Zarbi, de Cathi Unsworth – éd. Rivages

Par Clémentine Thiebault

Zarbi Cathi Unsworth RivagesErnemouth, petite ville du Norfolk. La mer, les côtes, les docks. Le gris, le brouillard, les pubs et la bière. L’été 84, Corrine Woodrow par qui le scandale arrive. Dans un bunker de la plage, un corps lardé de 16 coups de couteau, un pentagramme dessiné avec son sang autour de la victime. Les preuves qui accusent l’adolescente marginale. Le procès, les remous, le traumatisme d’une population. « Ce drame a gâché trop de vies. Dans une petite ville comme ça, quand les projecteurs se braquent sur vous pour une raison pareille, la honte collective est insupportable. » L’enferment, l’internement pour Corrine. L’enfouissement si ce n’est l’oubli pour les autres. Et le temps qui coule à nouveau dans l’indolence poisseuse d’une bourgade du Nord de l’Angleterre.

Jusqu’à ce que, vingt ans plus tard, le développement des sciences (génétiques, au hasard) ne permette la réouverture d’affaires classées. Que le séquençage ADN ne révèle que Corrine n’était peut-être pas la seule coupable. Qu’une irritante avocate militante n’engage Sean Ward, un ancien de la Met(ropolitan Police de Londres) végétant dans une retraite prématurée (blessure – pension), pour retourner fouiller la braise sous laquelle couve encore le feu.

Le récit entre hier et aujourd’hui. L’adolescence, les rivalités. Les posters, le khôl, les cheveux qu’on crêpe, les idoles qu’on peint sur les vestes en jean. Les bandes, les amours. Siouxsie, les Damned, Sex Pistols, les Ramones, les Cramps et les Clash. Madonna. Les lumières de l’ailleurs. Les punks, les gothiques, les émos. La famille, les adultes, les secrets, le mensonge. Et, que ce soit « scandale national ou magouilles dans une petite ville de province […] toujours le même triangle : les affaires, la police et la presse ».

Weirdo. Traduit de l’anglais par Karine Lalechere, 432 pages, 22 euros.

 

Gangs Story, de Kizo & Yan Morvan – éd. La Manufacture des Livres

Gangs Story Kizo Yan Morvan La Manufacture des LivresIls ont beau faire régulièrement la une des journaux télévisés, les délinquants et autres “racailles” font partie d’un monde dont les ressorts nous échappent encore souvent. Ancien membre de la “Mafia Z” de Grigny, Kizo, désormais soucieux d’apaiser les quartiers et de les sortir de l’ombre, retrace l’histoire des gangs, principalement à Paris et en banlieue. Epaulant les photographies de Yan Morvan, son récit revient sur les racines de la violence endémique qui secoue toute une frange de la société française.

Gangs Story remonte à l’époque des Blousons noirs, des “Rebelles” en perfecto, des rockers banane vissée au front, des Hell’s Angels bagarreurs. L’arrivée des skinheads, inspirés du mouvement britannique, dans les années 1980, engendre une radicalisation de certaines de ces bandes, qui deviennent racistes ou néonazies. En réaction, imitant les gangs américains sans en avoir le professionnalisme, se montent des groupes d’autodéfense, comme les Black Dragoons d’Yves “Le Vent”, fusion du vaudou haïtien, des sports de combat et de l’imagerie hip-hop. A la “guerre des races”, qui voit rapidement les skinheads abandonner la rue, succède l’ennui. Faute d’ennemis extérieurs, les cités s’affrontent entre elles pour évacuer leur violence désormais sans objet. A mesure que les chefs se casent ou sont arrêtés, les gangs s’étiolent en bandes éparses, cloîtrées dans leur coin d’immeuble ou dans la gare la plus proche, à vivoter de petits trafics.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Yves-Vent-Manufacture-des-livresLes très belles photographies de Yan Morvan, spécialiste du reportage de guerre qui a pénétré ce milieu depuis la fin des années 1970, parviennent à cerner la tension des corps en lutte permanente, mais aussi le poids de ces décors glauques, entre squats parisiens hantés par des punks camés (et le tueur en série Guy Georges) et tours de banlieue désincarnées. Car raconter l’histoire des gangs, c’est aussi, et surtout, raconter l’histoire de la pauvreté, des “classes dangereuses” et des populations exclues qui trouvent dans le gang un moyen de retrouver leur fierté et de renouer avec une vie sociale. Noirs, Blancs Arabes, tous, quel que soit leur camp, du loubard castagneur quasi SDF au jeune délinquant repoussé en banlieue, se retrouvent livrés à eux-mêmes.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Manufacture-des-livres-skinheadsEn filigrane, Gangs Story ébauche aussi le portrait musical d’une quarantaine d’années où l’imagerie des gangs, certes également marquée par le sport ou le cinéma, semble surtout s’inspirer des disques et rythmes des postes de radio. Les mauvais garçons des années 1960 imitent Cochran ou Presley, les motards puisent dans le hard-rock ou le metal, les punks s’identifient au courant du même nom, les skinheads portent haut les couleurs de l’Angleterre ska, et le hip-hop américain (qui s’impose aussi par le graffiti ou la danse) inonde rapidement la jeunesse banlieusarde. Au détour des clichés de Yan Morvan, on croise Passi, Doc Gynéco, le Secteur Ä, K-Mel, MC Jean Gabin, et tant d’autres qui feront du rap le genre numéro 1 en France à partir des années 1990. Imposant ainsi leur propre culture à la société qui les avait repoussés dans les marges.

Gang-Story-Kizo-Yan-Morvan-Yves-Vent-Manufacture-des-livresNovembre 2012, 300 pages, 49 euros.

Phil Perfect, intégrale, de Serge Clerc – éd. Dupuis

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integralePhil Perfect est le héros d’une époque. Apparu pour la première fois dans les pages du magazine Rock & Folk en 1979, il tire sa révérence dix-huit ans plus tard dans Heavy Metal, version américaine de Métal Hurlant. Pastiche de Marlowe, ersatz pop de Tintin (avec l’ineffable Sam Bronx dans le rôle du Capitaine Haddock), Phil Perfect mène des enquêtes farfelues. Coupe de cheveux étudiée, épaules saillantes, pli de pantalon sophistiqué, il soigne sa démarche féline. Derrière l’humour d’une langue inventive et l’énergie rock’n'roll qu’elle dégage, la série baigne dans une mélancolie vaporeuse digne d’un film noir.

Sans se prendre au sérieux, le grand brun noie son chagrin d’amour dans l’alcool et l’aventure. Nid d’espion à Alpha-Plage (1982) synthétise toute sa modernité : dans ce faux récit d’espionnage où rien ne se passe, le plus cool des détectives n’enquête pas, ne sauve personne, et rate même le meurtre qui se déroule dans la lumière orangée d’une station balnéaire hors saison. L’utilisation de la voix-off ralentit la lecture et met en valeur le dessin souple et puissant. Nonchalant même dans le désespoir, foncièrement romantique derrière son chic imperturbable, Phil Perfect marche le long de la plage sous la pluie tiède, jette des pierres sur les mouettes, s’ennuie, pleure (seul), rit (de lui-même), boit (comme quatre). Tentant d’oublier la belle Vanina Vanille.

Comme le personnage qu’elle sert, l’esthétique fétichiste puise dans le passé pour modeler un style en osmose avec son époque. Serge Clerc repart du classicisme de la ligne claire d’antan et, pour ses décors, emprunte à la Californie mythique des années 1940 ou 1950 ses voitures rutilantes, son architecture art déco, ses meubles au design rétro, ses vêtements à la classe désuète. Introduite par une longue biographie illustrée de l’auteur, cette très belle anthologie réunit tous les travaux de Serge Clerc autour de son héros gominé en imper – histoires courtes, récits de 48 pages, affiches, publicités, dessin divers, mais aussi La Légende du rock’n'roll, dans laquelle Perfect nous raconte la Motown, les Sex Pistols ou Sinatra. Un ouvrage à la hauteur de l’élégance décontractée d’un auteur qui, avec quelques autres (Chaland, Ted Benoit), a incarné un nouvel âge de la bande dessinée adulte.

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du MocamboPhil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du Mocambo

Décembre 2012, 272 pages, 32 euros. Introduction de José-Louis Bocquet.

Pike, de Benjamin Whitmer – éd. Gallmeister

Pike Benjamin Whitmer GallmeisterQuand sa fille Sarah, qu’il connaissait à peine, meurt d’overdose, Douglas Pike se retrouve avec sa petite-fille de 12 ans sur les bras. L’ancien bandit redouté espérait s’être définitivement rangé, mais les questions qui planent sur la mort de Sarah et le policier qui rôde autour de la fillette abandonnée l’entraînent dans un nouveau déferlement de violence. A la frontière de l’Ohio et du Kentucky, dans la Cincinnati du milieu des années 1980, Pike et son ami Rory s’engouffrent dans un long tunnel peuplé de junkies, de prostituées, de loques sans espoir, de rescapés du Vietnam ou de Noirs brimés. Face à eux, un flic corrompu, psychopathe féroce qu’on jurerait sorti d’un roman de Jim Thompson, s’applique à aller toujours plus loin dans la folie. Ni le bien, ni le mal, ni l’espoir ou la rédemption n’ont pu trouver leur place ici. Ne reste que des hommes qui s’affrontent, implacables.

Même si l’intrigue aurait pu être un peu plus épurée pour gagner en force et en clarté, Benjamin Whitmer saisit à bras le corps le genre noir, signant un premier roman dur, brutal, transi par le froid hivernal des Appalaches désolées. Le tout sur fond de Bruce Springsteen, visiblement le seul disque disponible dans tout le comté. Cette hargne contamine même l’écriture, rongée par des images inquiétantes ou des comparaisons grimaçantes, au point que l’on a parfois presque l’impression que Benjamin Whitmer en fait un peu trop. Les personnages rugueux, qui semblent n’avoir aucun autre horizon que la cigarette qu’ils sont sur le point d’allumer, possèdent au fond d’eux une sauvagerie au bord de l’explosion. Comme s’ils ne pouvaient qu’alimenter cette violence, incapables de faire un pas de côté pour oser, un instant, s’écarter du fleuve sanglant qui les emporte.

Pike. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jacques Mailhos, septembre 2012, 270 pages, 22,90 euros.

 

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Spirale et Seven Miles a Second, de David Wojnarowicz – éd. Laurence Viallet & Cà et là

David Wojnarowicz Peter Hujar photo

“J’avais été drogué, défenestré du deuxième étage, étranglé, assommé avec un bloc de marbre, presque poignardé à sept reprises, frappé au visage à coups de poings au moins dix-sept fois, passé à tabac plus souvent qu’à mon tour, quasiment étouffé et même ligoté sur un lit d’hôtel où je m’étais réveillé la tête penchée et gorgée d’un tel afflux de sang qu’elle semblait sur le point d’exploser, le tout avant mes quinze ans.” Voilà qui situe la jeunesse de David Wojnarowicz. Prostitué occasionnel avant l’âge de dix ans, homosexuel vagabond, camé puis quasiment clochard, il finit par trouver un refuge dans le sexe et l’art. Photographe, peintre, vidéaste, performeur, il devient dans les années 1980 une figure majeure de l’underground de l’East Village new-yorkais aux côtés de Nan Goldin, Keith Haring ou Peter Hujar, qui sera son amant (et à qui l’on doit la photo ci-dessus). Contaminé par le SIDA, il meurt en 1992 à 38 ans.

C’est en 2004 qu’on le découvre en France, suite à la traduction tardive de Au bord du gouffre, dont l’écriture à fleur de peau bouleverse. David Wojnarowicz y raconte la solitude née de sa condition d’homosexuel. Sa prose sauvage et lyrique subjugue par la pureté cristalline des scènes de sexe ; elle terrifie lorsqu’il nous force à regarder en face les bas-fonds de New York, où grouillent des essaims de pauvres, de malades et de désespérés, abandonnés par l’Amérique triomphante de la décennie Reagan. Alors surgit la rage, contre un Etat homophobe, puritain, égoïste, assassin, qui laisse sciemment crever ses enfants.

David Wojnarowicz Spirale Laurence Viallet couvertureSpirale, recueil de quatre textes écrits en 1992, juste avant la mort de Wojnarowicz, prolonge le cheminement de Au bord du gouffre. Traversée par des images fulgurantes et des phrases inoubliables, de celles qui obligent à arrêter la lecture pour encaisser le choc et reprendre son souffle, son écriture détaille l’excitation née de la rencontre avec un type dangereux ou revient sur son enfance cruelle. Avant que la poésie des mots ne soit peu à peu empoisonnée par le SIDA, qui lui ôte ses amis un par un avant de l’attaquer frontalement. David Wojnarowicz “crée et façonne la structure de la réalité par son observation sensible”, disait William Burroughs. Il ne faut pas le réduire à un écrivain de la question gay, militant Act Up. Ses récits parlent d’amour, de désir, de peur, de mort, de solitude avec une beauté et une fureur qui les rend intensément universels, et dépeignent avec une perspicacité redoutable la sécheresse de notre société moderne. Lire la suite