Bienvenue à Mariposa, de Stephen Leacock – éd. Wombat

Bienvenue a Mariposa Stephen Leacock Seth WombatStephen Leacock est considéré comme un écrivain humoristique. Forcément, le livre datant de 1912, l’humour centenaire y est un peu désuet – et encore : dans la deuxième partie du roman notamment, Leacock enchaîne les situations cocasses et les descriptions caustiques dont la drôlerie n’a pas pris une ride. Le juge qui félicite l’accusé (son fiston qui a cassé la figure à un ennemi politique), le passage à la moulinette des clichés du grand amour ou le naufrage d’un bateau à vapeur dans 1,80 mètre d’eau restent des grands moments de n’importe quoi, au service d’une satire de la petite bourgeoisie de province, tyrannique, étroite d’esprit, vaniteuse et hypocrite, et de la rumeur qui, dans les petites villes, ne fait jamais dans la demi-mesure.

Mais Bienvenue à Mariposa rappelle surtout qu’avant d’être un écrivain pour faire rire, Leacock (1869-1944) est un grand écrivain tout court. Son oeuvre, si élégante, devient avec l’âge encore plus charmante. S’inscrivant dans cette longue tradition américaine des portraits de villes – de Winnesburg-en-Ohio de Sherwood Anderson à La Fin du vandalisme de Tom Drury en passant par Knockemstiff de Donald Ray Pollock -, l’écrivain canadien nous emmène dans les rues ensoleillée de Mariposa, pétulante bourgade imaginaire au bord d’un lac, où tout est beau et tout est tranquille. En apparence, du moins.

Entre les dettes de l’église, les incendies volontaires, les naufrages (en eaux peu profondes donc), les histoires d’amour torturées et les braquages de banque, il faut se méfier de l’eau qui dort. Soyeuse mais toujours facétieuse, l’écriture de Stephen Leacock dégage, sous ses airs moqueurs, une profonde empathie pour ses personnages ridicules, et arrive plus d’une fois à glisser, mine de rien, vers l’émotion. L’ultime chapitre du roman, nimbé dans une nostalgie doucereuse, prouve à lui seul le talent de son auteur pour réussir, en quelques dizaines de pages, à tisser entre son petit monde cocasse et le lecteur des liens beaucoup plus étroits qu’il n’y paraît.

Il faut dire que les éditions Wombat ont bien fait les choses avec ce splendide volume doré et cartonné illustré par le dessinateur Seth. Un choix d’une grande justesse, tant l’univers nostalgique et bonhomme du compatriote de Leacock paraît en totale osmose avec l’atmosphère chaleureuse de Mariposa. (D’ailleurs, ceux qui ont lu les bandes dessinées Wimbledon Green ou George Sprott comprendront à quel point le roman de Leacock a dû être une influence marquante pour Seth.) Assurément l’un des plus jolis livres parus cette année.

Bienvenue a Mariposa Stephen Leacock Seth Wombat

Sunshine Sketches of a Little Town. Traduit de l’anglais (Canada) par Thierry Beauchamp. Graphisme, illustrations et postface de Seth. Octobre 2014, 288 pages, 29 euros.

Plus si entente, de Dominique Goblet & Kaï Pfeiffer – éd. Frémok/Actes Sud BD

Plus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BDC’est un petit texte de Guy-Marc Hinant, à la toute fin du volume, qui nous apprend comment est né Plus si entente. Sur le thème des recherches amoureuses sur Internet, Dominique Goblet et Kaï Pfeiffer ont initié un ping-pong dessiné entre Bruxelles et Berlin. Jusqu’à accumuler une centaine de planches et reconstruire l’ensemble pour que surgisse une narration. Ce cheminement morcelé explique l’aspect à la fois composite et élastique du récit. Le rythme change sans cesse, tout comme les techniques graphiques des auteurs, qui passent du dessin à la peinture, du feutre au collage, de la couleur au noir et blanc.

On pénètre discrètement, à petits pas, dans ce magnifique livre, assaillis par les formes, les couleurs, les mots, et les sentiments que ces images suscitent immédiatement chez nous, avant que des formes n’émergent. Il y a la mère, seule, divorcée, noyée dans ses livres, qui décide de rencontrer des hommes grâce aux sites de rencontres. Le père, trop humaniste pour son boulot de flic, amoureux de son ex-femme. Et leur fille, ombre qui hante encore les murs d’une maison qu’elle semble avoir pourtant quittée définitivement.

A l’image de son esthétique kaléidoscopique, Plus si entente n’hésite pas à mélanger les tons, jouant autant sur une trivialité réjouissante (quand s’alignent les dizaines de profils des « candidats » sélectionnés par la mère sur Internet) que sur une émotion qui s’insinue, lancinante, versatile, dessin après dessin, pour nous baigner au plus profond du désespoir maternel. Goblet & Pfeiffer n’attaquent pas leurs personnages frontalement mais leur tournent autour pour mieux les cerner, en passant parfois par la fantasmagorie, d’autres fois simplement par un moment de silence, un mot inattendu, ou l’intrusion d’une couleur qui ouvre une brèche et nous dévoile un nouvel élément. Un portrait de la solitude, du manque et de l’amour, mené avec une sensibilité extraordinaire .

Plus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BDPlus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BDPlus si entente Dominique Goblet Kai Pfeiffer Fremok Actes Sud BD

Octobre 2014, 180 pages, 30 euros.

Quasar contre Pulsar, de Lefèvre, Beauclair & Chaize – éd. 2024

Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Une fois de plus, les éditions 2024 nous ébahissent avec cet album beau comme une pluie d’étoiles, à l’esthétique particulièrement fantasque. Il faut dire qu’ils s’y sont mis à trois pour raconter le combat céleste qui voit s’affronter Pulsar, savant fou au cerveau cramé qui a décidé de broyer des planètes entières cellule par cellule pour remodeler le tout à son image, et Quasar le sympathique plieur intergalactique qui voyage dans l’espace et le temps en un claquement de doigts. Et ne sait pas dire non à une fille, mais ça, c’est un autre problème.

Mathieu Lefèvre écrit le scénario, Alexis Beauclair s’attache ensuite à le dessiner, avant qu’Etienne Chaize ne s’applique à y ajouter les couleurs et le décor. Le résultat s’apparente à un déferlement de tons fluo et de compositions débridées qui s’entrechoquent avec le dessin stylisé, donnant à la lecture des airs de montagnes russes. Rien n’est laissé au hasard, et l’osmose entre les trois auteurs est telle que l’on peine finalement à déceler où s’arrête l’influence de l’un et où commence celle de l’autre. L’esthétique colle à merveille avec l’intrigue échevelée de cet album de SF, qui voit le récit louvoyer entre sérieux et humour.

Capable de nous livrer des scènes impressionnantes (invasions de planètes, courses poursuites dans les coulisses de l’espace-temps) autant que des pages très dépouillées mais tout aussi bien tenues, Quasar contre Pulsar se lit comme une vraie BD d’aventure excitante, doublée d’une proposition graphique remarquable. En plus, on apprend comment quitter une fille, et ça, c’est jamais inutile.

Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024Quasar contre Pulsar Lefevre Beauclair Chaize 2024

Avril 2014, 96 pages, 17 euros.

Les Nuits de San Francisco, de Caryl Férey – éd. Arthaud

Par Olivier Michel

Les Nuits de San Francisco Caryl Ferey ArthaudSam, sioux Lakota de la tribu Oglala, trompe son ennui, la misère, le chômage et la mémoire déchirée de son peuple en se noyant dans l’alcool. Il quitte l’enfant à naître ainsi que la réserve de Wounded Knee (lieu du massacre de 300 hommes, femmes et enfants, assassinés par l’armée américaine le 29 décembre 1890) pour Flagstaff, Arizona puis Las Vegas où il escalade et construit les buildings de cette cité de pacotilles, capitale du jeu et Disneyland de l’illusion ; puis vient la crise, il doit reprendre la route comme d’autres dizaines de milliers de travailleurs itinérants, direction San Francisco. Sam, est un paumé défoncé par la vie et ses substituts les dopes et les alcools, obsédé par le passé, qui erre à travers la ville.

A l’arrivée du soir, il croise une jeune femme équipée d’une prothèse hydraulique en acier à la place de sa jambe coupée. Il la suit tel un spectre jusqu’au Golden Gate Park, ils passeront la nuit à se découvrir entre les bars de Haight-Ashbury et la colline de Bellavista Park. Jane est originaire de Fresno, ville élue plusieurs fois « ville la plus bête des USA ». Elle a aussi subi les agressions de la vie, violée par son mec à 19 ans, elle fuit vers Frisco, devient mannequin, se maque avec le chanteur d’un groupe de rock (Blood), ils vivent un relatif bonheur qui explosera le jour de l’accident qui la laissera infirme. Jane s’autodétruira à travers la ville jusqu’à sa rencontre avec Sam qu’elle baptisera Deux Ours.

Le coup de foudre terrasse le guerrier Lakota devenu homeless et laisse Jane désemparée face à cet homme qui vient d’une réserve, ironie du sort, nommée « genoux blessé » en français. De cette nuit Californienne où les deux protagonistes se sont reconnus émergera une aube qui leur permettra de s’envoler loin de San Francisco et de ses lendemains cruels.

Cette vision d’un amour improbable est pour Caryl Férey l’occasion de nous embarquer pour une nuit de fureur entre ces deux exclus du rêve américain et de découvrir une San Francisco étonnante. Dans ce roman bref et dense, nous suivons cette union de la dernière chance du point de vue de Sam puis de Jane. Cette construction classique permet de donner un rythme percutant et efficace au récit. Nous ressentons chez Caryl Férey une empathie féroce pour l’errance de ces deux personnages déchirés par leur passé, rejetés par le Nouveau Monde. Ce récit sombre et inspiré permet à l’auteur de s’interroger sur ce peuple des invisibles qui nous entoure et que nous ne voyons plus à travers une société obsédée par la vitesse, la beauté et la superficialité des apparences.

Mai 2014, 128 pages, 10 euros.

Alma, de Claire Braud – éd. L’Association

Alma Claire Braud L'AssociationClaire Braud est une conteuse hors pair. Elle a cette manière, un peu comme certains écrivains latino-américains, de partir dans des récits biscornus, hors des sentiers battus, instaurant dès les premières images une atmosphère dépaysante et profondément chaleureuse. Cette fois, dans une journée où tout va basculer, nous suivons Alma la tornade blonde et sa petite communauté qui vivent dans une sorte de paradis perdu, entre la mer et la forêt, à l’écart du monde moderne. Seulement, quand l’armée se pointe pour réquisitionner tous leurs précieux buffles, elle apporte soudain dans cet Eden oublié sa brutalité et ses blindés, augurant de sombres lendemains.

Si l’on retrouve des éléments de Mambo (la symbolique des costumes, les histoires d’amour inabouties…), Claire Braud donne toutefois à Alma une couleur singulière. Entre la colère d’Alma, la bêtise des soldats, le retour au pays de l’enfant prodigue, une histoire d’amour déchirante sur le point de se résoudre, un touriste hargneux et une fête d’anniversaire à préparer, l’album ne nous laisse pas une seconde de répit. Mais au-delà du tempo imprimé au récit, c’est surtout les plages de respiration qui y sont glissées – lorsque l’on revient sur le passé d’un personnage notamment – qui rendent la lecture si intense.

Soutenue par un découpage volatil, la grâce du dessin dégage une impression de spontanéité et d’immédiateté qui rend ces pages exaltantes. Humour, drame, violence, légèreté : l’équilibre subtil des couleurs nous happe dans son histoire exubérante, qui parle d’amour et d’écologie, du retour du roi des Indiens et de quête de soi, de problèmes de sudation et d’un vieux chat cabossé. Avec partout, cette sensualité débordante, qui rend le travail de Claire Braud si enchanteur.

Mai 2014, 136 pages, 24 euros.

Alma Claire Braud L'AssociationAlma Claire Braud L'Association

 

 

 

 

 

 

☛ POURSUIVRE AVEC > Notre article sur le premier album de Claire Braud : Mambo.

Heartbreak Valley, de Simon Roussin – éd. 2024

Heartbreak Valley Simon Roussin 2024Il y a un an et demi, Simon Roussin se faisait remarquer avec Lemon Jefferson et la grande aventure, dont l’intrigue rocambolesque était mise en valeur par les couleurs pétantes du feutre. Le résultat, frais et acidulé, aurait facilement pu devenir la marque de fabrique de l’auteur. Mais Roussin n’a pas l’air du genre à se reposer sur ses lauriers, et Heartbreak Valley, à l’inverse de son prédécesseur, est uniquement en noir et blanc. Un noir et blanc irréel, teinté d’un gris ambigu, en parfaite osmose avec le ton de l’album qui délaisse les territoires de l’aventure pour s’enfoncer dans les méandres incertains du Noir.

Après l’aventurier et le cow-boy (Le bandit au colt d’or), Simon Roussin continue son exploration du mythe du héros. Un détective, une jolie jeune femme à retrouver, un récit nonchalant à la première personne. “Je te recherche depuis trop longtemps déjà. Je ne sais rien faire d’autre. Je retrouve les égarés et les ramène chez eux.” Dès les deux pages d’ouverture, magnifiques, l’auteur a posé son décor, prégnant, comme toujours marqué par les codes d’un genre, qu’il se réapproprie avec un mélange de légèreté et de nostalgie lancinante. L’enquête d’Eliot, le privé aux lunettes de soleil, glisse vers le fantastique, alors que survient la plus longue éclipse de l’histoire de l’humanité : le récit se drape des reflets sombres et nébuleux du film noir, tandis que sa ligne claire, abandonnée par la lumière, bascule le noir de l’expressionnisme.Heartbreak Valley Simon Roussin 2024

Simon Roussin parvient une fois encore à trouver la parfaite distance entre réappropriation et parodie : il s’empare du noir en y apportant un timbre insolite, plein de poésie. Onirique, comme coincé entre le rêve, la folie, et l’obsession, Heartbreak Valley, avec sa bande-son langoureusement fredonnée par Roy Orbison, s’avère aussi psychédélique qu’émouvant. De la trempe de ces livres qui vous habitent longtemps après les avoir refermés.

Avril 2013, 80 pages, 23 euros.


(L’Accoudoir remercie chaleureusement Sarah Vuillermoz pour sa générosité.)

LIRE UN EXTRAIT > de Heartbreak Valley : cliquer ici.

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur Lemon Jefferson et la grande aventure de Simon Roussin.

Lavomatic, de Philippe Di Folco – éd. Stéphane Million

Lavomatic Philippe Di Folco Stéphane MillionUne journaliste qui enquête, un type mystérieux à interviewer de l’autre côté de la planète, un assassinat qui vient subitement dérégler les choses. Ca commence comme un polar, mais ça déraille aussi sec : au lieu de la scène attendue (arrivée des experts de la criminelle, interrogatoires, investigations et tout le toutim), on se retrouve cinq lignes plus tard dans une scène saphique franco-panaméenne complètement inattendue. Et ainsi de suite pendant la grosse centaine de pages de ce roman émietté, histoire d’amour erratique impossible à assouvir. Philippe Di Folco ballotte son lecteur : du polar on passe à l’érotisme, de l’érotisme on glisse vers la violence puis vers la contemplation, avant de s’aventurer dans la science-fiction et l’onirisme. Lavomatic se lit comme un rêve claudicant, dans lesquels les personnages semblent muer et changer de place de chapitre en chapitre.

Cette construction serpentine, rendue plus imprévisible encore par la chronologie floue et les néologismes de la langue, tient grâce à la force des images, des couleurs, des sensations qui affleurent sans cesse. On dirait un film dans une langue inconnue, une histoire d’amour envoûtante qu’on regarderait sans tout comprendre. Comme dans un rêve, le roman progresse en spirales, l’intrigue se torsade, les situations se répondent, les protagonistes se confondent. De cette déambulation, on retient la passion ardente qui habite les personnages, contrebalancée par cette attente langoureuse qui, de l’aéroport au lavomatic, rend ce court roman parfois si émouvant. “Situation romanesque courante : on reste là, à ne rien faire, assis sur un banc. Coincé. On pourrait mourir là, c’est fabuleux en soi.”

Mars 2013, 130 pages, 12 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur la réédition du premier roman de Philippe Di Folco : My Love Supreme.

RENCONTRE AVEC CHESTER BROWN / Autobiographie politique

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusL’auteur de l’inoubliable Je ne t’ai jamais aimé signe un album qui dépasse l’autobiographie pour flirter avec le pamphlet politique. De ses relations sexuelles tarifées, Chester Brown a tiré Vingt-Trois prostituées, un album détaché et magnétique qui s’attaque frontalement à la question du commerce de la chair. Après une énième rupture amoureuse, la lassitude des atermoiements de la vie de couple amène Brown à repenser sa relation avec les femmes, et à fréquenter des filles de joie, jusqu’à en faire un livre en forme de plaidoyer pour la décriminalisation de la prostitution.

A quel moment avez-vous su que l’histoire de votre relation avec les prostituées pouvait faire un livre ?

Comme j’avais déjà fait beaucoup de livres autobiographiques, ce n’était pas nouveau pour moi d’envisager que mon expérience puisse donner naissance à un livre. Une fois qu’on l’a fait, c’est quelque chose qui reste toujours dans un coin de la tête : potentiellement, tout peut être utilisé pour nourrir un récit. Mais quand j’ai commencé à voir des prostituées, je n’y pensais pas. Par contre, plus je voyais des prostituées, plus je m’intéressais au sujet : je lisais des livres sur ce thème, m’intéressais aux droits des prostituées et au débat politique autour. Tout ça m’a donné envie d’évoquer la dépénalisation de la prostitution.

Comment faites-vous pour vous souvenir aussi bien de prostituées que vous avez rencontrées et des informations les concernant ? Vous tenez un journal intime ?

23 vingt-trois prostituees chester brown corneliusPas vraiment un journal intime, plutôt un journal de bord. Je n’y raconte pas ma vie, mais je consigne le nom des gens que j’ai rencontrés, les coups de fil que j’ai passés dans la journée, le temps qu’on a passé au téléphone, parfois les choses dont on a parlé, etc. Donc à l’époque, je notais aussi le nom des prostituées que j’avais vues, la date de notre rendez-vous. J’ai même fini par noter leur prix : ça m’aidait à organiser mon budget… (Rires)

Et vous tenez ce journal dans l’idée de pouvoir ensuite utiliser ces données pour faire des livres ?

Non. J’ai commencé à le tenir quand j’avais la vingtaine, pas dans l’idée de me servir des informations qu’il contenait pour en faire un livre, mais plutôt pour m’organiser, me souvenir de ce que j’avais fait, de qui j’avais croisé… A l’origine, la démarche était strictement personnelle.

Quand vous avez décidé de faire un livre sur votre relation avec les prostituées, avez-vous hésité à faire carrément un essai sur le sujet ? Où à l’aborder du point de vue de la fiction ?

J’y ai beaucoup réfléchi. J’ai d’abord pensé partir dans la fiction, en racontant ce que j’avais vécu à travers le regard de différents personnages, dont un héros qui, du coup, ne se serait pas appelé Chester. Mais en choisissant cette option, j’avais l’impression que le lecteur perdait le côté “vrai” : il fallait qu’il sache que ce n’était pas juste une histoire, mais une chose dans laquelle j’étais personnellement impliquée. En plus, je ne voulais pas donner l’impression de vouloir garder un secret, de refuser de dévoiler que c’était moi qui avais recours à des prostituées : beaucoup de collègues le savaient, mes amis et ma famille étaient au courant – à part ma belle-mère ! – alors pourquoi le cacher ? J’ai aussi songé à aborder le problème de la prostitution par le biais d’un essai, sans narration ni personnages. Mais je crois qu’il faut tout de même un certain niveau de narration pour qu’une bande dessinée fonctionne. Sans ça, je ne savais pas comment faire pour tenir le lecteur en haleine et créer une tension avec 200 pages de pure réflexion. Lire la suite

Projectile, de J. & E. LeGlatin – éd. The Hoochie Coochie

Projectile Jerome Emmanuel LeGlatin The Hoochie CoochieL’horizon lointain qui barre la couverture, une ville dont on ne perçoit que des immeubles squelettiques, nous place d’emblée à l’écart, sur un territoire en marge. Une plaine désertique infinie, seulement perturbée par quelques arbres. Un entre-deux, qui rappelle le décor de Krazy Kat, où l’on trompe l’ennui en regardant, inlassablement, la cité qui s’étale au loin, mirage qu’on ne rejoindra jamais. En fond, la guerre, dont les bombardements retentissent parfois jusqu’aux oreilles des deux soldats qui hantent ce purgatoire. Caporal et Commandant n’ont pas de nom. Sont-ils morts ou vivants ? Sont-ils liés par la hiérarchie, l’amitié, la fraternité, l’amour, la haine ?

Coincés dans ce monde entre la “vie vraie” et le rêve, ils parlent. Bavards pour mieux tromper la monotonie de leur existence entre parenthèses, ils discutent jusqu’à plus soif, chargeant les mots d’une aura magique, faisant résonner les phrases comme au théâtre. Jérôme et Emmanuel LeGlatin fouillent le langage comme l’a rarement fait la bande dessinée, vacillant entre réflexion, absurde, jeu et incantations mystiques. Et confrontent cette joie du verbe à la gravité qui transperce ces pages. Lorsque le silence se fait, surgit alors le magnifique récit central, métaphore poignante d’un amour qui survit par-delà la vie et la mort.

Projectile Jerome Emmanuel LeGlatin The Hoochie CoochieAu fil d’histoires courtes, les rapports entre les deux personnages mutent, s’inversent, s’affinent, et repartent de zéro à la fin de chaque saynète. Les deux frères LeGlatin manipulent leurs marionnettes, projetant sur ce duo improbable toutes les facettes du couple. L’intelligence du découpage, les structures symétriques de la mise en page et les réverbérations visuelles forment une architecture à la fois fluide et rigide, qui donne toute liberté aux auteurs pour aller aussi loin qu’ils le peuvent dans leur prospection. Comme dans les deux dernières histoires, où la philosophie du texte côtoie la fureur d’une chute dans le vide ou d’une danse incandescente. “Nous n’en finirons jamais.”

Octobre 2012, 112 pages, 20 euros.

 

LIRE UN EXTRAIT > de Projectile : cliquer ici.

La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés, du Dr Auguste Forel – éd. Autrement

La Question sexuelle exposee aux adultes cultives Docteur Auguste Forel AutrementD’abord publié en Suisse en 1905, puis rapidement édité en France et traduit dans de nombreuses langues, La Question sexuelle exposée aux adultes cultivés fut en son temps un best-seller qui valut à son auteur une belle notoriété. Il faut dire qu’Auguste Forel choisit d’éplucher le sexe de manière frontale. Crûment, sans détours ni formules hasardeuses : quand il décrit le coït, le psychiatre suisse procède comme le scientifique qu’il est, cliniquement, en appelant un chat un chat. Son objectif est simple : libérer la parole et les mentalités en abordant un sujet écrasé par le tabou, et donc pollué par les préjugés, les idées reçues et les mensonges. “La sexualité humaine a été malheureusement dénaturée et en partie grossièrement altérée par nos mœurs civilisées, qui l’ont même développée artificiellement dans un sens pathologique.” Le silence, notamment entretenu par l’Eglise et la morale, nuit à la santé publique, alors le bon docteur a décidé d’intervenir pour apporter son savoir clair et précis.

S’il est parfois, évidemment, un peu rétrograde (lorsqu’il stigmatise la pornographie dans l’art moderne), et d’autres fois assez amusant malgré lui (quand il parle des “vieilles filles”), sa vision égalitaire du sexe force l’admiration, surtout venant d’une époque où, comme le raconte Christophe Granger dans la préface, un député proposait un impôt sur les célibataires, “ces parasites supposés préférer les délices du sexe à ceux de la famille”. En mettant l’homme et la femme au même niveau, il porte un regard résolument moderne sur la libido. Il taille en pièces la pudeur, proclamant tout le bien qu’apporte le plaisir.

Féministe, hostile à la prostitution, Forel défend ouvertement la contraception (expliquant comment se fabriquer des capotes avec “quelques appendices vermiformes de veau” récupérés chez le boucher), et pose comme nécessité au bonheur conjugal l’effort commun de l’homme et de la femme, responsabilisant le couple au lieu de l’abrutir à coup de propos moralisateurs. “Considérée d’un point de vue élevé, la vie sexuelle est aussi belle que bonne. Ce qu’il y a de honteux ou d’infâme, c’est la saleté et l’ignominie que les passions brutales de l’égoïsme et de la bêtise alliée à l’ignorance, à la curiosité érotique et aux superstitions mystiques, y ont mises.” Une révolution sexuelle avant l’heure.

Réédition. Novembre 2012, 144 pages, 15 euros. Préfacé et présenté par Christophe Granger.

Coffret Edogawa Ranpo – éd. Picquier poche

Couv Coffret Edogawa Ranpo la bate aveugle ile panorama le lezard noirEdogawa Ranpo (1894-1965) passe traditionnellement pour le père du roman policier japonais. Celui dont le pseudonyme est une transcription phonétique d’Edgar Poe explora en effet ce genre en profondeur, notamment à travers les enquêtes de son détective Akechi Kogoro, imaginant des intrigues retorses où le crime s’apparente souvent à une recherche esthétique macabre. Si ses œuvres ont un peu vieilli, leur désuétude n’érode pas, pour autant, la dimension la plus fascinante de ses récits : ce déstabilisant mélange de stupre et de sang, ces psychologies déviantes, cette atmosphère malsaine. Des nouvelles comme La Chenille ou La Chaise humaine restent parmi les plus déroutantes de la littérature moderne. Entre érotisme, horreur et grotesque, l’écriture “ero-guro” de Ranpo influencera le cinéma (Teruo Ishii) ainsi que toute une génération d’auteurs de manga, dont Hideshi Hino ou Suehiro Maruo (adaptation de L’Île panorama, Casterman, 2010). Les éditions Picquier rééditent aujourd’hui trois romans d’Edogawa Ranpo dans un petit coffret.

Edogawa Ranpo Ile panorama PicquierL’Île panorama (1927). Pour créer le monde dont il rêve, un écrivain raté prend la place de son riche sosie récemment décédé, et utilise sa fortune pour bâtir l’île panorama. Une œuvre d’art taille réelle, un Eden tout en trompe-l’œil, accomplissement magnifique et inquiétant de sa vision démesurée. Dans un décor fabuleux, Edogawa Ranpo joue avec le thème du double, et met en perspective le paradis luxuriant peuplé de nymphettes avec la folie meurtrière d’un homme, prêt à tout pour réaliser son ambition.

 

Edogawa-Ranpo-Lezard-noir-PicquierLe Lézard noir (1929). Un ersatz de Sherlock Holmes affronte un ersatz d’Arsène Lupin au féminin, surnommé le Lézard noir, dans une intrigue ludique qui multiplie les tours de passe-passe et les rebondissements improbables. Très classique, Le Lézard noir vaut surtout pour sa dernière partie, qui nous plonge dans l’antre de la voleuse. On pénètre dans un musée saugrenu où, à côté des richesses qu’elle a accumulée, la séduisante monte-en-l’air collectionne des mannequins humains. Les trois romans ont d’ailleurs en commun de mettre en scène des lieux capiteux et oppressants, projection des obsessions des personnages.

 

Edogawa Ranpo la Bete aveugle PicquierLa Bête aveugle (1931). Dans une Tokyo dont Edogawa Ranpo choisit toujours de révéler la face sombre et débauchée, une danseuse de cabaret se fait enlever par un artiste aveugle fou à lier, obnubilé par la beauté du corps féminin, qu’il ne peut appréhender que par le toucher. Au fond d’un mausolée dantesque, leur relation sensuelle dévie peu à peu. Sadomasochisme, torture, mutilations, et meurtre : voilà comment les histoires d’amour finissent quand on se laisse séduire par un tueur en série esthète, qui fait mourir de plaisir ses victimes. Réflexion provocante sur l’art, sur le couple, sur la sexualité, La Bête aveugle recèle toute l’ambivalence de l’écrivain japonais. Il entremêle sexe et mort dans un même mouvement de balancier qui donne le tournis. Avec en plus, cette touche de grotesque, résumée par la folie qui s’empare des habitants lorsque le tueur dissémine des morceaux de ses victimes charcutées à travers toute la ville :

“En lisant l’article du journal qui relatait la trouvaille, les lecteurs se mirent à rire. Les différentes façons de se débarrasser du cadavre étaient tellement extravagantes qu’elles en étaient comiques. (…) C’était une histoire démente et cocasse, tellement absurde qu’on en avait le fou rire.”

Coffret Edogawa Ranpo, trois romans d’environ 150 pages traduits du japonais par Rose-Marie Makino-Fayolle, 18 euros.

 

POURSUIVRE AVEC > Notre article sur l’adaptation de L’Île panorama de S. Maruo.
ET AUSSI > Notre article sur L’Enfant insecte de Hideshi Hino.

Demain vous entrez dans la conjuration, de Philippe Riviale – éd. Attila

Demain vous entrez dans la conjuration Philippe Riviale AttilaMais d’où sort ce roman ? Pour tromper l’ennui, trois cavaliers, Kuenlun, Moukden et Baïkal, s’échangent des histoires : le destin extraordinaire d’un homme qu’ils ont croisé jadis, une guerre insolite à laquelle ils se sont trouvés mêlés, une légende qui leur est arrivé aux oreilles. Dans ce Décaméron atemporel, les personnages s’affirment à travers les histoires qu’ils racontent et, s’ils ont d’abord l’air de simples narrateurs, ils prennent corps peu à peu. De leur guerre, on ne sait presque rien, de leur époque non plus. On comprend juste qu’il y a des Tartares, ce qui, ajouté au K qui poinçonne le prénom de chacun des acolytes, dégage comme un arrière-goût de Buzzatti.

On se croirait dans les romans à tiroirs du XVIIIe siècle, de ceux qu’utilisaient Diderot & co. pour distiller leur philosophie des Lumières, faisant de leurs récits des petites paraboles érudites sur l’humanité. Philippe Riviale agit de la même manière, profitant de chaque fable pour aborder des sujets essentiels : la liberté, l’égalité, l’amour, le temps. Mis à part un passage pontifiant sur la justice, l’auteur arrive à nous emporter en faisant passer la littérature et l’imagination avant tout. Il faut dire que le roman doit beaucoup à sa langue délicieusement surannée et son écriture serpentine, qui demande parfois que l’on s’arrête pour reprendre son souffle, surpris par cette l’élégance resurgie du passé.

La traque d’un assassin diabolique, la quête d’un trésor caché, l’épopée tragique d’une cité trahie par son armée, l’injustice née d’une machination perfide : Philippe Riviale cisèle des contes mystérieux, parfois gothiques, d’autres fois lyriques, qu’on dirait échappés d’un recueil de Borges. A moins que Demain vous entrez dans la conjuration ne se soit évadé de la bibliothèque de l’écrivain argentin, dans laquelle il aurait côtoyé G.K. Chesterton, Edgar Poe, Gustav Meyrink ou Villiers de L’Isle-Adam…

Octobre 2012, 256 pages, 18 euros.

La Demeure éternelle, de William Gay – éd. Seuil policiers

La Demeure eternelle William Gay Seuil policiersA Mormon Spring, dans le Tennessee rural des années 1940, le temps semble s’écouler au ralenti. Des chèvres efflanquées parcourent des vallons misérables, au cœur d’un paysage de ruines sur lequel la forêt semble reprendre le dessus : une poignée de baraques qui rouillent sur place, des murs osseux, des potagers faméliques. On se croirait dans “un pays où la civilisation aurait périclité et disparu, où les dieux seraient devenus vengeurs et pervers, forçant les habitants à ramasser ce qu’il leur restait de leurs pauvres existences et à fuir.” Sur cette terre où certains aiment enfiler des cagoules blanches pour imposer leur point de vue, les habitants semblent être retournés à l’état sauvage. Alors, comme dans la jungle, le plus cruel est le chef. “Aussi insensible, aussi implacable qu’un dieu de l’Ancien Testament”, Dallas Hardin tue, brûle, détruit tous ceux qui se mettent en travers de son chemin. Après avoir fait son beurre sous la Prohibition en fabriquant de l’alcool de contrebande, il est désormais à la tête du lieu de débauche local, son whiskey et ses putes se chargeant de vider les poches des soldats en permission.

Dans cette contrée de taiseux, chaque mot prononcé a valeur de discours. Chaque geste devient un événement, et se pare d’une aura biblique. L’écriture de William Gay (1943-2012) suit le même principe. Hiératique, majestueuse, gorgée de significations métaphoriques, elle trouve dans sa lenteur un lyrisme digne des tragédies antiques – pour un peu, on entendrait presque le bruit de la mousse agrippée sur les troncs humides. Si l’écrivain américain prend tranquillement le temps de creuser ces personnages pendant le premier tiers du roman, il ne lui faut pourtant que quelques lignes pour nous hypnotiser. Car ici, le gris n’existe pas. Il n’y a que du noir et du blanc. Les sentiments sont simples, rugueux, essentiels, comme exacerbés par la présence envahissante de la nature. Alors, lorsque le jeune Nathan décide de s’élever contre le diabolique Hardin, l’affrontement est impitoyable. Dans ce monde obscur et brûlant, si l’on hait, c’est jusqu’à la mort. Si l’on aime, c’est jusqu’à la mort.

The Long Home. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean-Paul Gratias, septembre 2012, 340 pages, 21 euros.

Les Immortelles, de Makenzy Orcel – éd. Zulma

Les Immortelles Makenzy Orcel Zulma seisme HaitiLorsque la prostituée apprend que son client est écrivain, elle passe un marché avec lui. En échange de sa passe, il devra raconter l’histoire de celles qu’on surnomme les immortelles : les prostituées de Port-au-Prince. Et plus précisément, la destinée tragique de “la petite”, une jeune pute arrivée au bordel lors d’une nuit pluvieuse alors qu’elle n’avait que 12 ans. Elle se faisait appeler Shakira, et mourut sous les décombres du terrible tremblement de terre qui frappa Haïti le 12 janvier 2010, après avoir attendu les secours pendant douze jours.

Texte lapidaire et morcelé, Les Immortelles est un roman lancinant, hanté par différentes voix, qui donne l’impression d’avoir attrapé au vol le débris d’une humanité mise à mal par les éléments, mais jamais vaincue. Au quotidien des gagneuses de la Grand-Rue répondent les diatribes haineuses de la petite envers sa mère, qu’elle ne parvient pas à aimer. Aux portraits cocasses des putes les plus légendaires du quartier, comme Fedna-la-pipeuse ou Geralda Grand-Devant, répondent les complaintes déchirantes de la narratrice, restée auprès de la jeune disparue durant toute son agonie.

Le sexe et la mort, l’amour et le deuil, la pauvreté et la liberté : dans les mots flamboyants de Makenzy Orcel, visiblement marqués par l’écrivain-prostituée Grisélidis Réal (à qui le livre est dédié), tout s’imbrique, s’affronte, s’entrelace. Afin de sauver de l’oubli Shakira, qui aimait se réfugier dans les livres du poète haïtien Joseph Stephen Alexis, Orcel fait de la littérature une matière capable de “laisser couler le sang des mots”, de surpasser l’horreur pour atteindre une poésie que l’on croyait enfouie sous la poussière du séisme.

“Cette nuit-là, c’était brusque et rapide. Si seulement ça te laissait le temps de t’échapper. Comment veux-tu, l’écrivain, que je comprenne ça ? Le destin a voulu que tu sois ici aujourd’hui, dans cette pièce, en face de moi, juste à cette place où elle aimait s’asseoir pour lire, pour que tu rendes compte de tout ça. Pour que tu la rendes vivante parmi les morts. La petite. Elle le disait souvent. Les personnages dans les livres ne meurent jamais. Sont les maîtres du temps.” (Page 108)

Août 2012, 140 pages, 16,50 euros.

 

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Les Nuits blanches d’Edimbourg, de Barry Graham – éd. Pulse/13e Note

Les Nuits blanches d Edimbourg Barry Graham Pulse 13e noteEntre son Ecosse d’origine et ses Etats-Unis d’adoption, l’ancien boxeur devenu bouddhiste et écrivain trouve toujours le moyen de nous embarquer dans des taudis minables. Des chambres gelées, où le chauffage coûte trop cher pour qu’on l’allume. Des immeubles dangereux, assiégés par des types juste bons à vous casser la figure. L’Ecosse, particulièrement, apparaît comme une nuit interminable, grise, froide et humide. “On n’est pas le seul pays à posséder un endroit comme ça. Les Russes en ont un aussi. Ils l’appellent Sibérie et l’utilisent comme un bagne. Nous, on l’appelle Inverness et on y vit.” Edimbourg et Glasgow ne semblent pas vraiment plus accueillantes. Certains s’y font crever les yeux, d’autres doivent déménager pour échapper à une vengeance, tandis qu’un “monstre” sillonne les routes de campagne, arrachant le cœur des jeunes filles. Les tabassages meurtriers rythment un quotidien morose, ankylosé par la drogue et la pauvreté. Beaucoup essaient de s’en sortir, peu y parviennent.

Au milieu de ce chaos, l’écrivain écossais progresse comme un entomologiste. Dans ces dix-sept nouvelles, parfois inégales, principalement écrites entre la fin des années 1980 et la première moitié des années 1990, il prend des notes, décrit ses congénères avec précision, dans un style comportementaliste. Même quand il parle de lui-même, qu’il se souvient des femmes qu’il a connues ou tente de raviver le souvenir de Françoise, son amour disparu, fiction, autofiction et réalité se mêlent. L’ancien fossoyeur raconte le désespoir de deux gamins lassés de la fureur de leurs parents (dans la sidérante nouvelle Va-t’en le plus tôt possible), suit la rédemption d’un boxeur héroïnomane (Ce qui se passe), devine le drame derrière un couple à la dispute pour le moins grotesque (Retenir l’aube). Sans effort apparent, Barry Graham saisit la fragilité du monde qui l’entoure, l’instant où l’on chavire dans une violence toujours en embuscade ; le moment absurde, mi-grotesque mi-pathétique, qui survient quand on ne l’attend plus. Un recueil sur la fugacité des relations humaines, qui ne laissent derrière elles qu’une nostalgie vite embuée par l’oubli.

Traduit de l’anglais par Marie Chabin, mai 2012, 256 pages, 8 euros.

Le Dramaturge, de Daren White & Eddie Campbell – éd. Cà et là

Le Dramaturge Daren White Eddie Campbell Ca et la couvertureLe dramaturge vieillit, et commence de plus en plus à regarder en arrière. Il s’enorgueillit de ses succès, bien sûr. Ses ouvrages récompensés, ses pièces primées, ses histoires adaptées au cinéma. Des récits qu’il a habilement tirés de sa propre vie, faite de petits riens, de solitude et de frustration. Et c’est justement ce qui commence à lui peser. Son âge avance, et le voilà toujours incapable d’aller vers l’autre. Pire, ce cinquantenaire s’avère aussi frustré qu’un adolescent dopé aux hormones qui viendrait de découvrir la masturbation. Alors il reluque la poitrine des femmes dans le bus, découvre le porno gratuit sur Internet, et ne peut s’empêcher de projeter partout ses fantasmes sexuels – quand il n’est pas envahi par des pulsions violentes, plus inquiétantes. Jusqu’au jour où il recueille son frère handicapé mental, et engage une infirmière pour s’occuper de lui.

Plutôt que de construire un scénario linéaire, l’Australien Daren White a choisi de faire de chaque chapitre une saynète qui dévoile un nouvel aspect de son anti-héros névrosé, au bord de l’implosion. A une construction classique, avec des dialogues, White préfère un texte détaché, métaphore du renoncement du dramaturge, coupé de la société. Légendaire acolyte d’Alan Moore sur From Hell, le dessinateur Eddie Campbell multiplie les techniques (dessin parfois réaliste, parfois schématique, couleur ou noir et blanc, collages photo…) pour donner vie, en trois images par page, aux souvenirs, aux envies, aux chimères de l’écrivain insatisfait. Tour à tour, les illustrations se font tendres, nostalgiques, perverses ou troublantes. Une réflexion lucide sur l’âge, le sexe et la création artistique, transpercée d’ironie.

Le Dramaturge Daren White Eddie Campbell Ca et la extraitTraduit de l’anglais par Jean-Paul Jennequin, juin 2012, 160 pages, 18 euros.

La Fille derrière le comptoir, de Anna Dubosc – éd. Rue des Promenades

La Fille derriere le comptoir Anna Dubosc Rue des PromenadesTous les midis à Paris, Sofia vend crêpes, sandwiches, salades. Quasiment la trentaine, elle n’est pas vraiment jolie, pas spécialement remarquable. La plupart des clients l’ignorent, d’ailleurs. Commandent sans lever les yeux, leurs écouteurs vissé sur les oreilles. Quelques-uns la draguent vaguement. Des habitués lui font un peu la conversation, rien de très poussé – la météo, le dilemme entre fondant au chocolat et fromage blanc. Son patron n’en fout pas une : elle fait comme si ça la gênait mais dans le fond, empêtrée dans sa routine, plus rien ne la gêne vraiment. Le RER, les courses à faire. Un mariage qui s’enlise dans la monotonie et un époux qui refuse toujours de lui faire l’enfant dont elle rêve.

En choisissant de nous mettre dans la peau d’un de ces visages qui, habituellement, font à peine partie du décor, Anna Dubosc donne corps à un personnage dont le trait principal est la frustration. Sofia n’est pas une héroïne romanesque. Elle ne brisera jamais ses chaînes, ne s’avouera jamais son malaise, ne tiendra jamais ses résolutions. De la même manière, celui qui l’aime en secret n’osera pas lui avouer. Dans le monde d’Anna Dubosc, si les dialogues sont approximatifs, parfois vidés de leur sens, c’est qu’ils sont vrais, et non pas écrits par un scénariste chevronné. Bancals, à l’image de cette Sofia naïve, un peu raciste, perdue entre sa famille algérienne et cette langue française qu’elle maîtrise mal.

Le roman tient sur cette banalité, sans que le texte devienne pour autant vain et sans intérêt. A force de rejouer le manège quotidien de son personnage, Dubosc arrive au contraire à tendre son récit, au point que chaque saynète laisse planer le risque de déséquilibrer le train-train de Sofia – “Ca ne tient à rien de rater sa vie.” Un petit roman qui, derrière son insignifiance revendiquée, arrive à toucher une corde sensible, intime et universelle.

Mai 2012, 130 pages, 12 euros.

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Le Dernier Homme, de Grégory Mardon – éd. Dupuis

Le Dernier Homme Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieAprès Les Poils, dont nous avions déjà parlé ici, et C’est comment qu’on freine ?, Le Dernier Homme clôt la trilogie initiée par Grégory Mardon il y a maintenant un an. Comme les précédents albums, celui-ci commence lors d’une soirée costumée, où l’on suit Jean-Pierre, lapin timide (enfin il n’est pas vraiment un lapin, il est juste déguisé en lapin) qui rêve de rencontrer des femmes. Seulement voilà : il n’ose pas les aborder. Pire, ce beau jeune homme se révèle assez obtus pour rater les énormes occasions qui se présentent à lui (par exemple sous la forme d’une Batgirl un brin dénudée). Sur les conseils de son ami Cyril le pirate (qui n’est pas non plus pirate, vous suivez), il va tenter de résoudre son problème. Survient alors l’idée géniale : glisser dans le sac à main des jolies filles qu’il croise une petite carte ornée d’un mot flatteur et de son numéro de téléphone. Un peu lâche et efficace – parfait pour lui. Ne lui reste plus qu’à choisir entre les candidates… Trilogie oblige, les personnages des deux précédents albums se recroisent ici, et éclairent tout le triptyque sous un jour nouveau en baignant la fin de cet album d’un suspense inédit.

C est comment qu on freine Gregory Mardon Dupuis couverture trilogieUne fois encore, Grégory Mardon arrive à traiter de l’amour, du mariage, du sexe et de la solitude de la vie parisienne avec beaucoup de charme et de sagacité. Son dessin n’a jamais semblé aussi délié, aussi voluptueux, aussi léger, et cette fluidité rejaillit sur toute l’histoire. Dès les premières pages, lors de la fameuse fête costumée, la mise en scène est parfaite, et le rythme imprimé par des dialogues pleins d’humour emporte immédiatement l’intrigue. Des couleurs au découpage, Mardon semble avoir franchi un cap, dégageant une facilité qui rend ses livres encore meilleurs. En s’attachant à saisir l’essence même de ses personnages, il arrive toujours à toucher son lecteur, comme lors de ces moments de silence qui deviennent les instants les plus sensibles du récit. Entrelaçant habilement rêves, fantasmes et réalité, Grégory Mardon se saisit de sentiments et de situations somme toute classiques pour les traiter avec un exquis mélange de drôlerie, de grotesque et d’émotion, où le moindre ingrédient est dosé à merveille.

Avril 2012, 72 pages, 18 euros.

Le Dernier Homme Gregory Mardon Dupuis trilogie extrait dessin

☛ POURSUIVRE AVEC > l’interview de Grégory Mardon : cliquer ici.

A LIRE AUSSI > Notre article sur le premier volume de la trilogie : Les Poils.

A mon corps désirant, de Alberto Ruy-Sánchez – éd. Galaade

A mon corps desirant Alberto Ruy Sanchez Galaade couverture“La vie n’obéit-elle pas, en réalité, à la logique des songes ? Narrer d’une manière réaliste, comme le font certains romanciers et conteurs, n’est qu’une convention comme une autre, un artifice adopté par ceux qui ne peuvent admettre ni le délire qu’est la vie, ni l’immense défi qu’est toute tentative de la comprendre”. La réalité ne se cantonne pas au visible. L’acte sexuel ne se cantonne pas à la rencontre physique de deux corps. La vie n’est pas seulement ce qu’on en voit, elle est aussi ce que l’on peut sentir. Imaginer. Croire. Et Alberto Ruy-Sánchez s’en fait l’interprète. Entre roman et essai, il rassemble une mosaïque de récits, de situations, de souvenirs, de réflexions philosophiques ou de lectures éparses qui se répondent, se réverbèrent dans des personnages passés et présents, comme autant de morceaux d’une œuvre brisée dont on tenterait de retrouver la forme originelle. Ou les indices dispersés qu’un enquêteur amasserait pour trouver une piste. Chez Alberto Ruy-Sánchez, l’écriture n’a de cesse de percer un secret : celui de l’amour et du désir.

Plutôt que d’aligner les poncifs ou de glisser vers une pornographie terre-à-terre, il trouve le moyen de s’approcher de son sujet avec subtilité, changeant continuellement son arme d’épaule pour essayer de recomposer, sur le papier, la sensualité d’un monde dérobé. Une poignée d’orchidées, les mots du poète arabe du XIe siècle Ibn Hazm, les tatouages des yakuzas japonais ou l’art de la poterie deviennent autant de portes d’entrée vers l’indicible. De l’Amérique latine au Maroc, de l’islam au christianisme, l’auteur de 9 fois 9 choses que l’on dit de Mogador, armé de sa prose ondoyante, sans âge, cartographie le désir en suivant les courbes de la peau. Car ce sont les doigts de la main qui orchestrent ce Kama Soutra involontaire, avec une logique presque mathématique, tissant sa toile autour du chiffre 5. Au fil des phrases somnambules du conteur mexicain, le lecteur n’a plus qu’à se laisser guider. “Il disait que caresser doucement le corps aimé c’était aussi avancer à tâtons dans le noir, déchiffrer du bout des doigts l’obscurité d’où surgirait peut-être la lumière intérieure partagée, comme il déchiffrait du bout des doigts les propriétés intimes de la terre.”

Traduit de l’espagnol (Mexique) par Gabriel Iaculli, mars 2012, 300 pages, 22 euros.

La Vie avec Mister Dangerous, de Paul Hornschemeier – éd. Actes Sud BD

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD couvertureA l’aube de ses 26 ans, Amy tourne en rond. Son travail l’ennuie, les discussions avec sa mère tournent à vide, les petits copains s’enchaînent sans n’aboutir à rien. Ne lui reste que son meilleur ami Michael qui, manque de bol, a déménagé de l’autre côté du continent. Devenue défaitiste au point de saborder elle-même la moindre éclaircie qui égayerait son quotidien, elle grossit, regrette de grossir, et se console avec son seul plaisir : le dessin animé Mister Dangerous. S’il en était resté là, Paul Hornschemeier aurait pu écrire une énième variation sur le thème de la jeune fille un peu ronde, frustrée, timide, qui baisse les bras, vit avec son chat et ne fait que subir sa morne existence. Mais heureusement, Paul Hornschemeier est loin d’être n’importe qui.

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD extrait dessin

Qu’il opte pour un ton humoristique, cisèle des histoires courtes ou, comme cette fois, se lance dans un long récit mélancolique, l’Américain parvient toujours à créer entre ses albums et le lecteur un lien intime. La Vie avec Mister Dangerous démontre une fois encore avec quelle subtilité il sait apprivoiser l’infinie variation des sentiments. Jamais un mot de trop, jamais un dessin redondant avec le texte qui l’accompagne : rien n’est laissé au hasard. Gorgées de silences significatifs, les images parlent ici autant que les textes, cernant avec une finesse presque subliminale le désespoir d’Amy, sa solitude, la routine lancinante qui la noie. Cette monotonie qui, d’abord imperceptiblement puis brutalement, se craquelle, et déraille.

La Vie avec Mister Dangerous Paul Hornschemeier Actes Sud BD extrait dessin

Derrière l’apparente simplicité de son trait clinique, Hornschemeier confectionne une vie en trois dimensions. En mettant en perspective les actes, les pensées, les fantasmes de son personnage, et même les intrigues farfelues des épisodes de Mister Dangerous, il multiplie les niveaux de lectures pour modeler à un portrait gigogne de l’accomplissement d’Amy, d’une densité psychologique remarquable. Une nouvelle réussite de l’auteur du Retour de l’éléphant, qui fait admirer, album après album, son incomparable agilité narrative.

Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Claro, 160 pages, 21,50 euros.