Chère Patagonie, de Jorge González – éd. Dupuis

Chere-Patagonie-Jorge-Gonzalez-DupuisTerre de feu, 1888. Du vent, des moutons. Des Indiens, traqués comme des bêtes, massacrés, ou exhibés en parfaits cannibales lors des expositions universelles parisiennes. Quelques colons s’installent au milieu d’une immensité brumeuse aux tons sépias. En se penchant sur ses racines lointaines, Alejandro l’écrivain découvre l’histoire de ce territoire à part, et des hommes qui, tout au long du XXe siècle, ont essayé de l’amadouer. Commerçants allemands, émigrés espagnols, hors-la-loi américains, Indiens rescapés, boxeurs manchots… La Patagonie semble aimanter les destins les plus improbables. Et créer des rencontres atypiques qui, dans ce bout du monde rugueux et ouaté, paraissent presque normales.

Chere-Patagonie-Jorge-Gonzalez-Dupuis-extraitOn pourrait reprocher à Jorge González de tisser une intrigue lacunaire, relâchée, dont le rythme fluctuant oblige souvent le lecteur à s’accrocher. Or c’est justement dans ces interstices vaporeux que l’Argentin s’exprime le mieux. Il laisse en suspens certains moments cruciaux, fait parler les formes plutôt que les mots, reproduit un paysage presque abstrait sur une double page pour que le lecteur puisse respirer l’atmosphère de la Patagonie perdue. “Je ne vous le recommande pas, il n’y a que le vent et le silence”, lâche un personnage. Peinture et dessin se fondent dans un magma gris peuplé d’ombres et de poussière, maculé par les bourrasques intempestives. Quant aux hommes, ils semblent peiner à s’extirper de ce décor grandiose.

Chere-Patagonie-Jorge-Gonzalez-Dupuis-extraitA travers le prisme de la Patagonie, González évoque les exécutions d’anarchistes des années 1920, l’immigration nazie ou la dictature des années 1970. Il raconte ces indigènes que l’arrivée des Occidentaux bouleversa, si bien qu’aujourd’hui encore, face aux grands investisseurs étrangers (Benetton, Rupert Murdoch…) qui détiennent des centaines de milliers d’hectares, les Indiens Mapuche dépossédés de leur terre n’ont d’autre choix que de recourir à des “récupérations de territoire”. Tandis que des mères blanches écoeurées abandonnent leur bébé parce qu’il est “un putain de basané”, sans comprendre que le métissage est dans leurs gênes. Région marginale, la Patagonie donne parfois l’impression d’être à l’écart du bruit du monde. Alors que Jorge González dévoile ses cicatrices mal refermées. Celles d’un siècle cruel qui ne l’a pas épargnée.

Août 2012, 280 pages, 26 euros. Avec des scénarios de Alejandro Aguado, Hernán González et Horacio Altuna.