L’Homme à la carabine, de Patrick Pécherot – éd. Folio

Par Clémentine Thiebault

L Homme a la carabine, de Patrick Pecherot FolioJules, Octave, Raymond, Valet, André et Monier. La bande à Bonnot. Des outlaws, “comme dans un film de Feuillade qui ferait trembler le vieux monde“. Des réfractaires, des insoumis, des libertaires, tricards du boulot, étiquetés, agitateurs, empêcheurs d’exploiter en rond. Des anars qui veulent changer la vie. A commencer par la leur. “Sans attendre que refleurisse le temps des cerises“. Qui savent le prix du pain et de la camaraderie. Qui poussent la liberté comme un bouchon.

Le Paris des garnis à punaises, des gourbis, des prolos, des ouvriers. Les ruelles et les faubourgs, un labyrinthe d’ateliers, de meublés, de cours et de bistrots. Le pêcheur de gras à la sortie des égouts, la chourave miteuse, la toute petite combine, le tuyau percé, rafistolé, l’argent de poche trouée qui n’apaise pas la faim. Les épiceries, les caves, les nuits froides, les aubes humides, les caisses à porter, les courses à livrer, les “douze heures de rang et t’as pas fini ta journée ?” Les hirondelles, les inspecteurs en bourgeois, les tractions et les téléphones à manivelle.

Liabeuf, Deibler. L’exécution, l’émeute. Picasso, Cendrars, Jean Vigo, Lénine, Jaurès parmi les anonymes. Bardèche et Brasillach, Rebatet et l’Action Française. Arletty, Gabin, le Quai des brumes. René Fallet, Brassens, Vallès, Vian, Colette, Dieudonné et Dettweiller. La communauté de Romainville. “On essaie tout et le reste. La diététique et l’amour libre, le végétarisme et l’espéranto, l’hygiénisme et la fausse monnaie, l’entraide et les combines“.

Les petits matins, les grands soirs. Et la De Dion plein gaz. Jules au volant. Bon pilote, excellent mécano. Et quelque chose en lui du pistard. Octave qui ne craint personne. Une force à tuer un boeuf et une seule loi : la sienne. André Soudy, le voleur de sardines. L’homme à la carabine. Le hold-up en auto, de l’inédit. “Nouveau crime des bandits en auto ! Hold-up sanglant à Chantilly ! Demandez L’Illustration !” La piste de la terreur. La traque, les mouchards, l’opinion qui s’émeut, les autorités qui s’agitent, les journaux qui se déchaînent. Bonnot insaisissable.

Enfin le procès, la foule au tribunal venue admirer les restes de la bande. “Jugés par des proprios et des marchands de moutarde“. Les faire payer pour la rue Ordener, la place du Havre, Thiais et Chantilly. Pour la frousse que la bande a inspiré et la honte de l’avoir éprouvée. L’atteinte aux lois “faites au profit de quelques-uns uns et contre tous les autres“. Le meurtre de l’agent Garnier, le crime de Montgeron, le meurtre de monsieur Jouin. La culpabilité des uns, la complicité des autres. 387 questions et autant de réponses.

Le 21 avril 1913, André Soudy, tuberculeux et syphilitique, est guillotiné. Il a 21 ans. Ses derniers mots ont été : “Il fait froid, au revoir !“. L’Homme à la carabine retrace son histoire. Arrêts sur image, feuilles volantes, photos noir et blanc, esquisses. Trait sûr, écriture éblouissante, évocation magistrale, roman-collage insigne. “Longtemps, longtemps après que vous serez devenu poussière, les enfants chanteront encore l’histoire des bandits tragiques.”

Edition de poche. Octobre 2012, 336 pages, 6,95 euros.

L’Expérience Oregon, de Keith Scribner – éd. Christian Bourgois

Experience Oregon Keith Scribner Christian BourgoisExpérience. Prenez un couple de New-Yorkais sur le point d’avoir son premier enfant. Enfouissez-le au fin fond de l’Oregon, au nord des Etats-Unis, sur la côte Pacifique. Là où il pleut huit mois sur douze. Là où les membres du Club des Lesbiennes motocyclistes font des barbecues le dimanche. Professeur d’université spécialisé dans les mouvements de masse et le radicalisme politique, Scanlon, le mari, trouve dans la région un sujet d’étude rêvé : hostile à la mondialisation, le nord-ouest américain, repaire de hippies sur le retour et d’anarchistes tatoués, est tenté par l’indépendance depuis des dizaines d’années. Laissez-le mijoter pendant que Naomi, sa femme, ex-créatrice de parfums qui a perdu son odorat des années plus tôt, retrouve brutalement son nez grâce au déménagement. Pour autant, elle n’est pas vraiment emballée par les bienfaits de la campagne… Afin de compliquer un peu les choses, mettez-leur dans les pattes une jolie mère célibataire à la tête du mouvement séparatiste local (pour lui) et un jeune anarchiste fanatique plein d’admiration (pour elle). Secouez. Observez.

Résumé ainsi, on dirait un bête récit sur la fidélité conjugale et les vertus des produits bio. Erreur. Car Keith Scribner déplie constamment son intrigue pour ajouter de nouvelles dimensions à son Expérience. La famille, l’amour et le couple sont envenimés par l’ambiance insurrectionnelle qui transpire de cette bourgade faussement tranquille. Avec, en toile de fond, le portrait acide d’un Etat américain monolithique, dont l’autorité s’effrite chaque jour un peu plus. Pour plonger ses personnages dans un dilemme constant, Scribner s’appuie sur une écriture sensuelle à l’extrême, guidée par les arômes que perçoit l’odorat surdéveloppé de Naomi. La lecture devient alors une expérience sensorielle, physique : les personnages s’affirment non seulement par leur grande finesse psychologique, mais aussi, chose beaucoup plus rare dans la littérature, à travers leurs corps, qui n’hésitent pas à aller à l’encontre des esprits qui les dirigent.

Roman suave et volatil, L’Expérience Oregon sonde ce perpétuel combat que se livrent, en chacun de nous, idéalisme et pragmatisme, engagement militant et confort personnel, famille et individu. En allant au plus près de ce déchirement entre l’espoir et les convictions, entre ce que l’on est certain de vouloir et ce que l’on n’ose pas désirer, Keith Scribner réussit à cerner ce qui, finalement, fait l’essence d’une vie : les renoncements qui la jalonnent.

The Oregon Experiment. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michel Marny, août 2012, 530 pages, 21 euros.

Dans l’Etat le plus libre du monde, de B. Traven – éd. L’Insomniaque

dans l etat le plus libre du monde b traven ret marut insomniaque couvertureFormidable romancier, B. Traven a toujours fait preuve, dans ses récits, d’un engagement virulent. La Révolte des pendus, narrant le soulèvement d’ouvriers indiens à l’aube de la révolution mexicaine, en est le meilleur exemple : avec une hargne partisane, ce roman dénonce l’inhumaine exploitation des travailleurs, torturés, spoliés, otages d’un système de dettes qui les oblige à se soumettre à des tâches inhumaines. Or, avant de devenir l’un des auteurs le plus célèbres du XXe siècle, Traven fut un des agitateurs politiques les plus en verve dans l’Allemagne de la fin de la Grande Guerre, puis sous la République de Weimar. A l’époque, ce personnage insaisissable était connu sous le nom de Ret Marut.

A la tête du journal Der Ziegelbrenner (“le fondeur de briques”), dont il est d’ailleurs à peu près le seul contributeur, Marut-Traven fait de chacun de ses articles un brûlot véhément contre le pouvoir en place. Alors que la Bavière passe sous un joug de plus en plus autoritaire, qui n’hésite pas à exécuter ses opposants politiques, il enchaîne les articles durs, cinglants, acides. La presse ? En l’état, il faut l’anéantir, ou redonner aux journalistes leur indépendance perdue depuis que la publicité a fait son entrée dans les pages des périodiques. Une deuxième guerre mondiale ? C’est pour bientôt, si l’on ne combat pas les va-t-en-guerre, déjà prêts, en 1919, à en découdre une nouvelle fois. La bourgeoisie ? Elle mérite d’être passée au fil de l’épée vu son comportement sanguinaire et tyrannique.

On l’aura compris, Ret Marut n’est pas du genre à faire dans la demi-mesure. “Le gouvernement peut me tuer. Je n’y perds rien. Mais le gouvernement perd un homme, qu’il comptait gouverner. Et qu’est un gouvernement sans homme à gouverner ?” Revendiquant son indépendance, Marut prône l’insoumission, humilie le gouvernement, incendie la justice. Malgré leur militantisme corrosif, ses textes ne perdent pas leur perspicacité, l’analyse socio-politique qu’ils développent n’en apparaît que plus pertinente. Et parfois, derrière l’insolence et le combat, il laisse entrevoir, comme dans le récit de sa capture, l’écrivain qui est en lui, le B. Traven encore en germe.

Réédition, traduit de l’allemand et préfacé par Adèle Zwicker, avril 2011, 100 pages, 8 euros.

Rock & Politique, l’impossible cohabitation, de Julien Demets – éd. Autour du livre/Les Cahiers du rock

rick et politique julien demets l impossible cohabitation couvertureHabituellement, comme chaque samedi sur deux, vous auriez dû avoir droit à un article musique de Julien D., mystérieux journaliste qui aurait encore pris un malin plaisir à râler contre je-ne-sais-quoi. Seulement, aujourd’hui, il a d’autres chats à fouetter* puisque vient de sortir en librairie son essai Rock & Politique, l’impossible cohabitation. Vu qu’il porte le même nom que moi et que nous avons les mêmes parents, je n’allais pas m’embarquer dans un article sur le bouquin : ma légendaire intégrité journalistique en aurait pris un coup. Contentons-nous donc de signaler que Julien sape un à un tous les clichés du rock, préférant aux images mythifiées d’un genre musical contestataire ou d’un punk anarchiste la froide vérité des faits. Méticuleusement argumentée, son enquête passe en revue toute l’histoire de la politique et du rock, des concerts pour les tsunamis à la Guerre du Vietnam en passant par le punk, le mouvement anti-Bush, l’exception française ou les cheveux gras de Bono. “Julien D.” a le mérite de défendre un point de vue original qui ne cesse de gratter le vernis de la légende dorée du rock pour tenter d’atteindre une réelle objectivité. C’est érudit, bien fichu, plein d’ironie et d’humour. Et, promis, je dis pas ça parce que c’est mon frangin.

Juin 2011, 220 pages, 14 euros. Préface de Jean-Paul Huchon, illustrations de Hervé Bourhis.

* Julien sera notamment en dédicace lundi prochain 20 juin, à partir de 18h30, au Motif à Paris.

Le Fœtus récalcitrant, de Jossot – éd. Finitude

Publié à compte d’auteur en 1939 et jamais réédité depuis, Le Fœtus récalcitrant réunit trois textes du caricaturiste anarchiste Jossot. Fameux collaborateur de L’Assiette au beurre entre autres, Jossot est, jusqu’à la Première Guerre mondiale, un des grands noms du dessin de presse, reconnaissable à son trait épais, ses couleurs vives et ses légendes cyniques et lapidaires. Lorsqu’il délaisse son crayon pour la plume, sa hargne demeure la même. D’ailleurs, le reste aussi : Jossot écrit exactement comme un caricaturiste. Ses essais, éclatés, ressemblent parfois à un recueil d’aphorismes collés bout à bout plutôt qu’à une réflexion construite. Malgré ses indéniables talents de pamphlétaire, ses idées principales sont répétées à l’envi, et s’appuient sur des images parfois faciles, mais très efficaces. Son premier texte, qui donne son nom à l’ouvrage, s’élève ainsi contre l’éducation et la culture, accusées de forger les mentalités et d’annihiler tout esprit contestataire en faisant ingurgiter aux populations une morale réactionnaire. Véritable diatribe anarchiste, drôle et frondeuse (comme lorsqu’il nous propose de tous ôter nos vêtements pour nous rendre compte que l’absurde respect du costume prime sur le respect humain), Le Fœtus récalcitrant se présente aussi comme un manifeste virulent pour l’art de la caricature.

Encore plus ancré dans l’actualité, L’Evangile de la paresse s’attaque quant à lui à cette “abomination de la civilisation”, cette “insulte à la Vie” : le travail. Jossot explique comment travailler aliène la pensée, et pourquoi le progrès ne mène qu’à la destruction et à l’exploitation de l’homme par l’homme, énonçant, au passage, un pressentiment écologique étonnamment moderne. Même si, finalement, son raisonnement, très Belle Epoque, paraît déjà dépassé dans le contexte explosif de la fin des années 1930. Dans le sillage de L’Eloge de la paresse de Paul Lafargue et La Grève des électeurs d’Octave Mirbeau, il réhabilite l’oisiveté, vertu stimulante, propice à la création et à la réflexion. A l’inverse de la lecture, dans laquelle il ne voit, étonnamment, qu’un nouveau moyen d’uniformiser et de déresponsabiliser les consciences. Plus qu’un essai purement anarchiste, ce volume révèle une pensée marquée par un mysticisme paradoxal, qui prône un individualisme ascétique, fuyant les foules grégaires pour retrouver la liberté dont nous a dotée la nature. Pour un peu, on croirait presque que certains passages ont été écrits en réaction au retour en force, depuis quelques années, des idéaux patronaux et de la valeur travail. Décidément, rien n’a vraiment changé.

Présenté et annoté par Henri Viltard. Janvier 2011, 128 pages, 13,50 euros.

Lola reine des barbares, de Margot D. Marguerite – éd. Baleine

Cent pages comme une course-poursuite nocturne qui s’arrêterait net, dans un mur de béton. Cent pages comme un shoot violent dont on ne redescendrait pas. Cent pages de violence à fleur de peau, de fuite en avant dont on devine tout de suite l’issue tragique. Sur le thème du couple de bandits en cavale façon Tueurs-nés, Margot D. Marguerite, malgré son nom de princesse fleurie, crache un roman aigre, cru, dopé au désespoir. Un caïd de banlieue récupère la petite amie d’à peine 15 ans d’un de ces dealers, file avec elle, les poches bourrées d’argent, les fusils chargés à bloc, et de la haine plein les veines. Lui rêve d’un restaurant au soleil, elle d’une société en cendres. Pas de police, pas de traque, juste eux deux et quelques obstacles négligeables : de l’extérieur, nous ne saurons rien. Dans ce rodéo meurtrier, comportant des passages très durs (comme la terrible scène d’ouverture qui aurait sans doute gagné à être plus elliptique), Lola avance, invisible, comme si personne ne la remarquait – “Eux et nous ne vivons plus dans la même dimension”. Déconnectée, au milieu du sang, de la drogue et du sexe, elle tente de trouver une issue de secours au monde souterrain dans lequel on l’a enfermée, et nous avec. Pourtant, derrière sa hargne affamée, Lola reine des barbares dissimule une légèreté imprévue, née de l’atmosphère éthérée qui succède à chaque débordement de violence, laissant place à des descriptions émouvantes d’une banlieue désolée, ou à des tirades d’un lyrisme presque naïf. Un roman punk suffocant, tout juste éclairé par quelques lueurs floues, d’un éclat fragile.

Janvier 2011, 110 pages, 10 euros.