouloir pousser le roman policier dans ses retranchements, déforme son intrigue pour lui donner une modernité et une vigueur très contemporaines. Il multiplie d’ailleurs les références à un scandale qui fit grand bruit dans l’Italie des années 1950 : l’affaire Montesi, du nom d’une jeune femme assassinée, apparemment au court d’une nuit orgiaque organisée par le gratin romain. En liant son roman à un fait divers fameux, Scerbanenco s’acharne à démonter cette Italie rêvée que le boom économique semblait vouloir exaucer, tout en replaçant la littérature policière au coeur du réel, faisant de son roman noir un révélateur de la société. On comprend mieux, à la lecture de ce texte fondateur, d’où sortent les Massimo Carlotto, Carlo Lucarelli et compagnie.

 A noter, pour les cinéphiles, que Vénus privée fut adapté au cinéma par Yves Boisset en 1970 sous le nom de Cran d’arrêt, d’après un scénario d’Antoine Blondin, et avec Bruno Crémer dans le rôle de Lamberti.

Réédition, traduit de l’italien par Laurent Lombard, octobre 2010, 260 pages, 8,50 euros.