Les Nuits de San Francisco, de Caryl Férey – éd. Arthaud

Par Olivier Michel

Les Nuits de San Francisco Caryl Ferey ArthaudSam, sioux Lakota de la tribu Oglala, trompe son ennui, la misère, le chômage et la mémoire déchirée de son peuple en se noyant dans l’alcool. Il quitte l’enfant à naître ainsi que la réserve de Wounded Knee (lieu du massacre de 300 hommes, femmes et enfants, assassinés par l’armée américaine le 29 décembre 1890) pour Flagstaff, Arizona puis Las Vegas où il escalade et construit les buildings de cette cité de pacotilles, capitale du jeu et Disneyland de l’illusion ; puis vient la crise, il doit reprendre la route comme d’autres dizaines de milliers de travailleurs itinérants, direction San Francisco. Sam, est un paumé défoncé par la vie et ses substituts les dopes et les alcools, obsédé par le passé, qui erre à travers la ville.

A l’arrivée du soir, il croise une jeune femme équipée d’une prothèse hydraulique en acier à la place de sa jambe coupée. Il la suit tel un spectre jusqu’au Golden Gate Park, ils passeront la nuit à se découvrir entre les bars de Haight-Ashbury et la colline de Bellavista Park. Jane est originaire de Fresno, ville élue plusieurs fois « ville la plus bête des USA ». Elle a aussi subi les agressions de la vie, violée par son mec à 19 ans, elle fuit vers Frisco, devient mannequin, se maque avec le chanteur d’un groupe de rock (Blood), ils vivent un relatif bonheur qui explosera le jour de l’accident qui la laissera infirme. Jane s’autodétruira à travers la ville jusqu’à sa rencontre avec Sam qu’elle baptisera Deux Ours.

Le coup de foudre terrasse le guerrier Lakota devenu homeless et laisse Jane désemparée face à cet homme qui vient d’une réserve, ironie du sort, nommée « genoux blessé » en français. De cette nuit Californienne où les deux protagonistes se sont reconnus émergera une aube qui leur permettra de s’envoler loin de San Francisco et de ses lendemains cruels.

Cette vision d’un amour improbable est pour Caryl Férey l’occasion de nous embarquer pour une nuit de fureur entre ces deux exclus du rêve américain et de découvrir une San Francisco étonnante. Dans ce roman bref et dense, nous suivons cette union de la dernière chance du point de vue de Sam puis de Jane. Cette construction classique permet de donner un rythme percutant et efficace au récit. Nous ressentons chez Caryl Férey une empathie féroce pour l’errance de ces deux personnages déchirés par leur passé, rejetés par le Nouveau Monde. Ce récit sombre et inspiré permet à l’auteur de s’interroger sur ce peuple des invisibles qui nous entoure et que nous ne voyons plus à travers une société obsédée par la vitesse, la beauté et la superficialité des apparences.

Mai 2014, 128 pages, 10 euros.

Baby Leg, de Brian Evenson – éd. Le Cherche-Midi/Lot 49

Baby Leg Brian Evenson Le Cherche Midi Lot 49 couvertureViolent, morbide, grotesque, peuplé de freaks échappés d’un film de Tod Browning, l’univers de Brian Evenson a de quoi désarçonner le lecteur habitué aux intrigues ficelées et aux dénouements où tout s’explique. Autant le dire tout de suite : Baby Leg pousse encore plus loin cette logique, déroulant un récit minimaliste, qui pourrait, pour schématiser, ressembler à la colonne vertébrale de La Confrérie des mutilés (2008), polar dérangé, critique de l’obscurantisme religieux dans lequel Kline le détective manchot essayait d’échapper à une secte d’amputés volontaires. Epurée à l’excès, l’intrigue ne contient plus ici que la fuite désespérée de Kraus (toujours ce K kafkaïen, décidément), poursuivi par un docteur sadique, et aidé par une mystérieuse femme armée d’une hache, et dont une des deux jambes a été remplacée par une jambe de bébé. Ah, et précisons aussi : Kraus a une main coupée au niveau du poignet… Comme un hamster dans sa roue, le fugitif semble condamné à revivre inlassablement les mêmes événements : l’enfermement, l’évasion, la survie, avant que les méchants ne le rattrapent de nouveau. Tout est à refaire.

Qui poursuit Kraus ? Pourquoi a-t-il eu la main sectionnée ? Qui est la fille à la jambe de bébé ? Les habitués d’Evenson trouveront sans doute des allusions religieuses, quelques symboles glissés ici et là, coutumières chez cet ancien mormon exclu de l’Eglise de Jésus-Christ des saints des derniers jours. A part ça, pas grand-chose. Les frontières entre rêve et réalité sont tombées, Kraus ne sait plus s’il vit ou fantasme ses mésaventures, passé et présent se confondent, les morts se relèvent, l’espace et le temps se distordent, les mêmes lieux et les mêmes personnages reviennent, immuablement, mais différemment, endossant d’autres significations. Et au milieu, s’agitent ces corps mutilés, déformés, qui partent en morceaux, souffrent, sont hantés par des membres fantômes…

Comme dans un jeu vidéo halluciné, Brian Evenson nous enferme dans son monde en forme d’asile psychiatrique, sans que l’on ne soit jamais sûr de savoir s’il est sérieux ou s’il se fout de nous, son texte prenant tantôt des allures de farce malsaine, tantôt des airs de fable paranoïaque. Alors tant pis si le sens de tout cela reste impénétrable : la littérature biscornue et dérangeante d’Evenson vaut pour les sensations presque physiques qu’elle provoque, et cette graine de bizarre qu’elle laisse traîner dans notre esprit, et qui persiste longtemps après avoir refermé le livre.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Héloïse Esquié, janvier 2012, 100 pages, 12,80 euros.