Dopututto Max, numéro 2 – éd. Misma

Dopututto Max numero 2 MismaLa revue des talentueuses éditions Misma fait son retour. Des gags onomatopesques d’Ed pour les fans de monstres geek au journal berlinois de Sandrine Martin, Dopututto balaie un spectre très large, en noir et blanc ou en couleurs. Ca commence avec de la mythologie dépoussiérée : Claude Cadi s’amuse avec un road-trip dans lequel Zeus, le plus pervers des dieux, essaie de rattraper sa chérie en fuite. Elle va croiser deux demoiselles en Cadillac, bien décidées à entrer en contact avec la population locale.

La mythologie, Anne Simon connaît bien. L’auteur de la palpitante Geste d’Aglaé la déforme pour mieux raconter, avec justesse, l’ambiguïté des sentiments humains. Mythes modernes, les super-héros s’invitent aussi dans ce numéro. Singeon et Ronald Grandpey s’amusent avec les codes du genre, tandis que l’Italien Alessandro Tota raconte l’apparition de Superman au début des années 1930. Quant à El Don Guillermo, il nous concocte une enquête aussi foireuse qu’espiègle dans le milieu de l’aérobic et de la télé, menée par Salami, la présentatrice qui finit toujours par montrer ses seins.

Tout le monde semble d’ailleurs venu ici pour s’amuser, tant même les récits plus axés sur l’autofiction jouent sur une ironie bienvenue (Sandrine Martin). L’esthétique vaporeuse et inquiétante d’Amandine Meyer fait écho à la douceur candide des collages de Christelle Enault, les deux se retrouvant dans leur vision biaisée de l’enfance, qui voit la noirceur prendre le dessus sur l’innocence. De la même manière, les magnifiques dessins d’Amandine Ciosi recèlent immanquablement une pointe de bizarre qui les rend presque angoissants. Bref, un numéro réussi, au sommaire riche et turbulent, dont la vidéo de présentation devrait achever de vous convaincre :

Avec : Ed, Claude Cadi, Sandrine Martin, Singeon, Alessandro Tota, Amandine Meyer, Anne Simon, Christelle Enault, El Don Guillermo, Ronald, Delphine Panique, Takayo Akiyama, Amandine Ciosi, Marion Puech, Estocafich.

Mars 2012, 128 pages, 10 euros.

POURSUIVRE AVEC :
> Notre article sur La Geste d’Aglé, d’Anne Simon.
> Notre article sur Fratelli, d’Alessandro Tota.
> Notre article sur Pourquoi il faut penser à nettoyer son aquarium d’Amandine Ciosi.

La Geste d’Aglaé, de Anne Simon – éd. Misma

La Geste d Aglae Anne Simon Misma couverture Quel est le point commun entre les chansons de geste moyenâgeuses qui contaient les exploits de Roland et de ses potes, le féminisme mordant d’une Olympe de Gouges et l’imagination pop des Beatles ? Anne Simon bien sûr ! Fusion bigarrée d’univers disparates, La Geste d’Aglaé mêle avec bonheur la mythologie antique, l’Histoire du XIXe siècle, et même, donc, la chanson Being for the Benefit of Mr. Kite ! des Beatles (on peut voir ici la version Misma). Toute l’intelligence d’Anne Simon réside dans l’extraordinaire amalgame qu’elle tisse entre ces influences éparses, façonnant un récit mené d’une main de maître, sur le rythme passionnant d’un soap pétri de rebondissements. C’est drôle et prenant, certes, mais c’est surtout subversif et ingénieux.

Trahie par son fugace premier amour, froidement rejetée par son père alors qu’elle est enceinte, Aglaé la nymphe aquatique conçoit très jeune une haine farouche des hommes. Devenue une mère frustrée (au point de lire Les Hauts de Hurlevent), la voilà du jour au lendemain reine du Pays Marylène, après avoir décapité (au couteau de cuisine) le tyrannique souverain qui avait osé enlever ses filles muettes (qui, du coup, retrouvent la parole). Des bas-fonds d’un royaume autoritaire aux fastes des palais marbrés, Aglaé fait donc le grand saut, bien décidée à en profiter pour libérer ses sujets – et particulièrement les femmes – du joug de son La Geste d Aglae Anne Simon Misma extraitprédécesseur.

Au-delà de la fantaisie de cette intrigue peuplée de figures curieuses et/ou amusantes (avec une mention spéciale à l’odieux enfant-patate), et rendu plus dynamique encore par la grâce de son dessin, Anne Simon impressionne par la justesse qu’elle atteint dans la composition de ses personnages, arrivant à rendre compte avec beaucoup d’aisance de la complexité des sentiments qui les animent. Reine révolutionnaire ou mère soumise, Antigone sanguinaire ou Aphrodite romantique, Aglaé atteint, au fur et à mesure des épisodes, une profondeur et une richesse extraordinaires, incarnation de la schizophrénie que la société moderne exige désormais des femmes. Si bien que le manichéisme initial aux faux airs de conte de fée s’estompe bien vite, au profit d’une relecture rusée, contemporaine et iconoclaste de ces histoires où “ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants”. Mais ça, c’était avant qu’Aglaé n’empoigne son couteau…

La Geste d Aglae Anne Simon Misma extrait

Février 2012, 120 pages, 14 euros.