Hell’s Angels, de Hunter Thompson – éd. Folio

hells angels hunter thompson poche folio couverture harley davidsonParu en 1965, Hell’s Angels assoit la célébrité d’un journalisme nouveau, dit “Gonzo”. Hunter S. Thompson réinvente le reportage, collant son sujet au plus près et s’appuyant sur la fiction pour approcher au mieux la réalité. Il passe ainsi une année à côtoyer les fameux barbus en Harley Davidson, à les suivre dans leurs périples, à batailler pour défendre sa ration de bière, gagnant peu à peu leur confiance. Comme toujours avec Thompson, la subjectivité revendiquée de son travail finit par déboucher, à force de nuances et de contradictions, sur un portrait d’une qualité remarquable. Alors que la plupart de ses confrères, et même les plus sérieux (New York Times et compagnie), s’embarquent en 1965 dans une paranoïa délirante, considérant les anges du bitume comme des tueurs patentés, des hordes de Barbares motorisés toujours prêts à mettre à feu et à sang des villages d’innocents citoyens américains, Thompson choisit un angle discordant. Au lieu de se contenter des dépêches officielles et des rapports d’une police qui, visiblement, raconte n’importe quoi pour dissimuler son ignorance, le futur auteur de Las Vegas Parano prend le taureau par les cornes, et signe un livre aussi riche qu’excitant.

hells angels hunter thompson sonny barger harley davidsonA cause d’une poignée de faits divers sordides pour lesquels ils sont souvent tenus responsables à tort, les Hell’s Angels deviennent la nouvelle terreur des routes américaines, victimes d’une campagne de presse alarmiste décuplée par un sensationnalisme malsain. Alors qu’en mars 1965, les motards en noir sont si peu nombreux qu’ils sont sur le point de disparaître, cette pub inattendue leur redonne un coup de fouet, si bien qu’ils deviennent en quelques semaines, renversement de situation, les nouveaux rebelles de l’Amérique alternative. Idoles des étudiants de Berkeley, plus populaires que les Beatles, ils partagent des soirées avec Allen Ginsberg ou Ken Kesey, troquant même leur sacro-sainte bière contre du LSD, beaucoup plus tendance.

Plus qu’une enquête sur le gang des Angels, qui s’avèrent rapidement crétins, brutaux, voire pathétiques, Hunter Thompson transcende son sujet pour montrer comment ces sauvages deviennent l’un des catalyseurs de la société changeante des années 1960 – bien malgré eux d’ailleurs. Fabriqués par le cinéma et les médias, les Hell’s Angels se font dépasser par l’image de Robins des bois qu’on leur affuble. Ils tentent tant bien que mal de s’y conformer, avant de sombrer bien vite, comme lorsqu’ils se retrouvent à tabasser des étudiants dont ils étaient les idoles aux côtés des forces de l’ordre qu’ils exècrent pourtant.

Hunter S Thompson carte de presse presscard journaliste gonzo

Avec son style enlevé, son ironie grinçante et un sens inné de l’image cartoonesque, Hunter Thompson déconstruit un mythe de l’Amérique moderne. Il tente de comprendre comment les Etats-Unis arrivent à se fabriquer des héros cathartiques, fascinant cette “nation de débiles et de trouillards, souffrant d’une regrettable pénurie de révoltés”. Et c’est sans doute là le seul mérite de ces bikers errants, qui seront parvenus à dynamiter une société sclérosée, “en vrais anars, avec leur loyauté suicidaire, leurs rituels, leurs noms de guerre et leur conviction d’être en guerre contre un monde injuste”. Pas mal, pour une bande de perdants fanas de mécanique. Comme le dit l’un des leurs : “Ouais, j’suis peut-être un perdant… Mais t’as devant toi un perdant qui va foutre une sacrée merde avant de quitter cette terre.”

Edition de poche, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Sylvie Durastanti, mai 2011, 390 pages, 7,30 euros.

A LIRE > Notre article sur Hunter Thompson et le journalisme Gonzo.

Flip & Flopi, 1996-1998, de Moolinex – éd. Les Requins Marteaux

flip et flopi moolinex requins marteaux couverture winshlussQuand Moolinex empoigne son crayon, il doit ressentir ce qu’éprouve un pyromane qui pénètre dans une station-service briquet à la main. Voire l’exaltation d’Attila sur le point de mettre un village à feu et à sang. Flip & Flopi, paru dans la revue Ferraille entre 1996 et 1998, s’apparente à une destruction en règle de tous les codes du bon goût et de la bienséance. Une charge outrancière contre la morale. Une attaque à main armée contre l’innocence (prétendue) de l’enfance. Adolescents méchants, violents, pervers, obsédés et alcooliques, Flip et Flopi singent le fameux duo de jeunes héros dont est si friande la bande dessinée. Ces crétins volent la voiture de leurs parents pour partir en vacances, forcent deux petits scouts à regarder des films pornos, les martyrisent avec un plaisir malsain, supplicient de gentils petits animaux et picolent comme des trous.

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Avec une virulence nuancée par une dérision de tous les instants, Moolinex s’inscrit, pour schématiser, dans une mouvance punk de la bande dessinée, qui influencera par exemple Winshluss. Comme ceux qui décident de devenir des rockstars sans savoir jouer de la guitare, il jette sur la page son énergie et sa hargne sans s’encombrer de détails académiques. Il fonce tête baissée dans la provocation crasse, avec une exubérance défoulante. Son dessin crade, amateur, ne perd jamais son impétuosité ni son insouciance – Moolinex pousse même le vice jusqu’à utiliser la couleur uniquement pour rosir le bout du pénis de ses personnages. Plus le recueil avance, et plus l’on trouve les prémices de l’art Pop du dessinateur au nom d’électroménager, qui a depuis évolué vers d’autres formes, délaissant – pour le moment du moins – la bande dessinée. Bercé par les aventures des Castors juniors Riri, Fifi, Loulou et par la lecture du magazine Pif Gadget (dont Placid et Muzo), ce maître du recyclage ordurier affine son art du collage en vomissant sans distinction ses influences graphiques, musicales, publicitaires, télévisuelles, cinématographiques. A la sortie de ce tourbillon iconoclaste, il conserve toujours son sens du dérisoire et cet humour immédiat, saboté par une incorrigible tendance au vandalisme. Révoltant. Inégalable.

 

Juin 2011, 160 pages, 20 euros. Préface de Winshluss.

> Profitons de cette parution pour rappeler que Les Requins Marteaux connaissent actuellement quelques problèmes financiers sérieux. Alors faites donc une bonne action, pour une fois, et achetez leurs livres. Ca vous fera du bien à vous aussi.

Rouge gueule de bois, de Léo Henry – éd. La Volte

couverture roman Leo Henry rouge gueule de boisCertains écrivains ont compris que parfois, c’est en racontant les choses autrement que l’on capte le mieux le parfum d’une époque. Léo Henry en fait partie. Pour redonner vie au bouillonnement américain des sixties, coincé entre le rêve (la conquête spatiale), la peur (la Guerre froide) et encore embrumé dans les vapeurs hippies, il choisit de concentrer une décennie d’événements au cours du chaud mois de juillet 1965. Tant pis pour la vraisemblance historique, tant mieux pour ce roman vertigineux, mené à une vitesse folle par un chauffard avec 3 grammes d’alcool dans le sang. Jusque-là auteur d’une poignée de nouvelles et de quelques scénarios pour la bande dessinée, Léo Henry décide de tout donner, et surcharge son premier roman de références diverses, de gags et, surtout, de confrontations improbables.

Construit autour de la rencontre éthylique entre l’écrivain américain Fredric Brown et le réalisateur dandy Roger Vadim dans un bouge paumé au fin fond de l’Arizona, Rouge gueule de bois mélange les genres avec démesure, entre science-fiction à la Burroughs et road trip gonzo façon Las Vegas Parano, entre Kerouac et les pulps, entre les filles aux formes généreuses de Russ Meyer et le roman noir. Sans complexe, il enchaîne les péripéties comme ses personnages enfilent les verres, convoquant pour sa fin du monde des Hell’s Angels cannibales, des morts-vivants, le FBI, des extraterrestres, Barbarella ou une secte nudiste. Loin de mettre un peu d’ordre dans ce maelström pop, l’écriture enflée et sinueuse de Léo Henry ajoute encore au désordre ambiant. Et quand l’intrigue reprend sa respiration et que tout se calme, Henry parvient même à devenir réellement émouvant, comme dans ces dernières pages qui donnent au récit une nouvelle perspective. Si Rouge gueule de bois nous perd parfois, ses quelques défauts sont vite gommés par la décharge électrique qui traverse ce roman. Révélant un auteur intrépide, casse-cou et très prometteur.

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Mars 2011, 336 pages, 18 euros.

Le Dernier Stade de la soif, de Frederick Exley – éd. Monsieur Toussaint Louverture

« Mes dernières années de beuveries avaient eu pour but la quête de l’insensibilité. Je ne cherchais plus la joie, ni le plaisir. Je buvais, comme l’a dit Exley, “juste pour atténuer les lumières”. Le livre de Frederick Exley, A Fan’s Notes, est une lecture quasi essentielle pour tout ivrogne. »

Voilà comment on entendait parler du Dernier Stade de la soif depuis des années, voire des décennies : à travers la bouche de personnages imbibés, souvent issus du roman noir, comme ici le détective Jack Taylor créé par l’Irlandais Ken Bruen (la citation est tirée de En ce sanctuaire). Quarante-trois ans après sa parution en 1968 aux Etats-Unis, les éditions Monsieur Toussaint Louverture exhument enfin ce texte hors norme de Frederick Exley (servi, au passage, par une maquette sublime), admiré dans le monde anglo-saxon et pourtant jamais adapté en langue française.

Autobiographie d’un inadapté social déguisée en roman, Le Dernier Stade de la soif attaque de front l’addiction à l’alcool, Exley se dénudant sans détour ni nuance, dans toute sa déchéance, dans toute sa folie. Son irrépressible addiction l’enferme dans un processus d’autodestruction effarant, qui l’amène à hurler des insultes racistes et homophobes à des inconnus, sans les penser le moins du monde, juste pour se (faire) battre, se défouler, se flageller. Auscultant le « long malaise » que fut sa vie, il ne nous épargne rien, ni ses affres sexuelles, ni ses pulsions enragées, ni son égocentrisme ridicule. Seulement, ce qui fait toute la magie de ces mémoires, c’est justement cette manière qu’a l’Américain d’éviter de sombrer dans un auto-apitoiement redondant, une longue complainte nombriliste qui prendrait le lecteur en otage. La construction complexe de la narration, multipliant les allers-retours dans le passé, est émaillée de digressions hilarantes, d’anecdotes cocasses et de rencontres avec des personnages saugrenus. Ainsi, les instants pathétiques sont toujours relevés par un humour ravageur, le sordide se frottant à la légèreté. Ce constant balancement permet au Dernier Stade de la soif de conserver de bout en bout une désinvolture entêtante. Le mal-être d’Exley est palpable, comme son incapacité à vivre sa vie, rongé par ses rêves et ses fantasmes de gloire, de femmes et de reconnaissance, paralysé par « l’inventivité fantastique de la vie, qui devenait terrifiante lorsqu’elle permettait de réaliser les rêves les plus inouïs. Franchement, à quoi servent les rêves s’ils deviennent réalité ? »

Fan de football américain au point de vivre par procuration la vie de Frank Gifford, joueur star des Giants de New York qu’il a vaguement croisé une fois lorsqu’il était étudiant, Exley refuse sciemment d’entrer dans l’âge adulte et, plus largement, d’intégrer la société américaine. Le Dernier Stade de la soif se lit aussi comme le portrait acide d’une Amérique vide de sens, obnubilée par la jeunesse et la beauté, rejetant les pauvres, les moches et les Noirs, qu’il finit toujours par décrire en citant Orwell. Avec un cynisme implacable (et jubilatoire), l’écrivain marginal s’en prend au règne de la télévision, aux familles propres sur elles et bien pensantes, à ces adultes dont la réussite sociale cache mal un profond désarroi, faisant preuve d’une lucidité sans doute accessible par les seuls ivrognes. « Dans un pays où le mouvement est la plus grande des vertus, où le claquement rapide des talons sur le bitume est érigé en sainte valeur, rester allongé pendant six mois relève du geste grandiose, rebelle et édifiant. » Et, petit à petit, celui qui n’arrive pas à trouver sa place ni à assumer son existence sans gloire, frustré de n’être qu’un supporteur et non une idole, se forge une mentalité d’écrivain : en filigrane, on voit la souffrance et la haine se canaliser pour devenir le moteur de son livre à venir. Car finalement, Le Dernier Stade de la soif, c’est surtout l’histoire d’un écrivain qui s’assume et s’accomplit sous nos yeux, pour accoucher d’une œuvre poignante, confession désespérément drôle, d’un éclat littéraire digne des plus grands.

Préface de Nick Hornby. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Philippe Aronson & Jérôme Schmidt, février 2011, 448 pages, 23,50 euros.

En ce sanctuaire, de Ken Bruen – éd. Gallimard/Série noire

Alors que l’on craignait, depuis son précédent roman Chemins de croix, que Ken Bruen ne commence à user d’une recette répétitive, En ce sanctuaire nous rassure largement. Nouvel épisode des aventures du détective Jack Taylor, ancien alcoolique toujours sur le point de rechuter (à moins qu’il ne cède à la drogue…), ce roman se démarque déjà par sa pagination réduite et par sa forme de plus en plus poussée à l’extrême. Du roman noir, il ne reste plus qu’une intrigue dépecée, dans laquelle Taylor ne mène même plus l’enquête : il laisse les autres s’en charger sans vraiment s’en préoccuper. Ken Bruen s’est tellement fondu dans son personnage que désormais, il sait nous tenir en haleine simplement en racontant le combat quotidien d’un Jack Taylor coincé entre les démons qui le hantent et les tentations de rechute qui le guettent. Taylor peste contre le monde entier, Taylor se morfond, Taylor erre dans une Galway qui change à une vitesse folle, tandis que lui s’enfonce dans une abyssale mélancolie. Autant dire que le tueur qui le menace et s’applique à exécuter nonnes, juges, policiers et enfants passe rapidement au second plan. Et si Ken Bruen se répète parfois – ceux qui auront lu les précédents volumes retrouveront ici l’atmosphère hantée et désespérée qui les habitait -, En ce sanctuaire possède une fois encore cette chaleur et ce magnétisme irrésistible qui rend la lecture si envoûtante, et a fait de cet Irlandais perdu, si pathétique et si drôle à la fois, l’un des personnages les plus attachants de la littérature contemporaine.

Traduit de l’anglais (Irlande) par Pierre Bondil, octobre 2010, 200 pages, 14,50 euros.

A LIRE > Un autre roman noir irlandais : Coup de sang, de Declan Hughes.