Comme les traits que laissent les avions, de Vasco Brondi et Andrea Bruno – éd. Rackham

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno RackhamDans ses deux premiers ouvrages parus aux éditions Rackham, Andrea Bruno avait imprimé sur notre rétine son noir et blanc poisseux ; cette fois, il compose un album en couleur – première surprise. La seconde, c’est de le voir s’appuyer sur un scénario du musicien Vasco Brondi, alors qu’il avait signé seul ses précédents volumes. Mais au final, ce qui surprend le plus, c’est la profonde corrélation qui surgit entre l’intrigue de Brondi et l’univers de Bruno. Le décor reste proche de celui de Samedi répit : une ville de taille moyenne sur le déclin, des rues humides et désertes, le chômage en toile de fond. Une jeunesse qui s’ennuie, embourbée dans un présent qui semble tourner en boucle. C’est le règne des petits trafics, des addictions, des histoires d’amour qui patinent, incapables de se développer comme une bougie qui manquerait d’oxygène et s’éteindrait d’elle-même. Même la narration, elliptique, repose sur quelques phrases bien pesées et des silences lourds de sens, et s’accorde à la perfection avec le rythme lancinant de la mise en scène de Bruno.

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno Rackham

Comme les traits que laissent les avions est une histoire d’exil. Les avions encombrent le ciel, “Ils volent même la nuit. Ils ne s’arrêtent jamais. Tout le monde s’en va.” Des gens qui partent, de gens qui arrivent, de gens qui reviennent. Les clandestins venus d’Afrique du Nord échouent sur les côtes siciliennes, dans l’espoir d’un avenir meilleur. Des Italiens tentent de fuir la ville et ses rues ternes, sans succès. “Un aimant gigantesque doit être caché dans la grande église du centre-ville. Nous revenons et nous nous demandons pourquoi nous sommes là.” A travers la rencontre entre Micol, la fille aux cheveux rouges qui tente de joindre les deux bouts, et Rachid, viré de son boulot à cause de son air basané, Vasco Brondi et Andrea Bruno soulignent le désarroi d’une Italie repliée sur elle-même, symbolisée par ses taxiphones devenus des nouveaux foyers virtuels des familles éclatées. Une Italie gangrenée par la pauvreté et la solitude, comme ce rouge sanglant, ce marron délavé et ce noir orageux gangrènent les dessins de Bruno. Et souligne la pâleur des visages de ses personnages pris au piège de leur propre vie.

Comme les traits que laissent les avions Vasco Brondi Andrea Bruno RackhamTraduit de l’italien par Sylvestre Zas, août 2013, 88 pages, 22 euros.

 

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Samedi répit, de Andrea Bruno – éd. Rackham

Samedi repit Andrea Bruno Rackham couvertureDepuis que la fabrique de chaussures a fermé ses portes, la plupart des habitants sont partis. Abandonnés, ceux qui restent s’engluent dans cette ville de banlieue en déliquescence, cernée par des marais funestes. La prospérité a laissé la place à la désertification, l’usine n’est plus qu’une ombre monstrueuse, bâtisse lugubre rongée par l’eau croupie, décor des mauvais coups de ceux qui tentent de survivre. Face au triste spectacle de leur existence en cendres, ne reste que la haine, le racisme, l’alcool. Seul lien avec l’extérieur : les incursions régulières des policiers qui se pointent, soupçonneux, dès qu’un vol est commis dans la région.

Maître du noir et blanc, Andrea Bruno signe un album d’une beauté sépulcrale. Un format démesuré, monolithique, pour rendre compte du silence pesant, du vide immense des journées qui s’enchaînent vainement. Le titre, emprunté à un poème de Samuel Beckett (“Samedi répit / plus rire / depuis minuit / jusqu’à minuit / pas pleurer”), disait déjà la monotonie désespérante de ce monde désincarné, que l’Italien restitue avec un réalisme juste perturbé par une figure métaphorique, cet Arlequin querelleur qui surgit parfois. L’encre noire, lourde, suffocante, semble contaminer les pages, corrodant le blanc qui tente désespérément de ne pas se laisser submerger. Peine perdue. Le noir rampe, coule, tache, déborde. Insidieux, il infecte les murs, souille les visages. Comme si les personnages étaient intoxiqués, marqués à jamais par ce marécage blafard qui semble avoir pris le contrôle de leurs âmes.

Samedi repit Andrea Bruno Rackham extraitTraduit de l’italien par Sylvestre Zas, avril 2012, 32 pages, 24 euros.

 

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