No Silence, de Kyle Gann – éd. Allia

No Silence 4'33'' John Cage Kyle Gann Allia« Le pianiste David Tudor s’assit au piano sur la petite scène de bois, rabattit le couvercle du clavier sur les touches et regarda son chronomètre. Il souleva et rabattit le couvercle deux fois durant les quatre minutes suivantes, en prenant soin de ne faire aucun bruit audible tout en tournant les pages de la partition, dépourvue de notes. (…) Il venait de jouer pour la première fois l’une des œuvres musicales parmi les plus controversées, les plus inspirantes, les plus surprenantes, les plus infamantes, les plus déroutantes et les plus influentes depuis Le Sacre du printemps d’Igor Stravinsky. »

C’était lors de la soirée du 29 août 1952, dans une petite salle de concert au sud de Woodstock, perdue au milieu des arbres. John Cage présentait pour la première fois 4’33” (soit quatre minutes et trente-trois secondes), une pièce en trois mouvements complètement silencieuse, durant laquelle le pianiste ne joua pas une note. Perçu comme une mauvaise blague par certains, comme le tournant de la musique du XXe siècle pour d’autres, 4’33” est une œuvre qui demande à être décryptée. C’est ce que s’attelle humblement à faire Kyle Gann, en s’appliquant à rester simple et, surtout, à ne pas enfermer 4’33” dans une perspective trop réduite. Au contraire : il fournit au lecteur les armes qui lui permettront de se faire son propre avis sur ces quatre minutes et demi (faussement) silencieuses.

Kyle Gann détaille les influences de John Cage, et explique sa démarche jusqu’à ce fameux soir de 1952. En élargissant le spectre de son analyse à l’art (à Dada, à la performance, à la peinture de Rauschenberg…) ou à la philosophie (et notamment à la pensée zen), le musicologue nous amène à comprendre à quel point de son cheminement intellectuel était Cage lorsqu’il a décidé de recouvrir une partition de silences. Comme Marcel Duchamp avec son urinoir, 4’33” nous amène à reconsidérer ce qui est « art » et ce qui ne l’est pas : mis en scène et encadré par le compositeur américain, le silence révèle ce que l’on n’écoutait plus. Et soudain, les bruits de l’environnement et la nature deviennent musique.


No Such Thing as Silence. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jérôme Orsoni, octobre 2014, 190 pages, 15 euros.

 

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Four Color Fear, Comics d’horreur des années 50 – éd. Diabolo

Par Clémentine Thiebault

Four Color Fear comics horreur années 1950« Relax, asseyez-vous dans un fauteuil confortable, réservez-vous quelques heures et imaginez être un enfant des années 50 pendant que vous lisez lentement ces histoires pour en savourer chaque frisson ». Du bizarre, de l’horrible, du putride, du saignant. Des savants fous, des momies, des morts-vivants, des corps putréfiés, des revenants, des vampires et du vaudou. Du gluant, des visqueux, du velu. Les abysses et les abîmes. Spectacles d’horreur et contes de terreur.

Des femmes décolletées, dévêtues, cupides, fatales. Blondes sacrifiées ou brunes maléfiques, goules ou sorcières. Des zombies, des loups-garous, des aliens. Blob lubriques et monstres mous. Frankenstein malades et cactus jaloux. Ombres terribles, jeux diaboliques, abominations, cauchemars. Quadrichromie et mauvaise haleine en plus de quarante BD américaines d’avant le Comics Code, inédites en France, réunies là en un volume délicieusement méphistophélique.

« Je veux de la terreur, plus de terreur », réclame le lecteur qui sera servi.

Novembre 2013, 320 pages, 29,90 euros.

Wakolda, de Lucía Puenzo – éd. Stock/La Cosmopolite

Wakolda Lucía Puenzo Stock La Cosmopolite“Il avait consacré sa vie à libérer le monde des rats, et maintenant – fuyant comme un lâche, rejeté en marge de la société -, il commençait à en être un.” Le dératiseur en question, tristement célèbre pour ses expériences macabres, c’est Josef Mengele, le médecin nazi qui opéra notamment à Auschwitz. En 1959, le régime péroniste s’est effondré, et avec lui la protection dont jouissait le nazi en cavale qui avait fuit l’Allemagne pour l’Argentine quelques années plus tôt. Alors Mengele doit reprendre la route, quitter Buenos Aires pour s’aventurer vers le sud, en Patagonie.

Arrivé sur les bords du lac Nahuel Huapi, dans ce paysage presque suisse de la Cordillère des Andes, il s’établit pour quelques semaines dans une pension, et s’attache à la cadette de la famille au nom de démon : Lilith. Avec ses faux airs de la Lolita de Nabokov, elle se lie avec le ténébreux occupant, fascinée par les secrets qu’il semble cacher (et par sa facilité à réparer les poupées). Sans jamais glisser vers la romance de mauvais goût, Lucía Puenzo donne assez d’épaisseur à ses personnages pour que jamais l’intrusion d’une figure aussi imposante que celle de Mengele n’écrase son roman. Là où l’écrivain américain Jerry Stahl avait eu l’idée d’en faire une caricature grotesque dans un Anesthésie générale complètement allumé (2011), l’Argentine préfère façonner sobrement un personnage à moitié dans l’ombre, qui se dévoile surtout dans sa relation à l’autre, à travers Lilith. Et affirme peu à peu son emprise sur la famille qui l’héberge.

Adroite, Lucía Puenzo ne fait pas de l’Allemand en exil le ressort principal de Wakolda, mais plutôt le révélateur d’une Argentine qui, sur son passage, révèle sa face acculte. Ecoles allemandes à l’idéologie nauséabonde, réseaux d’anciens nazis, bunkers et croix gammées affleurent, comme aimantés par la présence de Mengele. Quant au génocide organisé des Indiens Mapuche à la fin du XIXe siècle, il résonne comme un écho macabre à la barbarie nazie. Un roman trouble et fascinant, qui s’insinue dans les fissures de l’Histoire argentine.

Wakolda. Traduit de l’espagnol (Argentine) par Anne Plantagenet, mai 2013, 220 pages, 19 euros.


POURSUIVRE AVEC >
Une autre utilisation du personnage de Mengele dans Anesthésie générale de Jerry Stahl.

Phil Perfect, intégrale, de Serge Clerc – éd. Dupuis

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integralePhil Perfect est le héros d’une époque. Apparu pour la première fois dans les pages du magazine Rock & Folk en 1979, il tire sa révérence dix-huit ans plus tard dans Heavy Metal, version américaine de Métal Hurlant. Pastiche de Marlowe, ersatz pop de Tintin (avec l’ineffable Sam Bronx dans le rôle du Capitaine Haddock), Phil Perfect mène des enquêtes farfelues. Coupe de cheveux étudiée, épaules saillantes, pli de pantalon sophistiqué, il soigne sa démarche féline. Derrière l’humour d’une langue inventive et l’énergie rock’n'roll qu’elle dégage, la série baigne dans une mélancolie vaporeuse digne d’un film noir.

Sans se prendre au sérieux, le grand brun noie son chagrin d’amour dans l’alcool et l’aventure. Nid d’espion à Alpha-Plage (1982) synthétise toute sa modernité : dans ce faux récit d’espionnage où rien ne se passe, le plus cool des détectives n’enquête pas, ne sauve personne, et rate même le meurtre qui se déroule dans la lumière orangée d’une station balnéaire hors saison. L’utilisation de la voix-off ralentit la lecture et met en valeur le dessin souple et puissant. Nonchalant même dans le désespoir, foncièrement romantique derrière son chic imperturbable, Phil Perfect marche le long de la plage sous la pluie tiède, jette des pierres sur les mouettes, s’ennuie, pleure (seul), rit (de lui-même), boit (comme quatre). Tentant d’oublier la belle Vanina Vanille.

Comme le personnage qu’elle sert, l’esthétique fétichiste puise dans le passé pour modeler un style en osmose avec son époque. Serge Clerc repart du classicisme de la ligne claire d’antan et, pour ses décors, emprunte à la Californie mythique des années 1940 ou 1950 ses voitures rutilantes, son architecture art déco, ses meubles au design rétro, ses vêtements à la classe désuète. Introduite par une longue biographie illustrée de l’auteur, cette très belle anthologie réunit tous les travaux de Serge Clerc autour de son héros gominé en imper – histoires courtes, récits de 48 pages, affiches, publicités, dessin divers, mais aussi La Légende du rock’n'roll, dans laquelle Perfect nous raconte la Motown, les Sex Pistols ou Sinatra. Un ouvrage à la hauteur de l’élégance décontractée d’un auteur qui, avec quelques autres (Chaland, Ted Benoit), a incarné un nouvel âge de la bande dessinée adulte.

Phil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du MocamboPhil Perfect Serge Clerc Dupuis integrale extrait La Nuit du Mocambo

Décembre 2012, 272 pages, 32 euros. Introduction de José-Louis Bocquet.

Pepito, de Luciano Bottaro – éd. Cornélius

Pepito Luciano Bottaro Cornelius couverturePepito a failli être oublié. Perdu parmi les dizaines de “petits formats”, ces bandes dessinées populaires des années 1950-1960 qui ne brillaient ni par leur personnalité ni par leur qualité. Menacé par le succès des biscuits du même nom, et par un procès de Danone pour déposséder Bottaro de sa création, heureusement gagné par l’auteur italien disparu en 2006. Amoureusement ressuscité par les éditions Cornélius, le petit pirate peut enfin reprendre le combat contre ce fieffé coquin de gouverneur La Banane.

Car à Las Ananas, sur cette île imaginaire des Caraïbes, règne un potentat ignare, juste capable de créer de nouveaux impôts (notamment sur l’air que les pauvres respirent) et de jeter aux cachots ceux qui ont eu l’outrecuidance de ne pas penser comme lui. Heureusement, Pepito veille. Bien qu’il soit un pirate, le jeune capitaine est avant tout un héros aux principes chevaleresques. Alors, avec son équipage composé de fiers-à-bras alcooliques, de perroquets gouailleurs et d’une poignée de flibustiers pittoresques, il veille à rétablir la justice en tenant tête au visqueux gouverneur La Banane – au point que Louis XIV himself l’appellera à la rescousse.

Dans ce premier volume (l’éditeur en prévoit trois), toutes les histoires datent de la décennie 1958-1968. Souvent assisté de Carlo Chendi, Luciano Bottaro façonne des récits fringants, pleins de joie et d’humour, peuplés de méchants grotesques, d’inventions loufoques et d’animaux surprenants, qui rappellent l’univers fantaisiste d’Osamu Tezuka. Dans la veine de Zorro, du pirate Sandokan d’Emilio Salgari ou des romans d’aventure de Robert L. Stevenson, les tribulations de Pepito sont idéalement mise en image par le trait bonhommes et sémillant de l’Italien. Loin de ne reposer que sur la nostalgie qu’elle dégage, cette série bourrée d’allégresse ne devrait avoir aucun mal à séduire une nouvelle génération de (jeunes) lecteurs.

Pepito Luciano Bottaro Cornelius dessin extraitAoût 2012, 256 pages, 25,50 euros. Préface de David Amram.

RENCONTRE AVEC PHILIP KERR / Un siècle d’hypocrisie

philip-kerr-interview-hotel-adlonAlors que l’on avait quitté le détective Bernie Gunther dans l’Argentine péroniste, Hôtel Adlon, sixième volume de la série, retourne au cœur de l’Allemagne nazie, en 1934. Un peu plus d’un an seulement après l’arrivée au pouvoir d’Hitler, le silence écrase déjà Berlin. Gunther se retrouve au cœur d’une machination liée à l’arrivée prochaine des jeux olympiques dans la capitale allemande, machination qui trouvera son épilogue en 1954, dans la Cuba d’Ernest Hemingway, de Meyer Lansky, et du dictateur Batista. Une fois encore, le minutieux travail de Philip Kerr, mêlant rigueur historique, roman noir et humour corrosif, fait mouche. De l’Allemagne nazie à l’Amérique latine des années 1950, Philip Kerr décrit les arcanes d’un siècle cynique et d’un monde gangrené par l’hypocrisie qui semble, invariablement, tourner en rond.

Le dernier volume des aventures de Bernie Gunther se déroulait en Argentine, dans les années 1950. Pourquoi êtes-vous remonté jusqu’en 1934 pour Hôtel Adlon ? Les nazis vous manquaient-ils ?

philip kerr portrait stephane grangierJe voulais parler de cette période qui précède les jeux olympiques de 1936 à Berlin, et de la corruption que cet événement a générée. Berlin aurait dû avoir les J.O. de 1916, qui n’ont pas eu lieu à cause de la Première Guerre mondiale, et ils avaient pour l’occasion construit un complexe olympique qui n’avait jamais été utilisé. Lorsque les nazis arrivent au pouvoir en 1933, ils pensent immédiatement que les jeux seraient la vitrine idéale du nouveau régime. Ce qui est amusant, c’est que pendant que j’écrivais ce roman, Londres remportait justement l’organisation des jeux de 2012. Je déteste profondément cette manifestation, qui représente un gâchis d’argent colossal : si les Grecs n’avaient pas dépensé les 15 ou 20 milliards d’euros qu’ils ont consacrés aux jeux de 2004, je ne dis pas qu’ils auraient évité la crise bien sûr, mais ça ferait déjà 20 milliards d’euros de moins dans le déficit. Pour trois petites semaines de sport, cela représente tout de même des dépenses incroyables… Mais Londres l’a emporté face à Paris pour 2012, vous ne vous rendez pas compte de votre chance !

En 1936, les nazis instrumentalisent rapidement les jeux olympiques pour faire la promotion du nazisme.

Ce n’est pas un hasard si tous les gouvernements autoritaires, encore aujourd’hui, comme la Chine ou la Russie, se battent pour accueillir les J.O. Quand je travaillais sur Hôtel Adlon, je me suis rendu compte que les nazis avaient inventé beaucoup de choses toujours en vigueur aujourd’hui. Par exemple, ce sont eux qui ont eu l’idée de faire venir la flamme olympique d’Athènes jusqu’à Berlin, en la faisant porter par des athlètes. Ce sont également eux qui ont eu l’idée de faire défiler les représentants de chaque nation dans le stade, lors de la cérémonie d’ouverture, pour saluer le drapeau et le dirigeant local. C’est détestable… A mon avis, les jeux olympiques auraient dû disparaître en 1972, après la prise d’otage et le massacre des athlètes israéliens par un commando palestinien. L’innocence et les vertus de l’olympisme disparaissent à ce moment-là, ça a été indécent de continuer.

1934 est aussi une date particulièrement intéressante, car on voit dans le roman que quelques mois seulement après leur prise de pouvoir, les nazis ont déjà mis au pas la police, la religion, le sport, la jeunesse. Cette mainmise est très rapide, et pensée pour durer.

trilogie berlinoise philip kerr coffret couverture pocheElle est extrêmement rapide en effet. Et tout de suite, le sport est identifié comme un domaine primordial. Les boxeurs juifs et gitans, très fameux à l’époque, sont les premiers à subir une discrimination. En quelques semaines, ils sont exclus des associations de boxe… Ce qui m’a le plus surpris, c’est le poids du lobby américain qui militait pour la venue des Etats-Unis aux jeux olympiques : une partie de l’opinion songeait alors à boycotter les J.O. à cause de l’antisémitisme d’Hitler. Les Américains envoient donc un émissaire sur place… qui conclut que tout va bien en Allemagne ! Alors qu’il suffisait de marcher dans les rues de Berlin pour voir les signes manifestes de l’oppression que subissaient déjà les juifs. Mais l’émissaire devait regarder ailleurs… Précisons que c’est ce même type qui, en 1972, après le massacre des sportifs israéliens, a dit que les jeux devaient continuer… Voilà le genre de détail cynique sur lequel on tombe quand on fait des recherches. C’est ce que j’aime dans l’écriture de roman historique : on déterre des choses étonnantes, on défait les mythes. Lire la suite

Aux armes défuntes, de Pierre Hanot – éd. Baleine

Aux armes défuntes Pierre Hanot Baleine couverture1948. Frustré d’avoir passé la Deuxième Guerre mondiale dans les geôles nazies, le sous-lieutenant Polmo s’embarque pour l’Indochine, bien décidé à revenir en héros, le torse clignotant de médailles. Avant même d’avoir débarqué en Asie, il se trouve embringué dans une sarabande déréglée, rendue plus effrénée encore par la verve de Pierre Hanot. La traversée épique sur un rafiot qui rend l’âme à Djibouti, la légion étrangère, la crasse, l’entassement, l’ennui, la folie qui guette les soldats, jusqu’à ce sapeur qui bute deux cuistots avant de retourner l’arme contre lui… Gouailleuse sans pour autant sombrer dans l’argot lourdingue “à la Audiard” que l’on subit trop souvent, l’écriture vive et sonore tire son pouvoir évocateur des images, des couleurs, des bruits qu’elle accumule. De la guerre d’Indochine, on aperçoit l’opium à gogo, les prostituées en batterie qui enchaînent soixante-dix passes par jour, les Viêts insaisissables, cachés dans les entrailles de leur terre natale, la barbarie des affrontements… Et puis soudain, ce récit mené à une vitesse folle fait un tête-à-queue.

De 1948, l’action fait un saut inattendu, et rebondit en l’an 2109. Polmo, ressuscité après un siècle et demi de congélation, découvre un monde loqueteux et cloisonné. Devenu “agent de sécurité low cost », il n’a plus qu’à pourrir parmi les rebuts de cette société masculine, où les femmes, devenues trop rares, ne sont plus qu’un lointain rêve, tandis que le sexe est désormais un concept abstrait. “Polmo n’y entrave que dalle à toute cette technologie, mais comme les chiens qui n’ont pas besoin de s’y connaître en mécanique pour aller se promener dans l’auto du maître, il y va à l’instinct”. Idem pour le lecteur. Avec une aisance étonnante, Pierre Hanot nous embarque alors dans une aventure burlesque au XXIIe siècle, nourrie à la science-fiction, à Robinson Crusoé et à George Orwell. Pastiche rocambolesque, farce subversive, Aux armes défuntes est un texte saugrenu et décomplexé, comme peu de romans osent l’être.

Février 2012, 220 pages, 16 euros.

Gwendoline en course pour la Gold Cup, de John Willie – éd. Delcourt

Sweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie DelcourtSi Bip-Bip avait une taille de guêpe et un chemisier en lambeaux dévoilant un décolleté faramineux, et si Coyote le poursuivait avec une cravache à la main, on ne serait pas très loin des aventures de Gwendoline. Jeune fille innocente, bonne et honnête, Gwendoline est harcelée par un noble ruiné, le Sir D’Arcy, et sa redoutable alliée la comtesse M., une dominatrice perverse qui adore malmener ses femmes de chambre. Attirés par son héritage, les deux “affreux jojos” ne cessent de faire de Gwendoline leur prisonnière. Ils montent un plan machiavélique (à peu près idiot), font tomber leur angélique victime dans un piège, la ligotent. Et là, zut, elle s’échappe, souvent aidée par l’espionne U69, créature sculpturale qui n’a visiblement que ça à faire que de revenir, toutes les 15 minutes, libérer l’ingénue aux formes indécentes des griffes de ses cruels geôliers.

Regroupant, en plus du récit principal, des histoires inachevées et des dessins de John Willie, ces planches teintées de sadomasochisme, aux dialogues surannés sortis d’un feuilleton à deux sous, laissent à voir un versant mal connu de la culture anglo-saxonne des années 1940-1950. Avec ses scénarios répétitifs jusqu’à l’absurde, sa subtilité digne du film porno le plus caricatural, John Willie ne cherche pas à cacher ses perverses ambitions. Si le créateur de la revue Bizarre fait de la bande dessinée, c’est avant tout pour :
1/ faire admirer des jolies filles ligotées,
2/ faire admirer des jolies filles dans des situations ambiguës,
3/ faire admirer des jolies filles aux tenues plus transparentes les unes que les autres,
4/ faire admirer des bouts de jolies filles en se focalisant par exemple, en bon fétichiste, sur leurs talons aiguilles improbables.

Sa fascination pour le corps féminin plié, étiré, attaché, menotté, corseté, garrotté, muselé, bâillonné, semble ne pas avoir de limites. La grâce de son dessin, fin et précis, faussement réaliste quand on regarde de plus près les proportions qu’il attribue aux femmes qu’il esquisse, fixe sur le papier, sous toutes les coutures imaginables, des poupées parfaites, Barbies sensuelles ficelées comme des rosbifs, souillées par la perversion des hommes. C’aurait pu être franchement malsain, mais Willie assume sa monomanie du bondage avec une telle dérision que les tribulations de ses malchanceuses héroïnes (qui, quand elles ne sont pas ligotées par des méchants, se ligotent elles-mêmes pour s’entraîner à se libérer…), finissent par devenir aussi pétillantes et, étonnamment, aussi asexuées qu’un dessin animé de Tex Avery.

Sweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie Delcourt extraitSweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie Delcourt extraitSweet Gwendoline en course pour la Gold Cup John Willie Delcourt extrait

Traduit de l’anglais par Bob Stone, février 2012, 160 pages, 19,99 euros.

Lucky in Love, tome 1, de George Chieffet & Stephen DeStefano – éd. Cà et là

Pulpeux, bondissants, polissons, les graphismes de Lucky in Love attirent immédiatement l’attention. Dans la lignée de Betty Boop et des dessins animés d’avant-guerre, Stephen DeStefano impose une esthétique surannée très originale, rendue plus charmante encore par le papier jauni. C’est dans ce cadre enfantin que s’anime Lucky, jeune italo-américain fasciné par le cinéma, les avions et les jolies pépées, qui se voit déjà en haut de l’affiche. Malheureusement, ses rêves d’adolescent sont mis à mal par sa timidité, d’autant qu’à cause de sa petite taille, personne ne le prend au sérieux. Loin d’être le seigneur des airs qu’il imaginait, Lucky le nabot traverse la Deuxième Guerre mondiale sans vraiment la vivre, relégué aux seconds rôles et seulement accaparé par ses complexes et ses frustrations sexuelles. D’abord légère et humoristique, teintée d’érotisme, l’intrigue se voile peu à peu. Alcoolique et mythomane, Lucky survit chez ses parents grâce à un boulot rébarbatif, frustré de voir comment ses fantasmes se sont brisés. Alors que dans la première partie de l’album, son personnage semblait manquer de consistance, il prend, avec l’âge, une plus grande épaisseur. L’amertume grandissant, le récit se détache progressivement des dessins guillerets, le décalage engendré mettant ironiquement en relief la déception de Lucky face au fossé qui se creuse entre ses espoirs et la froide réalité. Un album ambivalent, qui raconte d’une manière singulière les Etats-Unis des années 1930-1950.

> Pour télécharger un extrait de l’album : cliquez ici.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Fanny Soubiran, mars 2011, 120 pages, 14 euros.

Une vie dans les marges, volume 1, de Yoshihiro Tatsumi – éd. Cornélius

Autobiographie d’un des plus grands auteurs de la bande dessinée japonaise, Une vie dans les marges est aussi, et même surtout, un grand livre. Yoshihiro Tatsumi veille à conserver une distance avec son sujet, distance matérialisée par l’utilisation de la troisième personne au lieu du traditionnel “je”, et ne s’égare jamais dans un récit intime qui ne risquerait d’intéresser que ses fans. Au contraire, porté par une maîtrise narrative et graphique impressionnante, Une vie dans les marges s’avère passionnant de bout en bout. Edifié en plusieurs strates, l’ouvrage raconte en fait, au-delà de la destinée de Tatsumi, l’histoire d’un art, le manga, ainsi que celle d’un pays, le Japon. Ravagé par la Seconde Guerre mondiale, abasourdi par le choc nucléaire, l’archipel nippon vit une pénible reconstruction. Son indépendance est mise entre parenthèses par la tutelle américaine ; une victoire sportive ou un scientifique récompensé par le Nobel deviennent alors autant d’occasions pour Tokyo de relever la tête. Car ici, tout manque, des produits de première nécessité à l’essence, qui oblige les transports en commun à revenir au charbon. A travers les difficultés de sa famille, les embrouilles de son père pour récupérer quelques billets ou la maladie de son frère qui ne peut bénéficier de médicaments trop coûteux, Tatsumi recompose cette époque bâtarde, entre progrès et frustration. L’évocation d’événements historiques précis, disséminés au fil de l’intrigue et dessinés avec un réalisme pointilleux, complète le tableau, comme des collages qui saisiraient sur le vif les images de ce renouveau.

Composante culturelle importante de l’après-guerre, le manga connaît alors un essor formidable. Pas étonnant que Yoshihiro Tatsumi, adolescent lorsque ce mode d’expression connaît son âge d’or, décide d’en faire son métier. Après avoir remporté quelques concours de dessin, sa rencontre avec Osamu Tezuka décuple sa passion, le créateur d’Astro Boy prenant même sous son aile l’aspirant mangaka. Au fil des mois, le futur auteur de l’inoubliable L’Enfer découvre le dur monde de l’édition, souffre de la jalousie de son frère, progresse grâce à l’émulation de ses collègues. Abreuvé par le cinéma, il ne cesse de vouloir repousser les limites de sa discipline : il veut grandir en même temps que son art. L’éditeur Cornélius a enrichi ce livre de nombreux compléments pédagogiques, qui font de cette Vie dans les marges une palpitante histoire de la bande dessinée nippone. Histoire qui connaîtra bientôt un tournant, lorsque Tatsumi créera le gekiga, le manga pour adultes, et deviendra l’un de ses plus fameux représentants.

Traduit du japonais par Nathalie Bougon et Victoria Tomoko Okada, mars 2011, 456 pages, 33 euros.

A LIRE > Un autre manga sur l’après-guerre au Japon : La Plaine du Kantô, de Kazuo Kamimura.

Adieu Gloria, de Megan Abbott – éd. Le Masque

Peut-on faire plus cliché que le personnage de la femme fatale ? Sublime mais venimeuse, Gloria est de cette trempe : une vipère mortelle perchée sur des jambes à se damner. La coqueluche des caïds de la mafia, dont elle gère les recettes des casinos et des hippodromes. Megan Abbott s’applique à mettre en place un décor familier, très classique, celui des vieux romans noirs : Cadillac Eldorado rutilantes, robes soyeuses, restaurants aux banquettes acidulées, et tables de jeux enfumées où l’on peut tout perdre, jusque son âme. Avec, au-dessus de cet amas de stupre et de billets verts, l’ombre du Milieu, infatigable machine à engranger les bénéfices et à faire disparaître les corps des gêneurs.

Seulement, si Megan Abbott use de tous ces clichés, c’est pour mieux imposer son ton âpre et son histoire atypique. Une histoire de femmes, dont les hommes sont quasiment exclus. Celle d’une jeune comptable qui s’ennuie et devient l’assistante de la capiteuse Gloria, avant de s’enticher d’un playboy flambeur et de trahir sa patronne. S’ensuit alors un duel implacable, dont une seule sortira indemne. L’intrigue est simple, prenante, entretenue par des rebondissements adroits, mais là n’est pas le plus important. Megan Abbott limite en effet au maximum les scènes d’action. Toute la tension de son roman, vu à travers les yeux de la jeune traîtresse vénale, se concentre dans des dialogues subtils, pétris de sous-entendus, d’amour et de haine mêlés, ou dans des épisodes terrifiants cristallisant la lutte à mort entre Gloria et sa disciple. Aux antipodes de l’élégant décor, l’écriture de l’Américaine, rêche et acérée, instille à ces années 1950 une fureur lancinante, qui laisse deviner l’issue tragique de ce face-à-face acharné. Une relecture féroce et ingénieuse des mythes du roman noir américain.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Nicolas Richard, février 2011, 260 pages, 19,50 euros.

Monsieur Han, de Hwang Sok-yong – éd. Zulma

Il y a quarante ans tout juste, en 1970, paraissait Monsieur Han. L’histoire d’un médecin de Pyongyang inspirée du destin de l’oncle de l’auteur. Menacé de mort à la fin des années 1940, Han se voit forcé de fuir vers le sud d’un Etat fraîchement coupé en deux, à hauteur du fameux 38e parallèle. Dans ce récit très ramassé, d’à peine plus de 130 pages, Hwang Sok-yong dit toute l’incongruité des conflits qui bouleversent la vie des peuples sans jamais s’en préoccuper. Coincée malgré elle au cœur de la guerre froide, la péninsule asiatique se mue en un monde absurde, mis sens dessus dessous par la volonté d’une poignée de dirigeants : du jour au lendemain, les Coréens deviennent étrangers dans leur propre pays ; des familles éclatées ne se reformeront jamais. Les ressortissants du Nord sont harcelés, rejetés, toujours suspects dans cette Corée du Sud obnubilée par la paranoïa rouge. Monsieur Han se retrouve ainsi incarcéré et torturé sans raison valable, victime innocente d’une bande d’exploiteurs qui profitent de la tension ambiante pour régler leurs comptes. C’est le règne de l’incompréhension, sudistes et nordistes semblent ne plus parler la même langue, ne jamais avoir vécu côte à côte. Et l’écrivain n’est pas tendre avec les nouvelles entités : l’ancienne Corée est partagée entre une dictature hypocrite au communisme mensonger, et une démocratie rongée par la corruption et la violence militaire, qui a mis ses principes entre parenthèses.

Présentant ce récit comme une “chronique” pour insister sur sa réalité, Hwang Sok-yong arrive à condenser dans Monsieur Han un portrait minutieux de la scission coréenne, vu à travers les yeux de ceux qui sont réduits au silence, de ceux que l’on n’écoute jamais. L’écriture est sèche, subtile, riche de sous-entendus. L’écrivain coréen ne s’appesantit jamais, évite les analyses et les émotions pour se concentrer sur la figure de Monsieur Han, témoin d’une nation estropiée qui marche sur la tête. Sans avoir l’air d’y toucher, ce roman aborde une foultitude de thèmes qui réapparaîtront ensuite comme des leitmotivs dans toute l’œuvre de Hwang Sok-yong – comme le sexe et la prostitution, au coeur de son dernier ouvrage, Shim Chong, fille vendue (2009). Quarante ans après sa parution, Monsieur Han a donc non seulement conservé son intensité, mais a en plus gagné, avec l’âge, une portée universelle.

Réédition, présenté et traduit du coréen par Choi Mikyung et Jean-Noël Juttet, octobre 2010, 152 pages, 16,50 euros.